Un narrateur revient sur une nuit fatale : celle où, dans les bas-fonds d'une ville, la jalousie et la haine accumulées envers son meilleur ami ont conduit à l'irréparable.
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Cette nuit-là, tout a basculé pour nous. Notre monde a changé d'axe.

Laisse-moi juste… allumer une dernière cigarette, avant de te raconter.

Tu as toujours été celui de nous deux qui prenait la lumière. Depuis les bancs de l'école où nous nous étions rencontrés, j'étais toujours resté discret, en retrait, tandis que tu captais l'attention de tous. C'était si simple pour toi. À mes côtés tu devenais phare, tu éblouissais ton monde avec mes mots. Les profs t'adoraient, les filles t'adulaient et je n'avais plus qu'à vivre dans tes pas. Je perdais le besoin d'exister aux autres.

Cette nuit-là, tu disais que nous étions des seigneurs, tu voulais fêter comme il se doit ton succès ! Ton nom allait côtoyer les plus grands, s'écrire en lettres majuscules aux côtés de Baudelaire, Dickinson, Yeats…

Oh oui, je te l'accorde, ça valait une nuit d'ivresse ! Mais bordel que ça fait mal !

Regarde le ciel. Le soleil affleure tout juste l'horizon, il a la couleur d'une peau de satin.

La même que lorsque cette nuit s'était achevée. Si belle.

Sur nos joues soufflait un vent venu des terres, sec, froid comme la morsure d'un fouet. C'était le milieu de la nuit. Tout ce dont je me souviens, c'est que nous avions laissé filer devant nous le dernier métro. Trop ivres pour courir après, pas assez pour nous abandonner au froid. La nuit était encore longue et nous étions condamnés à errer d'un verre à l'autre pour nous réchauffer.

J'ai l'impression que ce sont les souvenirs d'une vie rêvée… Peut-être la vie d'avant, ou la précédente ? Peu importe ! Je me souviens les liqueurs et les drogues légères, vapeurs volatiles qui enivraient nos sens.

Au fond d'une impasse anonyme, une musique envoûtante semblait sourdre d'une lucarne au ras du sol. À notre regard pourtant, aucune porte ne se révélait. Tu t'apprêtais à repartir quand, dans un grincement sinistre, une trappe s'est ouverte devant nos pieds et a déversé un couple enlacé, rapidement avalé par la nuit. Je t'entraînai vers ce gouffre, et quelques marches plus bas, nous nous sommes enfoncés dans un bouge qui n'avait jamais connu que les ténèbres.

Peut-être les rythmes effrénés qui s'échappaient des enceintes comme un tempo tribal avaient fissuré l'armure que je m'étais forgée, mais pour la première fois cette nuit, en m'enfonçant marche après marche, je sentais le besoin de boire au calice de la vie, capter un peu de la chaleur des projecteurs, sentir le sang couler dans mes veines. Je l'avais mérité non ? Ton succès était aussi le mien !

J'étais déjà bien éméché lorsque j'ai interpellé le serveur.

« Barman ! Barman, ou poète, je ne sais plus, sers ! Sers donc mon ami, sers-le avec largesse, sers-le avec ivresse. Nous fêtons la vie et le plaisir de savoir qu'avec ou sans nous, demain existe. Nous fêtons mon succès, pardon, SON succès ! Nous fêtons l'immortalité de l'auteur, condamné à vivre dans les mémoires tant qu'il y aura quelqu'un pour aimer ou détester son œuvre. Alors, buvons à… »

Ton nom.

Sur mes mots.

« C'est ça, barman, sortez donc cet Amontillado qu'Edgar Allan Poe a si bien écrit. »

J'avais toujours eu ce besoin viscéral d'écrire, de séduire avec mes mots. Mais jamais le courage de les dire. Toi, tu ne t'es pas gêné. Tu as brandi ton verre et tu m'as jeté ton sourire à la gueule.

« Au succès ! »

Tu n'étais même pas foutu de lever un toast digne d'un écrivaillon. J'ai levé alors mon verre à mes maux. À TON putain de nom sur MES poèmes. D'accord, je ne m'étais pas beaucoup débattu. Mais plus tu brandissais en étendard le premier exemplaire de ce recueil, plus mon amertume se muait en colère. Elle se frayait un chemin de mon cœur à mes lèvres, au bord de la nausée. Dans la moiteur de la cave, je t'ai regardé te pavaner et offrir ta joie en pâture aux ivrognes d'un soir, soûlards magnifiques et artistes de la beuverie. Debout sur un tonneau, tu t'es improvisé chantre de mes mots que tu as déclamés de ta langue pâteuse. J'ai baissé les yeux, me suis vu dans le fond de mon verre et j'ai eu pitié de moi.

J'ai ravalé ma rancœur avec une gorgée de liquide ambré, la sentant couler le long de ma gorge, brûler mon œsophage et déchirer mes tripes, là où elle allait pouvoir grandir à sa guise.

Dans une grimace, j'ai claqué mon verre sur le comptoir, et je t'ai tourné le dos. Ma tête s'est redressée. Les paupières closes.

Un mouvement.

Je les ai entrouvertes.

Et soudain,

elle était là.

Et chacun de ces putains de mots aurait mérité une majuscule.

La femme à la peau couleur de l'aube.

Ses yeux d'amande m'avaient ensorcelé, et ses hanches qui se balançaient, et sa tête fière. Au rythme de ses mains qui dansaient, la musique s'accordait. Au son de ses pas, le monde s'effaçait.

Enchaîné. Elle avait éveillé en moi quelque chose de viscéral. Pas les foutus papillons. Un coup de poignard qui torturait les entrailles.

Même toi, mon ami, mon faux frère, tu avais été chassé de mes pensées.

Presque.

Tu es descendu du tonneau, une main sur mon épaule pour ne pas tomber, le recueil toujours dans ton bras levé comme un trophée. Tu lui as souri. Et sans la quitter des yeux, tu es allé lui baiser la main en m'écartant comme on chasse un insecte. Même pas. Un insecte, on le regarde avant de l'essuyer d'un geste.

Elle.

A souri.

M'a souri ?

Tu as prononcé des phrases plates et sans saveur qu'elle n'a pas écoutées. Elle s'est contentée de te prendre le livre des mains, l'a feuilleté avant de me le tendre. Sans mes mots, tu n'étais rien. Un parasite ne survit pas en dehors de son hôte.

Elle m'a attrapé par la cravate et nous sommes allés danser. D'elle émanait un mélange de déodorant bon marché et de sueur. Un musc soufré qui suintait et perlait de son épiderme. Moi gauche et empoté, mes poèmes glissés dans la poche arrière de mon pantalon je me déhanchais, marionnette au bout de fils qu'elle tirait. Il y a eu d'autres alcools, plus d'ivresse, de drogues et de danses. Toi, Oh, toi… Je te voyais te tasser sur ton tabouret de bar. Ton visage était méconnaissable, le front plissé, les yeux comme deux nids-de-poule. Deux trous minables qui se voulaient menaçants. Pathétiques.

Au bout d'un moment, elle a dû se lasser de ses jeux. Elle a esquissé un geste au DJ et a disparu. Je me suis rué derrière elle, n'attrapant que son ombre. Elle s'échappait.

Les marches. La trappe. Le froid. Deux chats sont passés en se battant, m'ont frôlé. J'ai titubé, un pied dans la fange d'une ruelle sombre. Le gauche. Celui qui porte bonheur. J'étais sorti du bouge. ELLE était là, quelques pas devant. L'air froid m'a saisi et sorti un moment de ma transe. T'étais là aussi. Derrière moi.

J'ai lu dans tes yeux la concupiscence. J'avais déjà vu ce regard. Quand tu avais lu mes textes la première fois. Juste avant que tu ne les accapares. J'aurais voulu te cracher à la gueule, te dire de dégager, mais j'ai gardé mes mots prisonniers de mes dents. Je te haïssais. Tu me faisais pitié. Je l'ai suivie. D'abord du regard. Puis de mon corps. Tu étais à mes côtés.

Nous avons mis nos pas dans les siens dans l'éclat de son rire. Nous l'avons suivie par les rues ensommeillées. Sous la lueur vacillante des réverbères, tu marchais dans mon ombre mouvante.

Ça t'a fait quoi d'inverser les rôles ?

Mes yeux ne pouvaient la quitter. Plus rien autour de moi n'avait de sens. Je ne voyais qu'elle. N'entendais que ses pas. Ne respirais qu'elle. Et cet air était lourd. Chaque fragment d'elle se frayait un chemin à travers mes poumons. Passait dans mes artères. Se répandait bientôt dans toutes les cellules de mon corps.

Elle a fait ce truc avec ses cheveux. A détourné son regard de moi.

Tu t'es penché vers moi, et pour te moquer, tu m'as versé un quatrain. Mes propres mots, enfant d'salaud. La honte t'étouffe ! Tu m'as servi des vers qui étaient les miens !

Dans une rigole où stagnait une eau boueuse couverte d'une pellicule de glace, j'ai plongé mon regard dans le reflet terne de la lune. Comme le phare d'une voiture borgne au fond d'un lac. Je crois que j'ai craché mes mots dans le caniveau pour éviter de les répandre sur tes pompes. Lorsque je me suis redressé dans un râle, j'avais de nouveau la gueule de moi. Tu voulais juste te moquer, encore une fois, mais ces vers ont été comme un révélateur. L'ironie, c'est que ça m'a sauvé. Car dans le négatif de ma vie, c'est toi que je voyais.

Tous les cent pas, la belle s'arrêtait. Se retournait. S'assurait de notre présence. Enfin, devant une demeure digne d'un palais, elle s'est arrêtée.

A poussé la porte.

Est entrée.

Décidé à ne pas la perdre de vue, j'ai pressé le pas. Je pouvais sentir ton souffle dans mon dos.

Nous avons débouché sur une salle d'albâtre et d'or parée de riches tentures. Un taudis aux murs couverts de moisissure. Une chaleur agréable s'échappait d'un feu de cheminée. Dans un demi-bidon, deux camés avaient allumé un feu qui lentement, comme eux, s'éteignait. La belle attendait notre venue étendue sur une couche, alanguie, lascive. D'un murmure elle nous invitait dans ses bras. Je ne distinguais pas les mots, mais c'était une mélodie plus suave qu'un fruit mûr, aussi désirable qu'un verre d'eau fraîche sous un soleil d'été.

Nos cœurs battaient à rompre. Le sang ruait dans nos veines, pulsait en marées endiablées. Devant nous, sur une desserte, du vin, quelques fruits et des pains à la croûte dorée. Sur une table basse, trois parts de pizza froide fossilisaient au milieu des couverts et assiettes sales. Quelques pas plus loin, sur sa couche, belle et nue, la houri continuait de sourire.

Je t'ai vu avancer vers elle, plus incandescent que jamais, et je sentais l'ombre m'envahir. D'une main tendue au dernier moment, j'ai attrapé ton bras. T'ai retenu.

« Non. Elle est à moi. »

« Eh, calme ! On a toujours tout partagé, t'auras ta part, comme d'hab ! »

Tes mots, je les ai entendus, pesés, jugés. Tu n'avais jamais été doué avec les formules, mais là, tu étais tombé bien bas. Elle était l'astre au centre de mon univers et j'étais un corps céleste gravitant autour d'elle, captif de son pouvoir d'attraction.

La rage tapie en mon sein a commencé sa lente remontée. Tu étais ce père qui ne m'avait jamais aimé parce que je ne lui ressemblais pas assez. Tu étais tous ceux qui s'étaient moqué de moi. Tu étais ce parasite qui se nourrissait de ce qui sortait de mes tripes, qui m'avait privé de lumière et de gloire. Immonde traître.

Tu as dégagé ton bras de ma poigne d'une secousse et tes yeux ont cherché le couteau posé sur la table basse.

Je l'ai entendue ! J'ai cru un moment avoir rêvé.

« Battez-vous. »

Avais-je bien compris ? Tout dans tes gestes, ta posture me suggérait que oui. Tu as fait un pas. Titubé.

J'ai paniqué. Mon corps tendu s'est jeté sur la lame. Ma main a saisi le manche. Plateau renversé, Fruits écrasés. Les pieds ancrés au sol. Un col empoigné.

Le rire de la succube. Notre lutte corps à corps. Respiration suspendue. La surprise dans tes yeux. Et la peur. L'acier qui pénétrait la chair.

Et ton corps affaissé. Et ta flamme vacillante.

Ton sang sur mes mains coulait rouge et clair. J'ai lâché la lame, pétri d'horreur. J'avais frappé de toute ma haine !

Salaud ! Ordure ! Toutes ces années j'avais subi sans rien dire. Je ne me nourrissais que des miettes d'existence que tu m'abandonnais. Et tu voulais que je m'efface pour toi encore une fois ? Tu étais prêt à prendre ma vie pour me voler cette femme aussi ? M'avoir volé mes mots, mon âme ne te suffisait plus ? Regarde ! Regarde où l'hubris t'a conduit !

Elle. Cette fille de Lilith souriait. Tu ne pouvais pas la voir. Tu avais mieux à faire à essayer de retenir cette vie qui te fuyait.

Moi. Je t'ai tourné le dos pour la rejoindre.

Toi. Dans un ultime effort, tu as retiré la lame. Tu as tenté de porter un coup avant de t'effondrer. La lame avait glissé de tes doigts poisseux.

Est-ce que tes derniers mots auraient été les miens si tu avais pu les prononcer ? À ce moment, je m'en foutais.

Elle a pris mes mains, léché le sang sur mes doigts, embrassé mes poignets, a laissé la marque de ses dents sur mes mains. Je ne sentais que froideur lorsque penché sur elle, je goûtais, dans mes larmes mêlées à la sueur de sa peau, la douceur de ses reins. Je me suis abandonné à elle. J'ai alors occulté ton corps sans vie. Mis un voile sur ma haine. Mais pas sur ma honte.

Au matin le soleil s'était levé et les murs de marbre n'étaient plus. Il ne restait plus que des ruines comme si mille vies s'étaient écoulées dans la nuit.

Plus de tapis d'or ni de coussins de soie, plus de palais, seulement le froid immense qui ne me quittait plus, et ton corps marmoréen entre mes bras.

Dans ce jour naissant, immobile et froid, le monde avait perdu de sa superbe, la houri s'était envolée, avait fui, et je restais seul avec toi qui ne disais mot ni ne bougeais.

Au matin il n'y avait plus que la plaie d'une lame dans ton cœur, que la tristesse dans le mien.

J'ai ramassé le couteau, fermé tes yeux et laissé ton corps aux premiers rayons de l'aube. J'ai laissé mon âme à tes côtés.

Je suis revenu comme tu vois. Ton corps n'est plus là. Même ta disparition a fait plus de bruit que le reste de ma vie. Poète maudit, mort à vingt-sept ans, comme d'autres avant toi. Et moi, j'ai continué à ne pas vivre pendant quelque temps.

Dis-moi que tu n'as pas oublié cette Nefertiti, que tu te souviens ! Raconte-moi ses hanches, ses yeux et le sourire qui était sien. S'il te plaît, dis-moi que c'est une démone qui guida ma main. Dis-moi que ce n'est ni l'alcool ni la haine qui guida ma main, que cette déesse cruelle que j'embrassais dans ton sang n'avait pas pour nom Némésis.

Le soleil a fini de se lever, mais ses rayons ne parviennent pas à réchauffer mon corps. La lumière me fuit. Dans l'air glacial, mon souffle semble figé. Mes yeux sont ouverts sur la ville qui s'étend devant moi. Je tousse et avec la fumée de cigarette, un peu de sang s'échappe d'entre mes lèvres.

Lorsqu'on nous donne la vie, on connaît la fin du livre, le héros meurt à la fin. C'est à nous d'en écrire l'histoire, je l'ai appris aujourd'hui. Je suis désolé si j'ai écourté la tienne. Il m'a fallu une vie pour le comprendre.

Ton coup a finalement porté. Tu avais juste besoin, une dernière fois, que ce soit moi qui accomplisse – qui accomplice – ton geste.

 

Le couteau fuit mes doigts. Attends-moi mon ami, je te rejoins. Tant pis. Nous serons immortels tant qu'il y aura ton nom sur mes mots et quelqu'un pour les lire.

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Amontillado

Amontillado

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"Amontillado" par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).

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