Tout ce que Damien voulait, c'était une aspirine et des vacances de Noël tranquilles au Mexique.Un hôtel flambant neuf. Du soleil. Une promesse de paradis. Mais une fois le soleil couché, c'est une tout autre histoire.
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Damien étouffe. La foule autour de lui le presse, le bouscule. Les cris des enfants, le brouhaha, la chaleur font battre le sang dans ses tempes. Épuisé par les plus de dix heures de vol et trois heures de bus, il rêve d'un simple verre d'eau,  mais il tuerait pour une aspirine. Il voit une brèche dans laquelle il s'engouffre. Ses mains moites glissent sur le comptoir d'acier froid. Il esquisse un geste et parvient à attirer l'attention d'une réceptionniste.

— Bonjour, bienvenue à l'hôtel Nomeolvides. Que puis-je pour vous ?

— Damien Lorec. J'ai une réservation jusqu'au 26 décembre.

— Monsieur ?

— Lorec. L, O, R, E, C, comme ça se prononce.

— Ah, voilà, je vous ai trouvé, par contre, je suis désolé monsieur, mais la réservation est pour le 21, demain.

Damien soupire et sort son téléphone, à la recherche du mail de confirmation.

— Regardez, vous m'avez bien confirmé : du 20 au 26 !

— Je... je suis désolée. On va trouver une solution, ne vous inquiétez pas. Mais comme vous voyez, l'hôtel est plein en cette saison. Je vais devoir en discuter avec mon supérieur.

— Est-ce que je pourrais avoir une aspirine au moins en attendant ?

Penché sur le comptoir, il tient sa tête entre les mains, son sac à dos tire sur ses épaules, il a les jambes lourdes. Il n'a qu'une envie, poser ses valises et enfin profiter de ses vacances au soleil.

Il soupire. Il pense à ses enfants restés en France. Il a voulu ce voyage pour quitter son quotidien, laisser à des milliers de kilomètres derrière lui son divorce, ses doutes. Se retrouver face à lui-même. Il s'est juré de ne plus penser à rien et de profiter du jour présent. Mais maintenant qu'il est là, dans cet hôtel envahi de touristes qui vont passer leur séjour à s'empiffrer d'alcool et de nourriture sans sortir des sentiers battus, il réalise que chacun d'entre eux a pris dans ses valises un bout de terre dont ils ne voudront pas se défaire. Ils vont rechercher les mêmes fastfoods que chez eux, allumer leurs télés et scroller les mêmes pages Instagram. À quoi serviront alors les milliers de kilomètres qu'ils auront parcourus ? Est-ce vraiment pour ça qu'il est venu ? Pour mieux se perdre dans ce paradis aux allures d'orgie romaine ?

Lorsque l'employée revient, un sourire factice fend son visage en deux.

— Nous n'avons plus de chambre disponible pour ce soir, je suis désolée...

— C'est une mauvaise blague ?

— Rassurez-vous, à trente kilomètres d'ici, nous avons un hôtel entier à votre disposition, le Yax Ehb Xook. Le personnel est déjà sur place pour préparer son ouverture dans quatre jours pour Noël, et sera prêt à vous y accueillir avec tout le confort de notre nouveau concept.

Elle attrape une brochure et lui montre les photos de chambres luxueuses dans un écrin de verdure.

— Le Yax Ehb Xook est plus qu'un hôtel, c'est un complexe qui s'intègre dans l'environnement culturel de la région.

Damien repousse la brochure, interrompt le discours appris par cœur.

— Ça ira, merci. Pas la peine de me le vendre plus que ça. De toute façon, je n'ai pas trop le choix.

La réceptionniste a le bon goût de rougir et de baisser les yeux.

— Un taxi va vous y conduire et reviendra vous chercher demain dans la journée une fois que votre chambre sera prête.

— Et mon aspirine ?

— Pardon ?

— Laissez tomber.

 

Lorsque le taxi arrive dix minutes plus tard, Damien est en train de s'éventer avec le prospectus. La réceptionniste lui fait signe et il suit son chauffeur jusqu'à une berline aux vitres teintées. Chemise de coton, lunettes de soleil, barbe de trois jours, l'homme expédie les bagages dans le coffre avant de se mettre au volant. Une médaille de San Cristóbal pend au rétroviseur intérieur. 

Le trajet emprunte une route qui quitte le littoral touristique pour s'enfoncer dans la jungle. Leur vitesse ne faiblit pas malgré un sol inégal, et les nids-de-poule qui malmènent les amortisseurs. Le soir commence à tomber, la température est plus douce, mais toujours saturée d'humidité et Damien ouvre sa fenêtre, laissant entrer avec le courant d'air, les cris rauques des singes hurleurs et les pépiements des geais, toucans et perroquets. Par-dessus la musique de la jungle, dans la poussière de la route qui colle à la peau, son chauffeur fait la conversation sans même ralentir en traversant les villages, écartant les chiens errants à grands coups de klaxon.

Damien comprend suffisamment l'espagnol pour suivre les histoires qu'il raconte. Héritage d'un grand-père maternel qui avait fui le régime franquiste pour s'installer en France. 

— Votre hôtel, son nom signifie Le premier requin noir, mais ils ont encore tout mélangé. Yax Ehb Xook était le fondateur de Tikal, au Guatemala, rien à voir avec cette région. Les promoteurs s'en fichent de notre histoire. Même si on a encore quelques passionnés qui tentent de faire revivre les traditions locales. Ici, on n'est pas loin de la cité de Cobá. Je peux vous amener visiter demain. Pour quelques dollars, je vous fais le grand tour : Punta Laguna, la réserve des Jaguars, Cobá.

— Non merci.

— Bah, vous savez, il n'y a que très peu de touristes qui disparaissent.

Il jette un coup d'œil dans le rétroviseur en réprimant un sourire.

— Je plaisante. Les jaguars ont plus à craindre des touristes que l'inverse. Avec tous ces hôtels qui se construisent et les bus de tourisme, leur habitat se rétrécit. C'est un désastre. Mais je ne vais pas me plaindre d'avoir des touristes. C'est ça qui me fait vivre !

Il observe son passager qui a la tête tournée vers la jungle.

— Vous avez besoin de quelque chose ?

— Une aspirine ?

— Vous êtes marrant vous. Votre premier voyage au Mexique ?

— Oui.

— Pas bavard hein ? Vous inquiétez pas, on arrive bientôt.

Ce n'étaient pas des mots en l'air, la piste se terminait quelques minutes plus tard. Une construction de verre et de béton avec des moulures rappelant les symboles mayas émergeait de la jungle, pyramide moderne sortie de terre à la gloire du sur tourisme.

 

La chemise collant à sa peau, Damien sort de la voiture et récupère son sac. Comme le taxi s'éloigne dans une envolée de poussière, il contemple la structure qui s'élève bien au-dessus des arbres. Domine la plaine. Scarifie la forêt. Une rangée de jaguars de pierre marque la limite entre la forêt et le parc.

Damien sent une vibration le parcourir. Plus qu'un frisson. Ce temple factice, les jaguars, les hurlements de la jungle, tout le met mal à l'aise. Les trente mètres qui le séparent de l'entrée sont pavés et bordés de colonnes sculptées. 

Le taxi est reparti depuis longtemps quand des coups de marteau sortent Damien de sa torpeur. Il s'avance jusqu'aux doubles portes qui coulissent sur un hall baignant dans une lueur diffuse. Deux grosses têtes de serpents les encadrent, gueule ouverte, les dents comme des poignards. La climatisation tourne à plein régime et l'air glacial le saisit. Il frissonne, promène son regard sur la jungle miniature emprisonnée dans des pots de bakélite. Ça sent la peinture fraîche et les moquettes neuves. Une odeur chimique qui l'enivre et lui soulève le cœur tout à la fois. Sur le comptoir, une sonnette n'attend que la main de Damien pour se réveiller. Un air de flute de pan. Quelques notes aigües qui renforcent son mal de crâne se répètent encore et encore. Sa respiration s'accélère. Il ferme les yeux, mais cette musique est si entêtante...

— Hello ! Il y a quelqu'un ?

Le silence ouaté étouffe son appel. À travers les baies vitrées, un mouvement attire son attention. Ce sont les silhouettes des ouvriers qui terminent de démonter le dernier échafaudage et s'apprêtent à quitter l'hôtel.

— Bonjour señor Lorec, joyeux Noël et bienvenue au Yax Ehb Xook Resort.

Lorsqu'il fait volte-face, un réceptionniste est apparu derrière le comptoir. Son cœur s'est mis à battre à toute allure, surpris. Il n'a entendu aucun son, surpris aucun mouvement. L'homme derrière le comptoir a un badge avec son prénom épinglé au revers de sa veste : Ikal. Dents blanches étincelantes et cheveux gominés, une fine poudre blanche, du plâtre peut-être, entache son épaule et vient perturber son allure parfaite.

— Nous avons été prévenus de votre arrivée, señor. Je m'assurerai personnellement que votre visite soit la plus inoubliable possible. La suite Kukulkan est prête à vous accueillir. Laissez-moi monter votre bagage dans votre chambre.

Damien s'agrippe à la poignée de son sac à dos.

— Non merci, je vais m'en charger.

— Voulez-vous un cocktail de bienvenue ? Nous avons une large gamme d'alcool à vous proposer.

— Je préfèrerais une aspirine.

— Bien sûr señor

Ikal lève une main et claque des doigts plusieurs fois.

--- Marisol !

La femme qui sort à reculons d'une porte dérobée tire derrière elle un fauteuil roulant. Un vieil homme à la peau tannée par le soleil assit bien droit, fixe Damien d'un regard scrutateur, les sourcils froncés. Sa tête tourne pour suivre le mouvement du fauteuil sans jamais le lâcher du regard. Aucun des deux ne profère un mot.

— Marisol, vous porterez une aspirine au señor Lorec.

Elle n'acquiesce pas. Rien dans son attitude ne vient confirmer qu'elle a entendu l'ordre d'Ikal. Elle s'éloigne avec le fauteuil roulant, les roues étouffées par l'épaisse moquette laissant deux traces parallèles sur leur passage. Son passager continue à fixer Damien du regard. Sans un clignement d'œil. Les mains croisées sur ses genoux.

Le fauteuil disparaît, avalé entre deux monsteras aux larges feuilles et Damien sent ses muscles se relâcher lorsque les yeux le quittent. Il ne s'en était même pas rendu compte, mais tout son corps s'était contracté. 

— Si vous voulez bien me suivre, señor, je vais vous conduire à votre suite. 

Ikal accompagne Damien jusqu'à l'un des quatre ascenseurs de verre qui s'élèvent vers le sommet de la pyramide.

 

Il y a un sentiment étrange à se mouvoir dans ce complexe vide de tout les bruits qui font la vie d'un hôtel. Aucune vie ne transpire des portes closes, pas de conversation étouffée ni d'eau qui s'écoule dans les canalisations. Pas de télé allumée sur des programmes criards.

L'ascenseur s'arrête à l'avant-dernier étage. Juste sous la salle de réception du dernier étage. Ikal le guide jusqu'à une double porte. Une plaque dorée indique le numéro 217.

— Bienvenue dans la suiteKukulkan, le Serpent à plumes !

Il passe une carte magnétique contre un lecteur et les portes s'ouvrent sur une pièce dans laquelle pourrait rentrer tout l'appartement de Damien.

Trop d'espace pour quelqu'un qui vit seul. Trop de vide à combler. Il aurait préféré l'intimité d'une pièce moins tape-à-l'œil.

C'est une chambre claire, avec un lit king size contre l'un des murs, toute de bois luxueux, aux lumières tamisées. Mais ce qui frappe le plus c'est la baie vitrée qui s'étend sur tout un côté de la pièce, la terrasse en teck, et au-delà, un océan de verdure. 

Damien jette son sac sur le lit et la pile de serviettes de bain bascule. Un éclair vert en jaillit qui se précipite au bas du lit, aussitôt écrasé par le pied d'Ikal.

Un serpent d'environ cinquante centimètres se tortille sous la semelle, sa tête bougeant en tout sens pour essayer de se libérer. 

Ikal, un sourire aux lèvres, semble prendre plaisir à peser sur son pied, se penche et attrape l'animal par la queue. Cambré, le serpent tente de se redresser, mais n'a pas la force de remonter suffisamment pour mordre le bras qui soulève.

— Voyez-vous ça, il ne manque plus que les plumes à ce petit visiteur pour faire honneur à la chambre.

Damien ne peut quitter les yeux de l'animal qui se tortille entre les mains de son hôte. On le dirait tout droit sorti des sculptures qui recouvrent les murs. La gueule ouverte, il tente de s'enfuir, siffle, crache, mais aujourd'hui, il n'est pas le chasseur. Il est la proie. Il souffre de ne pouvoir planter ses crocs dans son tortionnaire. Ikal le fourre dans une poubelle qu'il referme et glisse sous son bras sans jamais quitter son sourire avant de se diriger vers la porte. Dans la poubelle, le serpent se tortille et se cogne aux parois.

— Je reste à votre disposition à l'accueil. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous n'aurez qu'à décrocher votre téléphone. 

Damien fait le tour de la pièce, soulevant les draps avec précaution, inspectant les placards. Chaque éclat lumineux lui donne l'impression de voir un serpent sortir du néant, prêt à se jeter à sa jugulaire. Il lui suffit de tenir une nuit.

L'eau de la douche est salvatrice. Il évacue avec la poussière une partie de sa tension, mais pas les pulsations qui lancent son crâne en vagues régulières et érodent sa santé mentale. Il se penche à l'évier et boit à s'en écœurer, sans pour autant étancher sa soif. Son impression de malaise s'intensifie lorsqu'il ressent des vibrations qui traversent les murs jusque dans ses os. Ce sont les basses d'un tambour qui transpirent par toutes les surfaces de la chambre. Le martèlement s'intensifie, il vient de l'étage supérieur. Ses pas le mènent vers l'ascenseur. Au-dessus, un seul étage, la salle de réception.

 

Lorsque les portes s'ouvrent, le son des tambours est assourdissant, le rythme s'accélère. Dans le jour qui disparait, des spots vacillent au rythme des notes, changent de couleur. « BOM BOM BOM BOM ». Damien porte les mains à ses oreilles et grimace. « BOM BOM BOM BOM ». Il avance, repère Ikal et Marisol derrière un bar. « BOM BOM BOM BOM ». Le vieux dans sont fauteuil roulant est là aussi, qui lui tourne le dos. 

Damien s'avance et la musique s'arrête soudain, et cet arrêt est si brutal qu'il manque de défaillir. Ses oreilles bourdonnent encore et il n'entend pas toutes les paroles que lui adresse le réceptionniste.

— Monsieur... pas déran... essais de sons.

— Pardon ?

— Je disais que nous faisions les derniers essais de son avant la grande ouverture de Noël. 

Il se tourne vers la femme en retrait derrière lui.

— Marisol, préparez un cocktail Hunahpú pour notre invité, j'insiste. Vous ne pouvez pas savoir comme votre visite tombe à pic ! Je n'avais pas espéré que nous aurions quelqu'un pour inaugurer l'hôtel avec nous !

Marisol fusille son supérieur du regard et lance un regard noir à Damien qui se sent injustement traité. Ce n'est pas lui qui a demandé à venir ici. Ce n'est pas lui non plus qui a demandé ce cocktail de bienvenue. Cette femme n'a aucune raison de le haïr autant.

À la première gorgée du cocktail, il grimace et manque de recracher sa boisson tellement elle est amère. Mais il se force à avaler, ne voulant pas froisser la femme qui lui en veut déjà sans qu'il en sache la raison.

— Vous aimez ? demande Ikal. C'est une recette à base de plantes et de mezcal. 

Après avoir bu une gorgée de plus, Damien pose son verre. Son mal de crâne s'estompe. Il sait que le remède est pire que le mal, et qu'il va le regretter demain, mais il se force, cul sec, et finit même par ne pas détester le goût.

Ikal attrape le verre vide et le lave.

— Ce soir j'aimerais que vous soyez notre invité d'honneur. Il y a là dans le personnel quatre danseuses pour un spectacle rituel maya. Nous feriez-vous l'honneur de participer à l'ultime répétition ? Vous serez au cœur du spectacle. Une immersion comme vous n'en vivrez jamais plus.

Le mezcal ou les plantes ont un effet euphorique, Damien se sent plus léger, le cerveau emmitouflé dans un cocon qui engourdit ses sens. Il acquiesce sans que sa décision soit prise consciemment.

Ikal écarte ses bras vers le ciel.

— Parfait ! Ce soir, vous et moi allons écrire l'histoire de cet hôtel ! Les touristes viendront toujours plus nombreux pour revivre la gloire de nos ancêtres.

Damien prend le nouveau verre plein devant lui.

— Notre tribu, notre village ont beaucoup donné pour construire cet endroit. J'espère qu'en faisant revivre les fêtes traditionnelles mayas, les touristes verront la grandeur de notre peuple.

Il frappe trois fois dans ses mains et quatre femmes dans la tenue de l'hôtel sortent de deux portes derrière lui. Deux d'entre elles prennent Damien par un bras et l'aident à quitter son tabouret de bar, le poussent jusqu'à un fauteuil lounge qui fait face au coucher de soleil. Leurs pas sont gracieux, leurs mains fermes. Un ciel pourpre s'embrase au-dessus de la jungle dans lequel dansent des nuées d'oiseaux.

Ikal a remis une musique entêtante sur la chaîne, un son bas, subliminal, qui s'infiltre dans la tête sans qu'on l'entende vraiment. Hypnotique. Damien boit un nouveau verre que les employées lui ont servi. On lui enlève sa chemise, on lui passe un collier de corde, de plumes et d'os autour du cou. Des pigments rouges sont appliqués sur son visage, puis un bleu cobalt, des traits de charbon. Et un nouveau verre lui est servi sous l'œil fixe du vieil homme.

La musique s'intensifie, gronde comme le tonnerre alors que la nuit est tombée. Les employées ont revêtu des tenues traditionnelles, une coiffe de plumes, un pagne et une tunique tissée de fils d'or en motifs géométriques. Elles dansent et entraînent Damien avec elles, leurs coiffes volent autour de lui. Il oublie son divorce, ses enfants, son quotidien. Il s'oublie. Il tourne à en perdre la raison. Il a mal aux pieds. Il aimerait se rebeller, il n'a plus envie de participer à ce spectacle, il veut juste se reposer. Il lui faut juste une aspirine, et du repos. Une aspirine et... ses jambes le lâchent, se dérobent sous lui. Sa dernière vision est celle des quatre femmes-oiseaux qui continuent à danser en cadence, leurs plumes décrivant de complexes arabesques. Il sombre.

 

C'est la voix de Marisol qui le tire des limbes. Ikal et elle se crient dessus, mais Damien ne comprend pas ce qu'ils se disent. Son cerveau est trop embrouillé pour comprendre une langue qui n'est pas la sienne. Les tambours ont repris, un rythme qui se complexifie à chaque boucle. Les lumières sont des rubans qui s'entremêlent à la fumée et aux odeurs d'encens. Ses yeux papillonnent, il tente de redresser la tête, elle retombe et il la tourne sur le côté. Le vieillard dans son fauteuil le fixe. Mais ce n'est plus le vieillard. Il a la tête du serpent qui s'est enfui de sa chambre. Une langue bifide sort de ses lèvres et tâte l'air tandis que ses yeux sans paupières le fixent.

Ikal vient de voir que Damien s'est réveillé. Il fait signe à Marisol. Elle s'approche et lui assène une gifle. Une larme s'écoule et il ouvre plus grand les yeux. Il accommode sa vision et tente de comprendre ce qui l'entoure. Le vieux est vêtu d'une peau de jaguar et porte une coiffe faite de plumes colorées, un masque de serpent est peint sur son visage et lorsqu'il ferme les paupières, ce sont les yeux jaunes du serpent qui fixent Damien. Il aimerait sortir de ce cauchemar, mais il en est incapable, ses mains et ses pieds sont liés. Il sent la corde rêche qui entrave ses membres. Il aimerait crier, mais un bâillon ferme ses lèvres. Il a un léger goût de fer et de sang sur sa langue. Le tissu sur sa bouche beaucoup trop serré. Seul son esprit est libre, mais il souhaiterait qu'il en soit autrement lorsqu'il entend -- et comprend -- les paroles d'Ikal.

— Il est réveillé. Il nous entend maintenant. N'est-ce pas monsieur Lorec ? Vous avez aimé notre petit rituel ? Je l'espère, parce que le final approche, et ce sera l'apothéose !

Ikal a une lueur de folie dans les yeux. Son sourire est le même que lorsqu'il tenait le serpent sous son pied. Son visage porte lui aussi des peintures rituelles qui accentuent ses traits. Il a troqué sa tenue de réceptionniste contre une toge d'un blanc pur. Son cou porte des colliers d'or et de jades et à ses poignets tintent des bracelets qui s'entrechoquent à chacun de ses mouvements.

Damien n'a aucune idée depuis combien de temps il est attaché. Il sait qu'il n'a pas quitté le sommet de la pyramide, il est lié sur la table du buffet et contemple la jungle de nuit. Ce n'est plus une table, mais un autel sacrificiel derrière lequel flambe un brasier. Damien peut sentir la chaleur lécher la plante de ses pieds. Les danseuses sont avachies dans d'autres fauteuils. Est-ce qu'elles aussi ont été droguées ? Empoisonnées ? La folie d'Ikal ne semble pas avoir de limite...

— Ton sacrifice va attirer sur l'hôtel la faveur des dieux. Et je serai l'artisan de ce succès.

Damien tire sur ses liens à s'arracher des lambeaux de peau, se cabre. Ikal s'avance vers lui avec un poignard ouvragé à la lame épaisse. 

Marisol lui attrape le bras.

— Qu'est-ce que tu fais ? 

Damien sent son cœur s'accélérer. Il a une alliée. De toute cette horreur, il ressortira peut-être vivant !

— Il est hors de question que tu le sacrifies. Ce n'est pas ton rôle. C'est à Chan de pratiquer le rituel !

Au temps pour l'alliée. 

 

Dégageant son poignet, Ikal tourne la tête vers le fauteuil. Le vieillard a les mains comme des serres agrippées à une lance, ses jambes tremblent sous la couverture, son dos vouté.

— Tu n'es pas sérieuse ? Chan est à peine capable de se tenir droit. Il appartient au passé. C'est à moi que revient cet honneur !

Les mains jointes au-dessus de sa tête, il entonne alors un chant guttural. Les plumes de sa coiffe et les peintures sur son visage lui donnent une allure surnaturelle. Dans son dos, Marisol attrape le pied du brasero dont les braises roulent au sol. Elle s'avance et assène un violent coup de brasero sur le crâne du prêtre fou.

Le réceptionniste tombe à genoux et lâche sa dague qui tombe sur l'autel. Les plumes ont amorti le choc et il se redresse, fait volte-face, se jette sur Marisol.

Damien sent la dague qui repose sur son flanc. La lame en tombant a entaillé sa chair. Elle est proche de sa main droite, avec quelques efforts il pourrait l'attraper.

La lutte entre Ikal et Marisol est tendue, les deux corps roulent au sol entre les braises. Certaines sont dangereusement proches des tentures et voiles qui pendent le long des fenêtres.

Damien tire sur ses liens, il sent la brûlure des cordes, mais le poignard affleure à la pulpe de ses doigts. Dans un effort ultime, il arrive à faire basculer la lame et la rattrape in extremis entre deux doigts avant qu'elle ne tombe au sol. Quelques longues secondes plus tard, le poignard attaque la corde.

Ikal s'est redressé, une griffure déchire son visage sur tout le côté gauche dont l'œil à moitié fermé est injecté de sang. Marisol gronde, crache et s'essuie la bouche avant de se relever. C'est un animal, un puma aux doigts comme des griffes acérées. Elle est accroupie et feule plus qu'elle ne parle. Elle a lâché le brasero et tient dans son poing l'épingle qui retenait ses cheveux. Lorsqu'Ikal se rue sur elle, féline, elle esquive l'attaque et plonge son arme improvisée dans la gorge offerte.

Ikal titube et porte les mains au sang qui s'écoule par la plaie ouverte. Dans ses yeux, on lit la douleur, mais dans les ultimes instants, c'est l'incompréhension qui fige ses traits.

Marisol contemple Ikal au sol. Elle chasse une mèche de son front et laisse une traînée de sang. Sa respiration est saccadée des efforts fournis dans sa lutte. Elle se retourne lentement, prête à céder le poignard à Chan et laisser le vieillard terminer le sacrifice. Mais ses yeux se posent sur un hôtel vide.

Damien est en train de ramper à quelques mètres de là, il tient toujours le poignard dans la main et se dirige vers les ascenseurs. Autour de lui, les flammes commencent à monter le long des murs et se propagent de rideau en rideau. Les détecteurs ont dû être débranchés, car aucun ne réagit au rideau de fumée épais. Marisol tousse et cherche sa victime du regard. Il est là, à ramper comme un cafard. Elle avance à grands pas vers lui. Damien recule, se lève en s'appuyant à un des fauteuils dans lesquels les danseuses sont toujours plongées dans le sommeil. Sa main s'accroche à une épaule et se retire aussitôt. Le bras est glacé. Cette danseuse ne se réveillera plus.

Lorsque Marisol parvient à portée de main, elle balance son bras en un geste circulaire, visant de son arme improvisée le visage de Damien. Il se penche et bascule par-dessus le fauteuil, il roule sur lui-même et se retrouve sur le balcon. Le danger et l'adrénaline lui donnent des réflexes qu'il n'aurait pas cru posséder, surtout après avoir été drogué et attaché.

Marisol l'a déjà rejoint sur le balcon et se précipite vers lui, pointe en avant. Damien l'attend, campé sur ses deux jambes légèrement fléchies, il tient le poignard devant lui en un geste pathétique.

Il ne comprendra jamais ensuite ce qu'il s'est réellement passé. 

Ikal.

Ikal revenu d'entre les morts, la tunique pleine d'un sang noir et épais qui titube jusqu'à Marisol.

Elle voit les yeux fous de Damien se détourner d'elle, mais elle n'a pas le temps de changer de cible, son bras déjà lancé, elle reçoit de plein fouet le corps d'Ikal qui dans un ultime effort s'est jeté sur elle. Déséquilibrés, tous les deux basculent, percutent la rambarde et passent par-dessus le garde-fou. Leurs corps entremêlés heurtent la paroi de béton deux étages plus bas et rebondissent sur les murs inclinés, finissant leur course entre les pattes d'un jaguar de pierre.

Quand il cherche à rejoindre une sortie, Damien aperçoit le vieillard au regard perdu dans les flammes. Cloué dans son fauteuil, il assiste à la destruction du temple et à la perte de tous ses repères. Il tient toujours serré dans ses mains la lance rituelle.

Damien ne peut se résoudre à l'abandonner aux flammes. Il charge le vieillard plus léger qu'une plume sur son dos et regagne les escaliers. Le vieillard tente de se dégager, frappe Damien de ses poings, mais toute force l'a quitté. Il n'est plus que la ruine d'une civilisation, un livre dont la dernière page se tourne.

Arrivé au bas des marches, Damien pose le vieillard contre une statue et s'effondre au sol. Le jour se lève. Les tambours dans son crâne se sont tus. Sa tunique est maculée de sang, de cendre et de suie. Son corps porte les stigmates des épreuves de la nuit. La jungle derrière lui se réveille.

Damien se relève, s'empare de la coiffe de plumes que portait le vieillard et tourne le dos à l'hôtel qui ne finit plus de se consumer. Il laisse derrière lui Marisol, Ikal, Chan. Il abandonne aux flammes son passeport, ses souvenirs, tous les liens qui l'attachent douloureusement à son passé et s'enfonce dans la jungle, bien décidé à quitter les sentiers battus.

Une neige de cendre tombe du ciel, portée par la douce brise matinale, donnant aux environs l'illusion d'un paisible décor de Noël.

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Noël sous la cendre

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