Dans cette maison, le hamster est roi. Jusqu'au jour où le chat lui annonce qu'il sera bientôt remplacé par un nouveau cadeau de Noël. Pour éviter ce terrible destin, une seule solution : détruire le sapin avant qu'on y dépose les cadeaux !
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J'étais à me lécher les coussinets après avoir fait une grosse séance de sport dans ma roue quand le chat a poussé la porte de la chambre et m'a interpelé.

— Eh, le rat ! Tu devrais faire gaffe. Il y a des choses qui se préparent.

Je déteste quand il m'appelle le rat. Et il le sait. Et je sais qu'il le sait. Qu'est-ce que ce minet de malheur pouvait bien manigancer ? Et faire attention à quoi ? Je suis le préféré dans la maison. Je suis celui qu'on prend entre les mains. Qu'on caresse du bout des doigts. Qu'on garde dans sa poche de poitrine, au plus près de soi. On me nourrit, on nettoie ma cage, on me papouille, que demander de plus ? Ici, le hamster est roi. Et le hamster, c'est moi !

Le félin chasseur est revenu à la charge, sournois.

— Tu n'as pas remarqué que le temps avait changé ? Le froid est là. Bientôt, ils ont déjà allumé la cheminée. Ce qui veut dire...

« Ce qui veut dire quoi ? » Je fais l'indifférent, tassé dans mon coin. J'observe les yeux grand ouverts à travers les barreaux de ma cage. Je ne dis rien. J'écoute. Je n'en perds pas une miette. J'enrage qu'il fasse durer le suspense. Je sais qu'il m'en dira plus quand il aura fini de faire sa toilette, qu'il me suffit de patienter. Mais, je craque.

— Bon, tu vas la cracher ta croquette, le chat ? Si tu as quelque chose à dire, arrête de tourner autour de la gamelle !

Il descend du canapé, s'étire et plisse les yeux. Il approche à pas de velours, se frotte contre ma cage et murmure. 

— Ce qui veut dire que le temps des chansons et du lait chaud est venu. Le temps des décorations et... du sapin. Il est là, tout en bas. Je l'ai vu, paré de ses atours, joliment décoré.

— Que veux-tu que ça me fasse ?

— Souviens-toi, le rat. C'est comme ça que tu es arrivé chez moi ! Bien emballé dans un joli papier cadeau. Pour que tu respires, ils avaient fait des trous dedans.

— Je n'étais qu'un enfant, je me souviens à peine.

— Oui ! Et maintenant, regarde toi, tu es vieux, gras et tu as de l'eczéma. 

Que dit-il ? Cette bestiole sait des choses que je n'imagine pas. C'est un être intrigant, toujours au courant de tout. Il circule librement, va et vient à son choix. On lui ouvre la porte, la fenêtre. À peine entré, voilà qu'il veut ressortir. Un espion aux pattes de velours.

— Pas de doute, cette année, ils vont te remplacer !

Je ne peux me retenir. Je me dresse sur mes pattes arrière, je me fais tout grand, et je grogne !

— Eh ! Ce n'est pas la peine de t'exciter le rat. Je ne suis pas l'ennemi, juste le messager !

Ce n'était juste pas possible ! Ils ne pouvaient pas me remplacer, pas moi leur compagnon préféré ! Mon cœur bat la chamade et c'est tout mon monde qui est chamboulé.

— Tu te trompes le chat, ils m'aiment !

Le chat fait le tour de la cage. Il me regarde avec un air bizarre. Je ne suis pas certain d'aimer son regard.

— S'ils t'aiment tant que ça, pourquoi te gardent-ils dans une cage ?

Je me suis souvent posé cette question. Et j'ai trouvé plusieurs raisons.

— C'est pour qu'il ne m'arrive rien de fâcheux. Ils me protègent, de toi tout d'abord !

— De moi ? Mrrraou ! Jamais je ne voudrais te faire de chagrin voyons !

Levant une patte, il se lèche les coussinets, faisant ressortir ses griffes acérées. 

— J'aurais peut-être une solution pour t'aider. Un petit conseil. En toute amitié.

Je sens mon cœur accélérer. Je ne veux rien montrer, mais je frotte quand même mes oreilles et mon museau puis me lèche les pattes. C'est un tic que je ne peux retenir et qui trahit ma nervosité.

— Ah oui ?

— Eh bien, réfléchis. Le sapin pourrait tomber. S'il n'y a plus de sapin, ils n'auront plus d'endroit où déposer leurs cadeaux. Et donc plus de danger pour toi !

— Ah bon ? C'est si maladroit que ça un sapin ?

Le chat me regarde de ses yeux mi-clos, il est assis et je sens presque son haleine de croquettes souffler sur ma nuque.

— Tu pourrais peut-être... l'inciter à tomber. Ça nous arrive tous de chahuter. Un accident est si vite arrivé.

Cet animal a de drôles d'idées. Et puis, ce serait trop compliqué. Il faudrait d'abord sortir de la cage, descendre les seize marches. Et enfin, convaincre le sapin de tomber. Non, c'était trop compliqué. Même si la cage...

— Réfléchis, me dicte le félin. Il n'est pas rare que ta cage ne soit pas fermée. As-tu vérifié ce matin si l'enfant avait bien remis le loquet ?

Nom d'une cacahuète ! Parvient-il à lire dans mes pensées ? Manipulateur, charlatan ou véritable chaman ? Ce chat me donne des frissons. Je recule et m'enfonce dans ma cabane. Mon refuge.

Il se détourne de ma cage, me tourne le dos. Sa queue dressée alors qu'il s'éloigne d'un pas chaloupé.

— Très bien, si tu ne veux pas de mes conseils, ne viens pas pleurer lorsque tu seras remplacé !

Puis il s'arrête et me jette un dernier regard.

— Si je sors, tu promets de ne pas me manger ?

Il tourne la tête d'un coup, me fixe.

— Moi ? Si je faisais ça, les maîtres me puniraient ! Qu'est-ce qui a bien pu te faire penser ça ?

— Eh bien déjà, quand je suis arrivé, tu as essayé de me croquer !

— C'était juste un chaste baiser de bienvenue ! 

— Sache que normalement on n'utilise pas ses dents ! Ensuite, quand les humains me câlinaient, toi, tu leur mordais les pieds !

— J'ai confondu avec des bouts de saucisse ! Tu sais combien j'aime la charcuterie !

Ses arguments sont justes. Peut-être veut-il vraiment m'aider ?

— Et quel est ton plan ?

— Je peux t'aider à sortir. D'un coup de patte, je lève ton loquet et d'un bond sur la poignée et je peux ouvrir n'importe quelle porte.

Son ton s'est fait charmeur, sa voix envoûtante m'englobe et me cajole. C'est un chant de sirène qui abat toute résistance. Je voudrais résister, je recule d'un pas, chancelle, et me recroqueville.

 

 

— Je ne sais pas...

Le gras minet s'approche de la cage, titille le loquet et quelques secondes plus tard, ma porte est déverrouillée.

— Voilà ! C'est ouvert. À toi maintenant de prendre ta décision. Tu peux encore dire non. Mais dans ce cas, tu ne me manqueras.

Serait-ce aussi simple que ça la liberté ? Je pourrais sortir de cette cage et faire ce qui me plait ? C'est le premier pas qui compte, et je le fais. Me voilà qui sors de ma maisonnette. Je hume l'air. Il a une odeur de cannelle, de vanille, et de liberté ! Je fais quelques pas dans ma cage. Le chat est parti pour de bon, laissant juste assez d'espace pour que je me faufile hors de la pièce. Grand-mère Hamster m'a avertie de me méfier des félins, mais ils ne peuvent pas tous être mauvais. N'est-ce pas ?

La porte de ma cage s'ouvre lorsque je la pousse. Je me glisse le long du bureau, cours vers la porte. Un coup d'œil à droite à gauche. Rien. Je cours vers les escaliers. Je fais quoi ? Je descends le long de la rampe ou j'utilise les marches ? Je choisis les marches. Elles sont hautes, mais c'est rigolo de se laisser tomber de l'une à l'autre. Le tout c'est de ne pas les dégringoler toutes en même temps. Un grincement me fait sursauter. Mais ce n'est que les branches qui frottent contre les volets. J'hésite, puis continue ma descente.

Le monde en bas n'est pas nouveau pour moi. Salon, cuisine, hall d'entrée, tout ça je connais. Des fois les enfants me sortent de ma cage et me font découvrir la maison. Mais c'est la première fois que je visite tout seul. Tout parait plus intimidant.

Le chat à son habitude est en train de se lécher.

— Si tu cherches le chapin, il est au chalon.

Oh, je le vois oui. On ne voit que lui, avec ses guirlandes colorées et ses décorations qui pendent en reflets chatoyants. Je n'arrive plus à le quitter des yeux tellement je suis émerveillé. Comment un arbre aussi majestueux pourrait-il être dangereux pour moi.

— Il est beau non ? me demande le chat. Mais ne te fie pas à ses jolies couleurs. Dans la nature, la beauté sert souvent de masque à la cruauté. Et, au danger !

Si ce sapin est aussi redoutable qu'il est beau, alors je suis vraiment en danger.

— Tu as de la chance, il n'y a encore aucun paquet à ses pieds. Tu as encore le temps de riposter. Mais la roue du temps tourne. Tic, tac, tic, tac.

— Peut-être que ce n'est pas une bonne idée. Je... je devrais remonter dans ma roue.

— Allons, tu ne vas pas te défiler maintenant que tu es là ! Profites-en pour te défouler ! Tout ces exercices dans ta roue pour te sculpter un corps de rêve, ne me dis pas que ce n'est que pour la frime ?

— C'est surtout pour rester en forme, je prends soin de moi, de ma santé. Tu sais quand on est un hamster comme moi, il faut savoir...

Il m'interrompt sans vergogne.

— Tu as raison de travailler ce corps grassouillet ! Mais tu as cette rébellion en toi. Tu es né pour être libre, pas pour vivre en cage. Laisse s'exprimer l'animal qui est en toi. Sens-tu couler dans tes veines le sang de la steppe ?

Je regarde mes pattes coussinets levés, elles me semblent... différentes, puissantes.

— Ne veux-tu pas devenir le hamster fier et féroce qu'étaient tes ancêtres ? Tu as ça en toi, je le vois dans ton regard !

— Vraiment ?

— Oui ! Tu n'as qu'à laisser cette rage sortir au lieu de la retenir.

Je sens ma tête bourdonner. Les paroles trottent dans ma tête. Laissent des traces. Et si pour une fois je me dressais contre le destin ? Je suis bien dans cette famille. J'aime le confort de ma roue. Est-ce que je devrais abandonner tout ça ? Dire adieu aux croquettes, carottes et quartiers de pomme ?

Le chat s'est approché de moi et susurre à mes oreilles.

— La vie dehors sera si dure en hiver. Moi je t'aime bien, tu es ma famille, mais les autres chats ? Ils vont te chasser ! Les chiens te courir après. Les écureuils voler tes réserves... Résiste, bats-toi, prouve que tu existes !

Je lève la tête et vois le vent dans les branches. Il y a aussi ces terribles oiseaux, noirs au regard perçant. Je me regarde à travers leurs yeux et je vois un dodu casse-croute sur pattes. Alors, sans l'avoir prémédité, je me retrouve à courir. Mes pattes griffent le sol, je dérape, me rattrape et continue ma course. Je sens la vitesse dans mes poils, la structure moelleuse du tapis. Les premières branches approchent, mais avant, je vais devoir affronter l'armée de santons qui monte la garde. Je me dresse, les pattes levées, comme un ours, je suis une bête enragée. De ma gorge s'échappe un cri de guerre. Je ne savais même pas que j'en étais capable. Mes pattes s'abattent. Un santon tombe sans résister. Je suis invincible. 

L'arbre, les premières branches. Je grimpe et mes dents sont des armes. Une première boule tombe. Je commence à fatiguer. Je regarde l'horizon. Le chat et son sourire m'observent. Il a les yeux comme deux fentes. Il m'encourage. Mais ce regard a suffi à me déconcentrer. Je me sens glisser et tomber. 

Je parviens à me retourner à mi-course, me raccrocher. Je suis fatigué. J'espère avoir fait assez de dégât.

Trois santons et deux boules de Noël gisent au sol. 

Et moi qui pends empêtré dans une guirlande. Incapable de me détacher.

— Tu as bien combattu, mais je crains que ce ne soit pas suffisant.

Alors je pleure. Je ne veux pas quitter cette maison.

Le chat soupire.

— Ce que tu peux être faible ! Je ne comprends pas pourquoi ils te préfèrent à moi !

Il regarde le sapin, me regarde.

— Ne bouge pas. Je vais t'aider. Tu pourras emporter un trophée dans ta cage.

Je ne sais pas ce qu'il a calculé, mais si je reste là, je ne suis pas à l'abri. Si l'arbre tombe, je vais me trouver juste en dessous !

— Dis au revoir à ta cage, l'animal. Ta vie est sur le point de changer !

Le chat n'a pas attendu que je me dégage de la zone de chute. Il est déjà en plein bond quand je réagis et parviens à grignoter la guirlande pour me libérer. Il atterrit à pleine vitesse à la cime de l'arbre qui vacille. Il a les griffes plantées dans les branches. Il tente de se dégager, mais alors que le sapin chute, je vois ses yeux s'écarquiller, il miaule. J'entends un cri aigu et paniqué tandis que je me carapate.

Sapin, chat et décorations s'effondrent dans un immense fatras. Un bruit de verre brisé, de boules qui rebondissent. Je sens le souffle de la chute me caresser l'arrière-train et la pointe du sapin qui fouette le sol juste à côté de moi.

Je me retourne, le souffle court, les jambes flageolantes. Le chat est là, juste à côté de moi. Une des branches de l'étoile au sommet du sapin s'est prise dans son collier. À force de tirer, il a réussi à se bloquer encore plus, et il n'est plus capable désormais de se dégager.

— Détache-moi !

— Tu ne voulais pas m'aider, mais te débarrasser de moi !

— Que vas-tu imaginer ? C'était un jeu, une chamaillerie !

— J'ai failli me faire écraser ! Si je n'avais pas réussi à me libérer, je serais désormais aussi coincé que toi !

Dehors, une puis deux portières de voiture claquent. La famille arrive, hors de question que je reste là !

— Libère-moi ! Je te donnerai mes croquettes !

Je suis déjà au bas de la première marche, je ne réponds pas. Je garde mon souffle pour grimper les escaliers et me faufiler jusqu'à ma cage.

À peine ai-je refermé derrière moi que j'entends des éclats de voix. Un miaulement mêlé de colère et de désespoir.

— Mais bon sang, qu'est-il arrivé au sapin ? Vilain chat !

 

Des cris. Des bruits de pas. Portes qui claquent. Jurons.

Puis le calme revient dans la maison. Le chat, puni pour son méfait, passera la nuit dehors. Il y a des pas dans l'escalier et l'humain qui ouvre la porte de la cage. Je me blottis dans un coin de la cage. Je ne veux pas connaître le froid, la peur à chaque instant ! Sa main me prend par la peau du cou, et je sens un doigt qui caresse ma fourrure.

— On t'a acheté une maison plus grande !  Avec une nouvelle roue, et même un hamac. Joyeux Noël boule de poils !

Je respire.

Aujourd'hui j'ai fait honneur à mes ancêtres et j'en suis récompensé.

Tandis que je profite de ma nouvelle demeure, j'entends un bruit à la fenêtre. 

C'est le chat qui vient gratter. Il me regarde avec un œil noir, les sourcils froncés et les vibrisses qui frémissent.

— Je reviendrai ! Je reviendrai et je me vengerai !

Je lui fais un signe de la patte et croque un morceau de pomme juteux à souhait. La bouche pleine, je lui réponds. 

— Joyeux Noël le chat. Joyeux Noël !

Puis, bercé dans mon hamac, je chavire dans le monde des songes, et rêve que je cours dans les steppes de mes ancêtres.

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