Tout est sombre quand il se réveille. Un fin rai de lumière filtre par le volet fermé. Tout est silencieux et l'air est saturé de cannelle, d'orange, d'amande et de cacao. Il essaye de s'étirer, mais il n'a pas assez de place. Se cogne.
— Eh, les gars, vous êtes là ? Tout le monde est à sa place ?
— Je veux mon n'veux !
— Soldat praliné, présent m'sieur !
— On est tous là ! Pourquoi voudrais-tu que ça change ? On a été emballés il y a des jours déjà, et tous les matins, tu poses la même question.
— Et tous les matins tu me donnes la même réponse. Mais un jour, les choses vont changer. Je le sais !
— Oh, arrête avec tes délires !
— Non ! Je vous assure, il y a une vie après la boîte ! C'est pour aujourd'hui, je le sens, il y a quelque chose de différent dans l'air.
— Arrête 24, tu nous casses les noisettes avec tes histoires !
Un soupir.
— M'appelle pas 24 ! Je ne suis pas un numéro. Je préfère que tu m'appelles Ginger.
— Moi je m'en fiche que tu m'appelles 23 ou Nuts ou Tartempion. Par contre, je tiens beaucoup à ma tranquillité.
Des voix soudain résonnent entre les murs fins de plastique et la couverture de carton.
— C'est le jour ! s'exclame Ginger. Je vous l'avais dit !
— Chut ! Taisez-vous !
« Alors, qui commence ? » fait une première voix.
« La coutume ne veut-elle pas que ce soit la plus jeune, Gourmandine ? »
« Où la plus gourmande, Douce-Heure... »
« Si vous ne vous vous mettez pas d'accord mes sœurs, alors ce sera moi, la plus sage qui vais prendre le premier chocolat ! »
« Très bien, alors je prendrai le dernier. »
« Le premier, le dernier ou le second, peu m'importe, ils seront tous bons ! »
Ginger sentit les murs de sa case trembler, il y eut un bruit de papier froissé et soudain, une porte sur sa gauche fut ouverte. Sans délicatesse aucune. Plus arrachée qu'ouverte par des doigts forts, habitués à pétrir et à ce que rien ne leur résiste.
Dans la case voisine, c'est l'excitation.
— C'est moi ! C'est moi ! J'ai été choisi ! Adieu les amis ! Adieu !
La voix s'affaiblit jusqu'à s'éteindre. Quelques secondes de silence ponctuèrent le départ.
— C'était qui ? demanda une voix proche de Ginger.
— C'était numéro 1, qui veux-tu que ce soit !
Remuant pour trouver une position plus confortable, Ginger bougonna.
— Il s'appelait Orangette. Très sympa ! Tendre, avec un zeste de fantaisie.
Sa voix baissa avant qu'il reprenne.
— Il était un des nôtres. Désormais, il sait ce qu'il y a après la boîte ! Il sait où nous irons tous. Le bienheureux !
Un rire sec résonna. C'était Tartempion qui ne put s'empêcher de donner son avis.
— Un peu givré sur les bords quand même.
Perdu dans ses pensées, Ginger ne répondit pas. Il pensait à ce chocolat qu'il ne connaissait presque pas. Peut-être avait-il des rêves, des ambitions ? Pour lui, il serait à jamais le premier à s'être évadé.
Cinq jours ont passé. Avec le même rituel peu après qu'un clocher voisin ait sonné dix heures. Des pas, une gentille dispute des trois sœurs, une porte qui s'ouvre et l'un d'entre eux était délivré.
Aujourd'hui cependant, bien que la cloche ait retenti depuis un moment, pas un bruit de pas, pas un mouvement.
— Eh bien, c'est grasse matinée aujourd'hui ?
La voix grave de Tartempion a brisé le silence dans le calendrier.
— Peut-être qu'on a été abandonnés ? s'inquiète le soldat Praliné. Si ma vie doit finir, je préférerais que ce soit en servant ma boîte plutôt qu'en moisissant dans ce trou !
Ginger bascule sur le côté, essaye de regarder par l'interstice de sa porte.
— J'vois rien. Peut-être qu'aujourd'hui c'est un jour spécial. Un jour de jeûne ?
— Et après ? Qu'est-ce que ça change ? Au final, on va tous partir un jour ou l'autre. Qu'est-ce que vous êtes casse-bonbon !
Toujours calé sur le dos, il porte une marque sur le mur. La sixième.
— Ça change que nous on s'aime ! fait une voix sur sa droite.
Il y a un silence.
— C'était mon tour de partir aujourd'hui. Fraise des bois. C'est moi la case 6. Mais avec Maracaibo, du 7, on s'aime.
— Ma petite fraise, ma choupinette, rien ne nous séparera, nous resterons unis après la boîte !
— Eurk ! Vous m'dégoûtez ! Épargnez-nous toute cette guimauve dégoulinante !
— J'aime sa ganache et son cœur fondant malgré sa force. J'entends les jaloux dire qu'une fraise et un chocolat ensemble, c'est pas normal. Mais en vrai, on forme un super couple et on ne veut pas être séparés !
— Fraise, laisse-moi être ton enrobage pour l'éternité !
— Mara, tu me fais craquer ! Notre amour est plus fort que la boîte.
Un rire étouffé, plus un hoquet, de Tartempion vient briser leur enthousiasme comme un coup de marteau sur une plaque aux noix de pécan.
— L'amour ! Laissez-moi rire. Une vaste fumisterie !
Délaissant l'interstice, Ginger s'est installé contre un mur.
— Quel rabat-joie ! C'est pas parce que tu n'y crois pas qu'il te faut en dégoûter les autres !
— C'est beaucoup trop gnangnan pour moi, je préfère retourner dormir !
— Dis-moi si ce n'est pas pour l'amour, quel est le but de tout ceci ? Pourquoi on est ici ?
Ce n'est pas Tartempion qui répond, mais Praliné.
— Moi je sais ! Nous sommes là pour protéger et servir notre boîte !
Un ange passe avant que Tartempion ne reprenne la parole.
— Ah oui, c'est du costaud celui-là. T'es sûr que t'es pas fourré au marshmallow ?
Le soldat prend un temps de réflexion.
— Je ne comprends pas.
— C'est pas grave, moi je me comprends.
— Alors ? relance Ginger. Tu n'as pas répondu à ma question.
— J'ai pas de réponse. C'est le hasard qui nous a mis là. On n'est qu'une graine parmi des milliers, on aurait pu ne jamais devenir des chocolats. La vie n'a pas de sens, c'est juste...
Son interruption est si longue que Ginger a l'impression qu'il ne va pas finir sa phrase.
— C'est juste une succession d'accidents sur lesquels on n'a pas de prise. Tout ce qu'on peut faire, c'est se débrouiller pour tenir jusqu'à la fin en essayant de pas fondre en cours de route.
— Tu es cynique Tartempion. Et même si tu n'y crois pas, qu'est-ce qui t'empêche d'être plus sympa ?
— Si t'es trop gentil, tu te fais bouffer ! T'as eu ta réponse. Alors, laisse-moi dormir.
— Tu sais Tartempion, j'ai réfléchi depuis le départ de Fraise et Mara.
— Grand bien te fasse !
— On est le combien ? Le 12, 13 ?
— On est le 12. C'est 12 qui est parti ce matin. Un petit rondouillard, un teint rougeaud, imbibé d'alcool.
— Ah oui, Kirch ! Je l'aimais bien. Mais ce n'est pas de lui que je veux parler. C'est de Curry.
— 16 ? Celui avec une robe orange ?
— Ouais. D'après lui, la boîte de chocolat ne serait qu'une étape dans un grand cycle de réincarnation. Et toutes nos actions, bonnes ou mauvaises nous rapprochent ou nous éloignent d'un chocolat-vãna. T'y crois toi à ça ?
Un soupir s'échappe entre les parois.
— Que j'y croie ou non, qu'est-ce que ça change ?
— Eh bien, tu voudrais pas donner un sens à ta vie ? Essayer de devenir quelqu'un de meilleur pour gagner ce paradis ?
— T'as raison dans le fond. Peut-être qu'on devrait commencer par être bienveillant les uns avec les autres.
— Oui ! Oui !
— Peut-être le but est de s'améliorer... Tu sais quoi, tu devrais entrer en méditation. Comme ça TU ME FICHERAS LA PAIX !
— Toute cette colère en toi, tu vas nous faire du lait caillé avant l'heure !
— Tartempion ? Tu dors ?
— ...
— Eh, t'es là ?
— Qu'est-ce que tu me veux ENCORE ?
— Ce matin, c'était le tour du soldat Praliné.
Comptant les marques sur sa paroi, Tartempion confirme.
— Yep. 18. C'était son tour ce matin d'être libéré.
— Tu crois qu'il est parti comme il aurait aimé ? Les armes à la main ?
— Certain. Avec son air tout doux de praline, il était plus sournois qu'on aurait pu croire. Il avait tout un arsenal de piment d'Espelette planqué sous son enrobage.
Dans un reniflement, Ginger laisse échapper un rire qui sonne faux. Tartempion entend les larmes retenues dans cet éclat.
— C'est bête, mais il va me manquer cet imbécile.
— Moi aussi.
— Voilà Tartempion. Il ne reste plus que nous deux.
À l'extérieur les bruits du quotidien se sont intensifiés depuis quelques jours. Il y a de l'électricité dans l'air. Les gens sont fébriles. Il y a des crises de nerfs, des rires. Il y a le « ding, dong » de la porte qui s'ouvre et se ferme. Il y a le « ting » du tiroir-caisse. Il y a les chants de Noël à la radio.
Et puis il y a le silence des nuits
— J'ai la trouille mon pote.
— La trouille de quoi ?
— Et si le chocolat-vãna n'existait pas ?
— Et alors ? Tu comptais vivre éternellement ? C'est pas toi qui disais que chaque nouvelle vie nous rapprochait de la perfection ?
La question reste suspendue.
— Et puis regarde nous, reprend Tartempion. Dans quelques jours, on sera périmés. On vaudra plus rien. Alors continuer à faire comme si rien n'avait changé, non merci !
— J'ai peur parce que je ne sais pas ce qui nous attend après.
— Mais on sait jamais ce qui nous attend après ! Et c'est tant mieux !
Calé dans un coin, Ginger se replie sur lui-même. Sa voix est à peine audible.
— L'inconnu, ça m'effraie.
Les mots de Tartempion sont tout aussi bas, mais son ton est plus ferme.
— C'est normal que ça t'effraie. Mais, eh, il faut faire avec.
— Comment tu fais toi ? On dirait que t'as jamais peur.
— Moi mon truc, c'est la colère.
Dans la rue une voiture klaxonne. Il est tard, Ginger n'arrive pas à trouver le sommeil.
— Ça t'ennuie si on parle jusqu'à ce que ce soit ton tour de...
— Oui, ça m'ennuie.
— OK. Je comprends. Mais, si c'est le paradis, tu me garderas une place ?
— Dans tes rêves.
Ginger n'ose pas répondre. Ses pensées s'envolent.
— Tu crois que si ça existe, je vais m'encombrer de toi ?
Les paroles de Tartempion lui ont arraché un sourire.
— T'as raison. J'ai pas été un super voisin, hein ?
— Bah, ça aurait pu être pire.
Les dix coups du clocher ont retenti.
Tartempion, Nuts, est parti. Il avait un énorme cœur de noisette, bien caché sous sa carapace. Il ne reste plus que Ginger dans ce calendrier devenu trop grand pour lui tout seul. Toute la journée, des gens sont passés, des paroles échangées, des vœux pour les fêtes. Les questions se bousculent dans la tête de Ginger. Les heures défilent. La nuit tombe. Sonnent dix heures. Quoi qu'il y ait après, Ginger va bientôt le savoir.
« Eh ! c'est mon tour » fait la voix de Douce-heure.
« Tu es sûre petite sœur ? »
« Pas de doute ! Patisse a eu le premier, et j'aurai le dernier ! Rien de plus simple, c'est un ordre inversé. »
« Ordre inversé ou pas, au milieu, c'est toujours moi. »
« Cessez ! Fini de se chamailler. Prend donc cette douceur, Douce-heure, et cesse de faire râler ta sœur ! »
La dernière case s'ouvre avec délicatesse. Des doigts fins s'emparent de Ginger. Un contact léger qui effleure sa peau de cacao. C'est la veille de Noël. Il s'en va.
« Alors, alors, petite sœur, comment était-ce ? »
« Si le paradis a un goût, alors je viens d'en prendre une bouchée. J'ai atteint... »
« Le nirvãna ? » suggère Gourmandine.
Patisse décroche le calendrier.
« Vous emballez pas les filles. Après tout, ce n'est que du chocolat. »
« Que du chocolat ? Parfois, je me dis que tu as été adoptée. »