— Bonjour à tous, le but de cette réunion, initiée par le lutin Brad ici présent, est de proposer l'ouverture de Père Noël inc. aux réseaux sociaux. Brad, la parole est à vous.
Brad, des cernes sous les yeux, cravate de travers, rassembla ses notes, respira un grand coup et se lança.
— Honorables membres du comité, permettez-moi de vous présenter un projet stratégique visant à faire adopter la communication du 21e siècle à une institution centenaire.
Le lutin observa l'assemblée. Rudolph bâillait, le père Noël regardait son téléphone, son frère Krampus affichait un regard impénétrable et le Grinch grinchait... seule la mère Noël semblait écouter.
— La marque « Père Noël », reprit-il, doit s'adapter pour maintenir sa position privilégiée et sa connexion émotionnelle avec son public.
— Connexion émotionnelle ? interrompit le père Noël en sortant le nez de son portable. Mais les gens m'adorent !
Contenant le léger tremblement de main, il posa ses papiers et en saisit la table, mais il ne put empêcher une goutte de sueur de se former sur son front.
— Ils aiment les cadeaux. Mais que ce soit vous ou le lapin de Pâques, ils ne voient pas la différence. Votre monopole est en danger.
Une nouvelle diapositive s'afficha à l'écran.
— Le Black Friday va bientôt faire un chiffre d'affaires plus important que Noël, et même la journée des célibataires en novembre commence à vous rattraper.
Le graphique suivant montrait un tas de courbes et de camemberts.
— Les chiffres le montrent, poursuivit-il, les hashtags #Noel et #cadeau sont en hausse, mais le hashtag #pereNoel et votre indice de notoriété déclinent.
Une liste de propositions s'afficha un point après l'autre.
— C'est pourquoi je vous propose de renforcer votre présence en ligne : unboxing, tutoriels, et pourquoi pas une web-série « Dans les coulisses » montrant la fabrication des jouets et le quotidien des lutins ? Ou offrir des NFT aux enfants sages !
La mère Noël se racla la gorge.
— Il ne faut pas dévoiler tous nos secrets de fabrication, mais l'idée de mettre en avant les forces vives de notre entreprise, de donner la parole aux employés me plaît bien.
— Encore une fois, dit Krampus, je vois qu'il n'y en a que pour les enfants sages. On ne parle que de cadeaux, et on oublie le charbon ! Les enfants casse-pieds sont aujourd'hui une majorité, même si vous truquez les chiffres. Ils ne sont pas incompris, ils sont mal élevés !
Le Grinch se frotta les mains avec un sourire.
— Oh oui ! Privons-les de cadeaux, mettons les sapins à la déchiqueteuse !
La mère Noël se tapota les dents avec une aiguille à tricoter avant de reprendre la parole.
— Tout ceci semble très bien, Brad. Que vous faut-il pour commencer ?
— Eh bien, répondit Brad, je vais juste créer des comptes sur les différents réseaux sociaux et commencer par quelques photos, une vidéo peut-être. Il faudrait juste des smartphones et quelques lutins volontaires.
— C'est d'accord pour moi, répondit la mère Noël. Commencez par une ou deux vidéos. On voit ce que ça donne avant de tout chambouler.
Rudolph qui ne semblait pas avoir écouté quoi que ce soit de la présentation redressa la tête au mot vidéo.
— Moi j'ai une idée pour une vidéo Tok-Tok, je suis sûr que ça va cartonner !
Le père Noël grogna, se leva de sa chaise pour signifier la fin de la réunion.
— Tant que ça ne me demande pas plus de travail et que ça ne retarde pas ma livraison, faites ce que vous voulez. Tout ça me dépasse ! La mère Noël gérera la suite.
— Une dernière chose Brad, l'avertit la mère Noël, faites attention avec les lutins. Ils ont tendance à s'emballer plus vite qu'un cadeau la veille de Noël. Alors, allez-y doucement.
Brad bafouilla des remerciements en tentant de réunir toutes ses feuilles de présentation en vrac sous le bras.
— Merci ! Nous allons faire entrer PN inc. dans une nouvelle ère et dynamiser l'engagement du public.
— Tout ça va nous sauter à la figure comme un diable dans sa boîte... annonça le père Fouettard.
— Ça va être fun ! répondit Rudolph. Vous allez voir, les influenceurs n'ont qu'à bien se tenir, Rudolph est dans la place !
— Oh oui, j'ai hâte moi aussi, confirma le Grinch. Un grand sourire illuminait sa fourrure verte. Il siffla son chien Max et s'éloigna.
***
Deux jours plus tard, quand il découvrit la vidéo d'unboxing de Rudolph, Brad se remémora les paroles de Krampus et se demanda à quel point la remarque l'avait influencé.
Rudolph l'avait directement postée sur les réseaux sociaux, et Brad avait écrit la légende. « Quand Rudolph et Comète décident de faire un unboxing, tout peut arriver ! Regardez la réaction de Comète. #Unboxing #NoelMagique #Krampus #RealiteVirtuelle #Humour #Fetes #PereNoel. »
Sur la vidéo, on voyait Comète faire l'unboxing d'une nouvelle luge connectée à un casque de réalité virtuelle. Mais quand Comète ouvrait le paquet, c'est Rudolph qui en sortait avec un masque de Krampus sur la tête, causant une grande frayeur à Comète sous la plus grande hilarité des autres rennes du père Noël.
Accoudé au comptoir du « Joyeux lutin », il sirotait un chocolat chaud avec ses collègues comme chaque fin de journée et partageait avec eux les premiers retours sur la vidéo.
— Excellent ! fit Ryan de l'autre côté du comptoir. Je suis partant si tu as besoin de main d'œuvre. Votre vidéo est excellente.
— Oui ! Elle a déjà plus de dix mille vues, et ça continue à grimper ! répondit Brad. Le comité n'est pas encore très chaud, mais si on arrive à créer le buzz, ce sera gagné !
Le Grinch qui s'était glissé derrière eux leur posa une main sur l'épaule.
— Cette histoire de réseaux me semble pleine de promesses. Je suis certain que vous allez faire des prouesses. Vous ne pouvez imaginer, tout le potentiel qu'on pourrait en tirer.
Sur ces mots, il disparut aussi discrètement qu'il était apparu.
***
Quelques jours plus tard, Brad retrouva confiance lorsque Rudolph débarqua en fanfare.
— T'es un génie mec ! le félicita Rudolph. Les vidéos cartonnent sur Tok-Tok ! Oh, et j'ai créé une crypto monnaie, le Rudcoin. Tu serais intéressé ? C'est le Grinch qui en a eu l'idée !
— Le Grinch ? s'étonna Brad.
— Ouais, on a chillé un peu ensemble après le comité ! Il n'a pas l'air, mais il est calé en nouvelles technos, répondit Rudolph surexcité. Alors, tu es intéressé par mes Rudcoins ?
— Non merci, mais ne t'emballe pas trop vite, les Rudcoins, ce n'est pas dans l'esprit de Noël. Je vais faire quelques vidéos de la chaîne d'emballage, on en reparlera.
Lorsque Brad arriva dans les ateliers, il y régnait une énergie inhabituelle, même pour une période de Noël. Les lutins courraient dans tous les sens, l'air crépitait de flashs électriques, les machines ronronnaient. Un lutin avec un mégaphone essayait d'organiser ce chaos.
Brad intercepta un lutin qui transportait un carton.
— Eh ! Vous faites quoi ici ?
— Avec le succès de la vidéo de Rudolph, on s'est rendu compte de l'impact commercial que pouvait avoir le mouvement, et on s'est dit qu'on pourrait en profiter.
— Comment ça ? demanda Brad, inquiet.
— Avec quelques lutins, on voulait lancer une marque de vêtements confortables, Elfland, inspiré par les vêtements traditionnels des lutins. Le Grinch nous a donné accès au compte lutinstagram du Pôle Nord. Chaque lutin peut faire une photo avec un accessoire Elfland, et on poste ça sur le compte officiel PN inc.
— Hmm, je retrouve le Grinch un peu trop souvent ces derniers temps. J'espère que vous n'avez pas ralenti la production de jouets pour vos vêtements, le père Noël n'acceptera aucun retard !
— C'est vrai qu'on fabrique nos vêtements avec la chaîne de production de jouets, répondit Ryan, mais pour remplacer les jouets en moins, on fait du dropshipping : on livre des produits qui sont fabriqués par d'autres.
Brad s'appuya contre un mur, les jambes flageolantes.
— Mais le PN n'a jamais donné son accord pour arrêter la production de jouets !
— Tout va bien ! le rassura Ryan. La production est juste ralentie ! Le père Noël aura toujours la même quantité de cadeaux à livrer, personne n'est lésé. Et puis on a eu l'accord d'un membre du comité !
— Laissez-moi deviner, poursuivit Brad, le Grinch ?
Ryan prit Brad par les épaules en geste de réconfort.
— Exactement ! À part quelques lutins qui luttent pour la décroissance, tout le monde est emballé !
— Des lutins luttent pour quoi ?
— La décroissance. Ils sont pour une consommation plus raisonnée.
Brad commençait à se demander si tout cela n'était pas en train de lui échapper. Il se demandait aussi pourquoi le Grinch s'impliquait autant.
Une elfe aux grands yeux apparut alors dans les escaliers, une main négligemment posée sur la rampe.
— Messieurs, dit-elle, je crois qu'on a conquis le Grinch avec notre ligne de streetwear.
— Bravo, la félicita Ryan. Il est très impliqué !
— C'est une photo volée, aucune mise en scène. Style paparazzi, prise de loin, mais on le reconnaît bien.
L'elfe sortit de son mini sac à main un téléphone portable sur lequel elle leur montra une photo.
Brad découvrit alors une photo du Grinch transportant ce qui ressemblait à des pots de peinture, vêtu d'un hoodie Elfland. La capuche du sweat rabattue sur son visage était le traditionnel bonnet lutin rayé rouge et blanc avec un grelot à son extrémité.
— On ne voit pas son visage, s'excusa-t-elle, mais il n'y a aucun doute, avec cette fourrure verte, ce ne peut être que lui !
— Ça va faire un carton ! s'enthousiasma Brad. La photo a tout pour devenir un mème !
Tandis qu'ils se réjouissaient, Comète glissa la tête dans la salle de pause.
— Quelqu'un a vu Rudolph ? demanda Comète.
— On est venus ensemble, je l'ai laissé sur la ligne d'assemblage, pourquoi ? répondit Brad.
— Il n'ose pas le dire, mais on a bien vu depuis deux jours que son nez rouge lumineux a commencé à faiblir. Au début on a cru qu'il nous snobait, mais je pense qu'il est en surmenage. J'ai peur qu'il soit devenu accroc aux likes.
— OK, répondit Brad, je ferai attention.
Comète remonta son sac de sport sur l'épaule.
— Merci, Brad, ça me rassure. Je dois retourner à l'entraînement mais si vous croisez Rudolph, rappelez-lui qu'il a lui aussi des obligations !
— Promis, dit Brad, j'ai un meeting avec le comité pour le premier bilan, si je le vois, je vous l'envoie !
***
Brad ne croisa pas Rudolph, tout juste aperçut-il le Grinch qui avait délaissé le hoodie Elfland pour un bonnet et une écharpe. Une pipe à la bouche, l'air innocent, il ne semblait pas se diriger vers le comité. En effet, seuls la mère Noël et Krampus étaient présents.
— Alors, Brad, dites-nous où en est notre petite expérience ? demanda la mère Noël.
— Les vidéos de Rudolph ont connu un réel succès sur les réseaux, et les premiers retours sont très positifs. La côte de popularité du père Noël remonte dans les sondages, et la marque PN inc. bénéficie désormais d'un indice de satisfaction plus haut que l'an dernier à la même période.
La mère Noël prit la parole :
— J'ai entendu dire que Rudolph avait quelques soucis avec son nez, dit la mère Noël. Savez-vous ce qu'il en est ? Il serait préjudiciable qu'il ne soit pas au mieux de sa forme pour la nuit de Noël.
— Rudolph semble infatigable ! Il multiplie les apparitions en vidéo, c'est une véritable icône du pôle nord. Même si le Grinch connaît lui aussi une belle hausse des likes depuis sa photo en hoodie Elfland. Il a l'air de beaucoup s'impliquer aussi.
— Qu'est-ce que c'est encore cette histoire de hoodie ? râla Krampus. On est en train de transformer cet endroit en cirque...
— Il s'agit juste d'une ligne de vêtements lancée par les elfes, rien de bien méchant. Le hashtag #ElflandOfficiel cartonne ! Et ils n'ont même pas interrompu la chaîne de production des jouets ! ajouta-t-il avec un grand sourire.
— Interrompre la chaîne de production des jouets ? Nous sommes bien d'accord que toute cette expérience ne doit en aucun cas interférer avec la production de jouets ? Vous devez seulement sur communiquer sur les traditions, notre savoir-faire et le sérieux de notre entreprise.
— Bien sûr, les lutins ont pensé à tout, aucun risque !
Brad avait essayé de garder un ton confiant, mais il n'était vraiment pas certain que Ryan, ou les autres lutins aient la même vision du travail que la mère Noël.
— On ne m'empêchera pas de penser, fit Krampus, que tout ça nous éloigne un peu de l'esprit de Noël.
— Il faut savoir vivre avec son siècle, mon cher beau-frère, tenta d'apaiser la mère Noël. Ce nouveau monde va beaucoup trop vite, mais il faut essayer de suivre et s'adapter à ses codes !
Puis, la mère Noël se tourna vers Brad.
— Brad, savez-vous pourquoi je vous ai soutenu dans ce projet, malgré les réticences de mon mari ?
Brad secoua la tête, surpris.
— Chaque année, c'est la même routine, pendant qu'il se démène, je reste à l'attendre sans rien faire. Il est temps pour la mère Noël d'être plus que la femme du père Noël.
Brad acquiesça à ces paroles
— Mais ne nous trompons pas, poursuivit-elle. Notre réputation doit se traduire en joie, en magie de Noël, pas en likes et followers.
Elle se tourna vers lui, son regard à la fois doux et perçant.
— Je vous fais confiance pour trouver l'équilibre, Brad. Ne me décevez pas.
— II... il me reste encore quelques bonnes idées en réserve. Vous ne regretterez pas de m'avoir fait confiance !
Brad repartit en se demandant s'il avait bien fait de cacher ses doutes. Dans les rues, il croisait de plus en plus de lutins portant des vêtements Elfland, tandis qu'une minorité arborait fièrement les tenues traditionnelles de leurs grands-parents, résistant à la vague de posts, tweets et likes.
Un drame cependant se passait à quelques rues de là. Un lutin en sweat Elfland et des lutins traditionnels se disputaient au-dessus des restes d'un bonhomme de neige.
— Vous l'avez assassiné ! criait un lutin à la moustache épaisse.
— Pourquoi j'aurais liquidé ce pauvre bonhomme de neige ?
— Ce sont vos serveurs et vos data centers qui l'ont tué ! C'est à cause de lutins comme vous qu'on subit le réchauffement climatique !
Quelques lutins filmaient la scène avec leurs téléphones. Bientôt ne tarderaient pas à fleurir les hashtags #JeSuisBonhommeDeNeige, #PlanèteEnDanger, #Écologie, mais également #FakeNews, #greenwashing, #CO2IsLife ou encore #LeGazCestLaVie, affolant la lutinosphère.
La sécurité sépara rapidement les deux lutins. Brad, les bras ballants, restait figé devant la scène. Il ne remarqua pas, l'éclat de fourrure verte disparaître sous une capuche Elfland, ni le sourire de satisfaction qui flottait derrière lui.
Désormais le sort en était jeté.
***
Brad fut réveillé le lendemain par des coups frappés à sa porte. Encore enveloppé dans les brumes du sommeil, il enfila ses chaussons lapin et ouvrit la porte à un Rudolph aux yeux injectés de sang.
— Brad, fit Rudolph en le poussant pour entrer, il me faut une idée pour faire le buzz !
— Du calme, je n'ai pas encore pris mon café. Alors, fais une phrase avec sujet, verbe et complément. Et n'hésite pas à bien détailler les étapes.
— Mes petits pouces levés ! pleurnicha Rudolph. Ils sont en chute libre !
— Après un départ comme le tien, ce n'est pas étonnant. Tu ne peux pas t'attendre à avoir toujours plus de likes !
— Mais c'est quoi qui ne leur plaît pas ? C'est mon nez rouge, c'est ça ? C'est passager ! Il... Il va s'allumer, c'est juste une petite panne, ça peut arriver à tout le monde.
— Calme-toi Rudolph, je crois que tu as besoin de repos. Depuis combien de temps tu n'as pas dormi ou mangé ?
— Je vais bien, j't'assure, j'ai juste besoin de quelques likes en plus. J'aurais dû écouter le Grinch et me diversifier.
— Va te reposer quelques heures, Rudolph, et retrouve-moi cet après-midi au gymnase à l'entraînement des rennes.
— T'as une idée pour mes likes, c'est ça ?
— Va dormir ! ordonna Brad.
Rudolph exécuta une danse qui lui aurait valu de nombreux likes si elle avait été filmée et embrassa Brad sur le front.
— Je savais que je pouvais te faire confiance ! Merci mec, à tout à l'heure !
Rudolph s'éloigna en sautillant, son nez un peu plus brillant que lorsqu'il était arrivé. Brad n'avait aucune idée de ce qu'il allait faire. Le cœur serré, il regardait le renne s'éloigner, conscient d'avoir créé un monstre numérique dont le destin lui échappait ! Devait-il fermer les comptes du Pôle Nord ?
***
La salle d'entraînement des rennes s'apparentait plus à un hôtel de glace qu'à un gymnase. Tous les agrès d'entraînement, tapis roulants, murs d'escalade, elliptiques, étaient faits d'une glace épaisse aux reflets bleutés. Il régnait dans l'air une légère odeur musquée de cuir et de transpiration. Lorsque Brad entra dans le gymnase, une grande effervescence agitait les lutins et les rennes. Des lutins avaient leurs téléphones dans la main, filmant un traîneau renversé sur le côté. Les autres brandissaient des pancartes avec un téléphone portable barré et quelques slogans : « Le bonheur n'est pas un algorithme », « Rechargez vos batteries, pas celles de vos smartphones », « Débranchez pour vous reconnecter ».
Un individu dont Brad avait un peu trop entendu parler ces derniers temps observait les manifestants, appuyé contre le chambranle d'une porte, un petit chien battant de la queue à ses pieds.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? demanda-t-il au Grinch.
— Un accident avec le traîneau d'entraînement. Rudolph n'était pas là, et Tonnerre en avait marre de toujours l'attendre. Ils ont décollé, mais comme le traîneau n'était pas équilibré, ils ont accroché un patin et se sont renversés.
— Et c'est grave ? s'inquiéta Brad.
— Pas de quoi en rire, répondit le Grinch, mais ça aurait pu être pire. Ces rennes sont inconscients ! Rudolph ne passe pas assez de temps à l'entraînement.
— Et ceux-là ? demanda Brad en désignant les manifestants.
— Ce sont des lutins néo-luddites, expliqua le Grinch, pas des anarchistes. Ils manifestent pour la déconnexion. L'accident a exacerbé les passions.
— Des néo-luddites ?
— Oui, selon eux, la technologie ne fait que précipiter notre chute. Ce ne sont pas tous des brutes. C'est simplement de la jalousie, hashtag #çaSentLeRoussi !
Le Grinch eut un sourire, fit un clin d'œil avec un signe de la main et disparut, Max sur ses talons.
Rudolph entra dans le gymnase au même moment, à peine moins fatigué que lors de sa visite du matin.
— Brad, je me disais pour mon problème de nez, on pourrait utiliser un filtre ? Ou le remplacer par un émoji guirlande !
— Tu ne crois pas qu'il y a des problèmes plus graves ? Tu ne vois pas qu'il y a eu un accident ? On devrait calmer un peu le jeu, ralentir sur les posts et revenir à des activités plus traditionnelles. Tout ça va beaucoup trop loin, je dois en parler à la mère Noël.
— Non, non, non ! Il faut penser aux abonnés, et puis je vais reprendre l'entraînement. S'il te plaît, ne va pas lui parler !
Une voix sépulcrale retentit dans leur dos.
— Eh bien, eh bien, eh bien ! Qu'avons-nous là ? Seraient-ce deux comploteurs ? Je savais qu'il ne fallait pas vous faire confiance !
Se retournant, Brad croisa le regard du père Fouettard.
— Krampus, mon pote ! fit Rudolph. On ne complote pas, on papote tout au plus !
— Je savais qu'il fallait vous tenir à l'œil. Vous êtes de la graine d'enfant pas sage, vous avez une odeur de pré-charbon. Je reconnais ceux qui s'apprêtent à faire une mauvaise action.
— S'il te plaît, Kramp, supplia le renne, ne va pas cafter à la mère Noël !
— Oh, je n'ai pas l'intention de « cafter » comme vous dites ! Mais c'en est fini de vos expériences malhonnêtes ! Fini, le streetwear, les likes, les selfies... Vous allez revenir dans le droit chemin, et l'ensemble des lutins avec vous !
Brad, qui était resté tétanisé jusqu'à présent, prit son courage à deux mains. Le père Fouettard lui fichait une trouille bleue depuis qu'il était petit, mais s'il ne réagissait pas, c'en était fini de sa carrière de community manager.
— Monsieur le père Fouettard, il y aurait peut-être une solution pour que tout le monde soit satisfait ?
Krampus avança d'un pas, brandissant une canne.
— Corruption ! Je ne serai satisfait que lorsque justice sera rendue ! Il faut assumer les conséquences de vos actes !
— Je pensais justement que nous pourrions vous aider à faire passer votre message grâce aux réseaux sociaux,
— Vous vénérez de fausses idoles, s'énerva Krampus, des personnes fictives ! Elles vous donnent une vision biaisée de la réalité, vous font croire à des vies parfaites et un bonheur sans faille. Mensonges, égoïsme ! Il est temps que quelqu'un s'occupe de mettre de l'ordre dans tout ça !
Krampus avait comme son frère une hotte mais la sienne ne contenait que du charbon. Il la décrocha de son dos et la posa devant eux, un sourire mauvais au coin des lèvres.
— Confiscation ! énonça-t-il à voix basse.
Le lutin fronça les sourcils, serrant son téléphone contre son cœur.
— Vous voulez nos téléphones ?
Krampus secoua son sac devant eux.
— Non ! Je ne suis pas aussi cruel. Je vais me contenter de vos chargeurs, je ne voudrais pas que le sevrage soit trop brutal !
Sa voix charriait des glaçons, en totale contradiction avec ses paroles
Une heure plus tard, aidé par les lutins néo-luddites, Krampus avait dans sa hotte la totalité des chargeurs. Plusieurs lutins vinrent pleurer auprès de Brad.
— Tu ne peux pas laisser faire ça !
— Malheureusement, il est dans son droit. C'est un membre du comité, je ne peux pas m'opposer à sa décision. Et puis, tant qu'il y a de la batterie, il y a de la vie ! fit-il en montrant du menton Rudolph qui faisait un dernier direct pour ses followers.
— Il ne me reste plus que dix pour cent, Brad ! Je ne tiendrais pas deux heures !
— Du calme, on va trouver une solution ! tenta de les rassurer Brad.
— Je peux essayer de bricoler un chargeur avec une guirlande, proposa Richard, un lutin particulièrement doué de ses mains.
L'espoir sembla renaître dans les yeux de Ryan.
— Vois, ce que tu peux faire, mais ne te fais pas prendre !
Richard, armé d'un couteau suisse, d'un trombone et d'un élastique, eut tôt fait de transformer la guirlande en chargeur de téléphone portable.
— Bien, dit-il, la charge va être lente, mais chacun pourra recharger son téléphone. En procédant chacun son tour, avec un peu de patience, tout le monde pourra redonner un peu de vie à son appareil.
Ainsi s'organisa une rotation, les lutins se succédant auprès de la guirlande, dernière ligne de vie leur permettant de rester connectés.
Brad avait rejoint Richard pour filmer le tuto du jour : « Recharger son téléphone portable avec une guirlande de Noël ». L'ambiance était tellement détendue du côté des accros aux réseaux, qu'elle ne passa pas longtemps inaperçue.
Du coin de l'œil, Brad vit s'annoncer le désastre. Comme un ciel d'orage menaçant, Krampus dans son grand manteau noir marchait vers eux, chaque pas claquant comme un coup de tonnerre. Il était suivi de plusieurs lutins anti-luddites.
Les troupes eurent tout juste le temps de se regrouper derrière Brad pour leur faire face.
— Félonie ! gronda Krampus.
Brad, filmé par Rudolph, s'avança bravement au-devant de lui.
— Nous avons respecté vos consignes !
— Provocation ! hurla en réponse le père Fouettard.
Le Grinch qui traînait dans le coin, tira une chaise longue, sortit un cocktail de sous son manteau, et s'installa comme au spectacle, applaudissant aux invectives. Son chien sauta sur ses genoux et tourna trois fois sur lui-même avant de se poser.
Les mots volaient d'un côté à l'autre de l'atelier. Gros et chargés de haine, d'incompréhension et de peur.
Krampus grognait, Brad résistait à l'orage. Les lutins technophiles, le poing dressé vers le ciel, brandissaient leurs portables allumés pour filmer l'affrontement. Les néo-luddites de leur côté, entonnaient des chants de protestation : « Non, non, non, à la pollution ! Oui, oui, oui, aux bonnes résolutions ! »
Malgré la tension qui régnait entre les deux lignes de front et les noms d'oiseaux qui volaient, l'affrontement restait dans les limites du respect.
Jusqu'à ce qu'une boule de neige atteigne Brad. On entendit un grand « Oh » de consternation. Puis la boule de neige fut rapidement vengée par une rafale qui s'abattit sur le père Fouettard, dégénérant rapidement en une bataille rangée.
Le Grinch, qui n'était pas forcément innocent dans l'histoire, se réinstalla dans son fauteuil de camping, un petit parasol planté dans un nouveau cocktail. De sa main libre, il gratta la tête de Max. Il avait encore de la neige plein les doigts.
Le portable de Brad chargeait depuis un moment sur le chargeur bricolé et commençait à crépiter, siffler. Il s'agitait comme un animal malade pris de fièvre. Quelques lutins échangèrent des regards inquiets en voyant de minuscules étincelles jaillir de la prise.
— Brad, ton chargeur... tenta de l'avertir l'un d'entre eux, mais sa voix était noyée par les cris de la bataille, et Brad trop occupé à esquiver une nouvelle munition. La boule de neige atteignit la prise électrique, entraînant un court-circuit que le portable ne supporta pas. En moins de temps qu'il n'en fallait pour le poster sur les réseaux, la batterie explosa dans un flash aveuglant. Le feu se répandit au sapin et se répandit au reste de l'entrepôt.
Krampus vit immédiatement les flammes s'élever, et sortant de sa torpeur, lança un cri d'alerte.
— Au feu !
***
Il était déjà trop tard. Les guirlandes et décorations éclataient sous l'effet des flammes, projetant des étincelles et multipliant les foyers d'incendie.
— Tout le monde dehors ! hurla Brad en ouvrant en grand les portes de l'atelier. Ce fut alors le chaos total.
Sur les multiples vidéos lutwittées que Brad revit plusieurs fois par la suite, on put voir Rudolph prendre conscience de la situation et organiser la lutte contre le feu, prenant même la tête du traîneau pour déverser de la neige sur l'incendie.
Néo-luddites, technophiles, père Fouettard et rennes, unis dans une même chaîne luttèrent, mais ne parvinrent pas à sauver l'entrepôt. Tout juste eurent-ils le temps de mettre à l'abri les derniers jouets fabriqués pour Noël. Les flammes avaient ravagé la collection Elfland, les paquets prévus pour le dropshipping, ainsi que le magnifique atelier de fabrication des jouets à moins de deux semaines de Noël.
— Vous êtes tous à mettre dans le même sac ! hurla le père Noël écœuré. Tous coupables !
Le Grinch, derrière lui, mettait de l'huile sur le feu
— Tss, tss, tss, pas un pour rattraper l'autre ! Quelle déchéance que la vôtre !
Le pire, ce fut la réaction de la mère Noël. Brad ne l'avait jamais vue se mettre autant en rogne, et même Krampus se fit tout petit lorsqu'elle leur passa un savon bien mérité.
Brad laissa passer l'orage avant d'oser prendre la parole.
— Je suis renvoyé ?
La mère Noël croisa les bras et soupira.
— Pour l'instant on va parler de mobilité interne des effectifs. On va te trouver un poste où tu seras plus utile. Tu apprendras sur le tas.
Elle se rapprocha et posa un index sur la poitrine de Brad.
--- Croyez-moi, leur dit-elle avec toute la glace de la banquise dans la voix, vous n'avez pas fini de payer vos lutineries ! En attendant, je veux tous vous voir main dans la main pour reconstruire l'atelier !
Brad, Krampus, et tous les autres lutins murmurèrent ensemble leur approbation.
--- Vous ne quitterez pas les lieux avant que tout soit encore plus beau qu'avant. Des questions ? Non ? Bien, alors au travail ! dit-elle en tendant une pelle à Brad.
Certains lutins, accompagnés de Krampus, avaient déjà commencé à déblayer les dégâts.
Brad attrapa la pelle. Il s'apprêtait à déblayer, mais s'arrêta. Il claqua des doigts, une lueur dans les yeux.
--- On pourrait peut-être faire un reportage sur la construction, comme pour la cathédrale Notre-Dame de Paris !
--- Brad, ne tendez la perche à selfie pour vous faire battre ! répondit la mère Noël.
--- Réfléchissez-y, on pourrait lancer un crowdfunding pour financer un nouvel atelier !
Krampus asséna un coup de coude dans l'estomac de Brad.
--- Arrête-toi là, tu t'enfonces. Tais-toi, creuse et fais de joli tas. Cette année, j'ai du charbon à distribuer !
— Quelle tristesse, fit le Grinch, de vous voir en pleine détresse. Les enfants vont vous détester. Par votre faute, pas de Noël cette année.
— Vous ! fit la mère Noël en pointant un doigt accusateur sur le Grinch. Je ne sais pas comment, mais je suis persuadé que vous êtes à l'origine de tout ça !
Alors tout se mit en place dans l'esprit de Brad. Les Rudcoins, le dropshipping, les pancartes des néo-luddites, le soi-disant bonhomme de neige fondu, la bataille de boules de neige fatidique... Il y avait un point commun à tout ce qui avait mal tourné : le Grinch.
Le Grinch, les mains dans les poches, commençait à s'éloigner. Il tourna la tête avec un sourire qui dévoilait quelques canines.
— Moi ? Je suis l'innocence même, un vrai chou à la crème !
Et il s'éloigna en exécutant quelques pas de danse, suivi de Max, la queue frétillante.
Tandis que Brad enfonçait sa pelle dans la cendre, il l'entendait chanter sur l'air de Vive le vent, « Vive le Grinch, Vive le Grinch, Vive le Grinch et Max, Boules de neige et dropshipping et joyeux non-Noëëël ! »
Le théâtre de Noël Les étoiles dansantes