Il est quatre heures et demie du matin et déjà ma femme se lève pour partir travailler. Je maugrée, me tourne entre les draps et pose un oreiller sur ma tête.
Anna-Maria travaille au Mount Sinaï Hospital. Mais avec nos deux maigres salaires, pas question d'habiter à Manhattan. On a un appart à Bayonne, New Jersey. Alors, tous les jours, elle met une heure pour aller bosser. Autant pour rentrer le soir.
— Tu ne voulais pas te lever en même temps que moi ? me demande-t-elle en s'habillant dans le noir.
Un grognement s'échappe de mes lèvres.
— Allez, feignasse ! me dit-elle en me donnant une tape. Qu'est-ce que tu m'as dit quand tu m'as réveillée en te couchant ?
En effet, c'est bien ce que j'ai dit en rentrant chez moi il y a à peine plus de trois heures.
Je rentrais de Manhattan, j'avais été embauché pour couvrir la soirée de Noël d'une entreprise sur fond de cookies, cannes en sucre d'orge, et bar à jus de fruits. Photos de groupes, d'ambiance et chèque assuré pour terminer l'année !
Il était minuit passé de quelques minutes et j'étais à Grand Central. Il y avait ce vieil homme élégant, assis sur sa petite valise dans un coin du grand hall de marbre, un chapeau posé à ses pieds, sans sembler se soucier du temps qui passe ni des voyageurs comme des lignes de fuite. Il était le seul être assis, le seul penché sur un livre plutôt que sur un smartphone.
J'ai toujours été fasciné par la solitude, moi qui ai vécu dans une famille nombreuse, et sa sérénité dans ce grand hall m'interpelait. J'hésitais à ressortir mon appareil du sac que je portais sur le dos, mais le vieil homme avait refermé son livre, pris le Fedora posé à ses pieds et disparu, happé par la bouche béante du tunnel, s'enfonçant dans les entrailles de la gare.
Cette photo que je ne pris pas et que je regrettai, ce fut l'étincelle qui me manquait pour initier ce projet que je mûrissais depuis quelque temps.
Dans cette ville qui ne dort jamais, au milieu de la multitude, je voulais mettre en évidence les solitudes. Et quel meilleur jour que la veille de Noël pour la photographier ? Au milieu des rires, des moments partagés en famille, elle n'est que plus visible par contraste.
Vingt-quatre clichés, un vingt-quatre décembre. Et si ce projet ne donnait rien ? Je gardai mes doutes et finis par me lever quelques minutes après Anna-Maria, n'en admirant que plus son courage et la force morale qu'elle montre chaque jour.
Il est déjà six heures quand je sors de Grand Central Station. Le vent d'hiver me force à resserrer les pans de mon manteau et à remonter mon col. La température est proche de zéro, mais il n'y a pas de neige sur les trottoirs. Ça fait trois ans que New York n'a pas eu de neige.
Mes pas me mènent vers le fleuve Hudson en remontant la 42e rue, direction Hell's Kitchen. Ce quartier s'est transformé, gentrifié depuis les années quatre-vingt, et je m'avance sans crainte de mauvaise rencontre. D'autant plus que le froid n'incite pas les gens à sortir de chez eux.
Quand j'aperçois le néon d'un Dunkin' Donuts, je ressens la nécessité, plus que l'envie d'un café. À travers la vitre, je vois un ado accoudé au comptoir derrière la caisse. Il sera mon premier cliché. Il a une casquette vissée sur la tête, de laquelle s'échappe une masse de cheveux à la manière d'un savant fou. Entre son nez et sa lèvre supérieure, il a coincé un crayon à papier et ses yeux fixent le vide. Je profite de ma commande pour échanger quelques mots avec le jeune homme.
Son badge indique qu'il s'appelle Ryan. Lorsque je prends mon gobelet, je vois un livre épais posé à côté de lui sur le comptoir, et un carnet de notes.
— Tu étudies quoi, Ryan ?
— Je suis à la fac de sciences, j'espère avoir mon année. C'est compliqué d'étudier quand on doit payer son loyer !
— Et ça ne te dérange pas de travailler comme ça la nuit ?
— Dude, c'est le seul moment de la journée où je suis vraiment tranquille pour travailler ! Je peux enfin faire travailler mon cerveau sans être parasité par tous ces bruits, ces visages que tu croises dans la rue.
Il reprend son stylo qu'il fait tourner entre ses doigts.
— Et toi, tu fais quoi comme genre de photo ?
— Des gens, la rue. Pour l'instant, comme toi, je suis obligé de faire d'autres boulots.
— Et tu m'as pris en photo ?
— Oui, c'est OK pour toi ? Je voulais travailler sur la solitude.
— Moi j'appelle ça le calme ! Mais peut-être que si tu vas plus vers les quais tu trouveras des gens vraiment seuls.
— Merci pour le conseil Ryan, et bonne chance pour les exams !
En sortant du Dunkin', je suis ses conseils. C'était de toute façon ma première intention de me diriger vers les quais. À cette heure, les promeneurs sont très rares, des travailleurs essentiellement, ils pressent le pas pour se réchauffer, ombres monochromes éclairées par les lumières colorées de la ville. Je longe le parc et descends en direction de la High Line, ces jardins suspendus créés sur une ancienne voie ferrée.
En chemin, c'est un jeune musicien de jazz que je saisis sur ma carte mémoire, les lueurs de Hoboken de l'autre côté de l'Hudson découpent sa silhouette tandis qu'il crache ses poumons dans une trompette cuivrée.
Le musicien s'appelle Hikaru Tokura, il vient jouer sur les quais pour s'entraîner. Il cherche simplement un endroit pour s'entraîner sans gêner personne, tout comme Ryan. Tous deux ont en commun ce besoin d'un moment à eux pour se concentrer sur ce à quoi ils attachent de l'importance.
— Ici, dit Hikaru, je ne joue que pour les poissons et ceux qui les mangent : les mouettes et les chats, et aucun ne s'est jamais plaint !
Hikaru part alors dans un grand éclat de rire franc auquel je me joins.
— Et vous ne vous sentez pas trop seul ? Les poissons ne doivent pas être très bavards !
— Vous plaisantez ! On n'est jamais seul quand on aime la musique. Et puis, je ne joue pas toujours seul, c'est surtout pour les répètes. Mais venez me voir, ce soir je joue des chants de Noël avec une chorale devant Bryant Park, à dix-huit heures.
Il serre la main que je lui tends et s'incline.
— Je le note dans mon agenda, promis, je passerai !
— Je compte sur vous alors !
Tandis qu'il porte à nouveau le bec à ses lèvres, je m'éloigne et prends la 33e rue vers le Vessel, cette ruche gigantesque perdue au milieu des buildings. Là, je saisis un chauffeur de taxi qui semble assoupi derrière son volant. En faisant le point sur lui, je vois en fait des larmes qui s'écoulent le long de ses joues. La tête penchée sur l'appuie-tête, une main est posée sur le volant, l'autre est posée sur ses yeux comme pour filtrer la lumière des voitures qui le croisent. J'ai l'impression d'être un voyeur au moment où je vole cet instant de faiblesse. Je n'ose pas l'aborder et j'hésite à effacer la photo. Rien ne permet d'identifier l'homme ou le taxi et je décide de garder le cliché.
Il est un peu plus de sept heures du matin, je pense à Anna-Maria qui prend son service. Soufflant dans mes mains pour les réchauffer, regrettant les draps chauds quittés trop tôt, je me demande ce que je fais là, si cette expérience a un sens et si cette série va réellement quelque part.
Le ciel est teinté d'aube, les rues sont désormais plus animées. Qu'ils soient ouvriers, agents d'entretien, brokers ou employés de restauration, ils vont, isolés dans la bulle numérique de leur téléphone portable. Je prends quelques clichés intéressants avant de me diriger vers Central Park : une chauffeuse de bus sans passagers qui a poussé la musique de sa radio et se déhanche en rythme sur son siège, puis un gamin emmitouflé dans un survêtement un peu trop serré, les mains et le visage collés à la vitrine d'une boutique de comics.
Ces instants que je capture ne sont qu'une vision partielle et fugace, une interprétation du moment.
Je doute de mes photos, de mon talent, de ce projet. Ce n'est pas qu'une histoire de technique ou de matériel. Bien sûr, il faut maîtriser les bases, mais qu'est-ce qui fait une bonne photo ? À la base, ce n'est qu'une question de temps d'exposition et d'ouverture. Deux petites variables pour une infinité de possibilités. Alors qu'y a-t-il d'autre ? Le sujet ? Le photographe ? Le momentum ? Pour moi, c'est cet instant où tout vous semble parfait, la lumière, le mouvement, le cadre, l'angle. Alors il ne vous reste plus qu'à faire un pas de côté pour vous effacer de la composition.
Plongé dans mes pensées, je ne me suis pas rendu compte que j'étais déjà arrivé à ma nouvelle destination, Central Park. Près du Zoo, sous une arche, un homme âgé semble diriger un orchestre que lui seul peut voir. Des gestes tantôt lents, tantôt vifs et saccadés, il dirige une symphonie, tenant entre ses doigts une fine branche de bois mort. J'attends en l'observant sans faire un bruit. À la fin de sa représentation, le vieil homme s'incline devant un public aussi virtuel que l'orchestre qu'il dirigeait l'instant d'avant.
À sa grande surprise, je l'applaudis en m'approchant. Je l'ai immortalisé, son bout de bois dans la main, les yeux pétillants. Il semblait savourer l'instant.
— Bonjour, je m'appelle Emilio, dis-je en m'approchant de lui. Vous venez souvent ici ?
— Enchanté, Emilio, me répond le vieil homme. Vous avez apprécié ma représentation ?
— C'était grandiose, mais je n'ai pas reconnu le morceau. Vous jouiez quoi ?
Le vieil homme sourit à mes paroles et glisse la baguette dans la poche de sa veste.
— Je ne suis pas sénile, vous savez, me dit-il.
Il se pose sur un banc et je me rends compte qu'il n'a répondu à aucune de mes questions. Je m'assieds à ses côtés, frotte mes mains l'une contre l'autre pour me réchauffer.
— Je m'appelle Anastazy Zielinski, je suis né en mille-neuf-cent-quarante-huit, m'apprend-il. Mon père était polonais, émigré aux États-Unis au début du siècle dernier. Il a bâti cette ville, comme des milliers d'ouvriers, et j'étais très fier de lui ! Ma mère était une authentique New-Yorkaise de Little Italy. Vendeuse dans les grands magasins et passionnée d'opéra, elle chantait les airs de Puccini en passant ses disques tous les dimanches, et moi je battais la mesure pour elle. J'ai eu une enfance heureuse et je n'ai manqué de rien. Mais plus que tout, j'ai eu la chance de pouvoir faire de ma passion un métier.
Anastazy s'arrête. Va-t-il reprendre son récit, et me donner des réponses, ou retomber dans ses mondes imaginaires ?
— J'ai vécu toute ma vie pour ma passion. Je n'ai pas eu de femme, pas d'enfant, et jusqu'à l'âge de cinquante ans, j'ai été chef d'orchestre. J'ai joué à côté d'ici, au Carnegie Hall, vous savez ! C'est un de mes plus beaux souvenirs. Et puis, il y a eu la maladie. J'ai perdu mon emploi. J'ai perdu mes amis. Et je me suis rendu compte que je n'avais plus rien d'autre que mes souvenirs.
Nous sommes interrompus par une calèche qui passe, les sabots claquent sur le chemin bitumé, et Anastazy attend que l'écho de ses roues ait disparu avant de reprendre.
— Depuis dix ans, je viens ici tous les jours et je dirige à nouveau quelques morceaux de ma gloire d'antan. Je reste propre, je suis sobre, et je gagne un peu d'argent comme je peux. Il me reste ça. Ma dignité et mes souvenirs. Ah, vous m'auriez vu à votre âge, diriger le Bolero de Ravel ou le Guillaume Tell de Rossini...
— La solitude ne vous pèse pas trop ?
Anastazy prend le temps de réfléchir avant de me répondre.
— Ici, dit-il en tapotant le crâne de son doigt, il y a encore tout un orchestre, un public qui m'acclame. C'est une vie que j'ai choisie.
Il lève la tête vers une branche où siffle un geai bleu.
— Ce qui me manque le plus, poursuit-il, c'est ne plus pouvoir ressentir le frisson du silence juste avant le premier mouvement.
Anastazy tourne les yeux vers un groupe d'enfants qui joue un peu plus loin autour d'un arbre.
— J'aurais aimé avoir des élèves à qui transmettre mon savoir et ma passion. C'est ce manque qui me hante comme le fantôme d'un être absent. Et vous ? Qu'est-ce qui vous pousse si tôt dans les rues ?
Avant de lui répondre, je dois y réfléchir. J'aimerais lui répondre que je suis parti avec l'espoir de photographier la solitude, mais que j'ai de plus en plus l'impression d'être un arnaqueur qui ne trompe personne. Mais ce n'est pas la réponse que je lui fais.
— Je crois que je viens juste à la rencontre des gens. J'avais un projet, mais j'ai l'impression de le perdre de vue à chaque photo.
Anastasy frotte ses mains l'une contre l'autre.
— Si ce que vous faites vous plaît, continuez ! Vous savez ce qu'on dit : l'homme prévoit et dieu rit !
Je souris à ses paroles. S'il n'a pas tout à fait tort, je ne suis pas non plus certain d'avoir ma réponse.
— Merci Anastazy, d'avoir dirigé ce morceau pour moi ce matin. Si ça vous dit, ce soir à côté de Bryant Park, il y a une chorale, j'irai les voir. Peut-être que vous aimeriez aussi venir les écouter ?
Anastazy répond qu'il y pensera, viendra peut-être. Dans la foulée, j'envoie aussi un message à Anna-Maria pour lui proposer de me rejoindre à Bryant Park avant de rentrer. Je sais qu'elle ne pourra pas rester tard, mais j'aimerais passer un moment avec elle.
Je reprends ma promenade dans Central Park. Il n'est pas huit heures et la majorité des gens que je croise sont venus faire du sport dans ce poumon de verdure. Il y a ces hommes en treillis qui enchaînent des séries de pompes sous les cris de leur instructeur, et les mamans en marche sportive avec leur poussette. Mais la photo que je vais garder, je ne la vois pas encore. C'est peut-être elle qui m'appelle.
Elle, c'est une influenceuse. Elle s'appelle Greta, elle a vu l'appareil pendu à mon cou, et m'explique que son photographe n'a pas pu l'accompagner pour sa séance de shooting. Elle me demande si je pourrais le remplacer pour faire quelques instantanés avec la tenue de sport qu'une grande marque lui a envoyée. Je lui explique alors mon projet et lui propose un échange. Une photo pour elle, une pour moi.
— No way ! me répond-elle avec un fort accent slave. Je gagne ma vie grâce à mon image, je veux pouvoir contrôler ce qu'elle devient.
— Et c'est mon gagne-pain. Si elle ne vous plaît pas, je l'efface.
— Non, je préfère que vous utilisiez mon téléphone, me dit Greta.
— Alors je préfère vous laisser la prendre vous-même.
Je la laisse en tête à tête avec son téléphone en mode selfie et m'éloigne. Un instant elle hésite, ses yeux sont pleins de doute, fuyants quand elle me jette un dernier regard. Puis elle retourne à sa perche à selfie avec un sourire qu'elle essaie de rendre réel. Finalement, cette photo se fera sans moi. Au contraire des personnes que j'ai croisées avant, elle est la plus suivie sur les réseaux, mais elle est la moins connectée aux autres, la plus solitaire. Et pourtant c'est celle que j'ai le moins envie de prendre.
Le ciel est couvert quand je lève les yeux vers la canopée et au-delà, mais pas menaçant. L'air sent la châtaigne grillée, une odeur qui m'ouvre l'appétit. J'achète un petit cornet de marrons chauds, me brûle un peu les doigts en les frottant entre mes mains pour en détacher l'écorce, comme un vrai touriste !
Alors comme un touriste, je décide de descendre jusqu'à Chinatown, et au-delà vers le pont de Brooklyn. Une longue marche m'attend : Madison Square Park, le Flat Iron, Union Square, Bowery...
En arrivant au pont de Brooklyn, la foule est dense, avec ces milliers de touristes et les New-Yorkais qui courent les rues à la recherche des derniers cadeaux. J'ai pris trois nouvelles photos, trois solitudes, trois rencontres.
La plus belle sera certainement Annie, une Australienne perdue sur un banc. Elle est lasse et à ses pieds s'entassent des sacs de provisions. Elle a un grand manteau bleu nuit qui couvre ses frêles épaules. Annie est venue à New York voir sa petite fille. Un trajet bien long à son âge.
Je lui ai offert une barre de céréale qu'elle accepte de partager, et pendant que nous grignotons de concert, elle commence à se raconter.
— J'ai toujours été une femme forte et indépendante, me dit-elle. J'aurais pu servir de modèle à l'affiche We Can Do It ! Même si en vérité je n'étais pas encore née à l'époque.
Elle accepte de prendre la pose et je l'immortalise de profil en train de montrer ses muscles.
Annie rigole comme une petite fille, avec des pattes d'oie très expressives qui viennent donner un air espiègle à son visage.
— Je crois que j'ai un peu présumé de mes forces aujourd'hui. Je n'ai plus vingt ans ! Ni même soixante ! ajoute-t-elle en riant.
— Vous voyagez seule ?
— Bien sûr ! Mon mari a disparu depuis plus de quinze ans, je n'allais pas m'arrêter de vivre ! Je suis seule, mais la solitude ne me fait pas peur. Je pense que l'homme et la femme sont des animaux solitaires qu'on a forcés à vivre en troupeaux. Regardez autour de vous, est-ce qu'ils ont l'air d'être contents d'être entassés les uns sur les autres ? Non ! Ils s'ignorent tous ! D'ailleurs, avant vous, pas un ne s'était inquiété de moi !
Je lui rends son sourire.
— Oh, je n'étais pas désintéressé ! J'ai fait ça uniquement pour voler votre âme.
Un nouveau rire accueille mon mensonge éhonté.
— Et donc, vous collectionnez les portraits de vieilles dames australiennes ? me demande-t-elle espiègle.
— Lorsque je suis parti de chez moi, ce matin, j'avais l'intention de photographier la solitude. Mais lorsque je discute avec les gens, je me rends compte que ce sont des instants d'intimité.
— Si vous voulez voir des personnes seules, allez donc dans un de ces hospices pour vieux ! dit-elle sans détour. Là, vous aurez de la solitude. Tellement grande que l'intimité n'y a plus sa place. Je remercie le ciel de m'avoir épargné ça pour l'instant. Mais vous êtes bien jeunes pour vous soucier de ça !
— Je voulais prendre vingt-quatre clichés, j'en aurai bien plus à la fin de la journée, mais combien compteront vraiment ? Est-ce que j'aurais pris LA photo ?
— Croyez-en l'expérience d'une vieille femme, elle se présentera à vous quand vous vous y attendrez le moins.
— Et si je ne la reconnaissais pas ?
— Faites-vous confiance.
— Difficile pour moi. Je n'ai jamais été dans les premiers à l'école.
D'un petit geste de la main, Annie me tapote le genou.
— Alors travaillez plus ! Le talent ça n'existe pas. Il faut travailler, travailler, travailler. Et même si vous en doutez, vous vous améliorez à chaque fois.
Prenant appui sur mon bras, elle se lève et lisse son manteau.
— Assez de radotage, aidez-moi donc à commander un taxi sur mon téléphone, vous voulez bien jeune homme ?
Avant que son taxi ne l'emporte, je lui ai laissé ma carte et ajouté mon compte Instagram. Ses photos, je les lui enverrai quand je les aurai développées.
— Une dernière chose, Annie, si vous êtes libre, ça vous dit de venir écouter une chorale de Noël ce soir ?
— Avec grand plaisir !
— Alors, rendez-vous à Bryant Park, dix-huit heures.
Au programme de cet après-midi, ce sera Wall Street, la Green Line, Bryant Park, Time Square et retour par le train de minuit après une journée bien remplie.
Anna-Maria m'a appelé pendant sa pause déjeuner, j'entends à sa voix qu'elle est ravie de venir écouter des chants de Noël et j'ai hâte de la retrouver.
À Wall Street, il y a eu Steve, tout de noir vêtu, assis dans un café, avec les jambes de pantalon remontées sur des chaussettes rouge pétard, assorties à sa cravate. Il m'explique que c'est sa manière de se démarquer des centaines de costars cravate qu'il croise. Pour ne plus être aussi anonyme.
Sur Broadway, il y a eu Rajesh, immobile au milieu d'un banc de piétons qui traversaient l'avenue. Il n'était simplement pas pressé.
— J'ai trouvé un rayon de soleil. Il faut en profiter en cette saison ! Traverser attendra.
Je n'abandonne pas mon projet, mais je sais qu'il me manque celle qui me poursuit depuis le début du projet. À tous j'ai proposé de venir à la chorale. Si je n'arrive pas à capter la solitude, peut-être que j'arriverai au moins à connecter les gens autrement.
À dix-huit heures, comme promis à Hikaru, je suis à Bryant Park où je ne tarde pas à le trouver avec sa chorale. J'ai cherché dans la foule, mais je n'ai pas vu Anastazy, le chef d'orchestre. Annie est venue avec sa petite fille, ainsi que Rajesh et d'autres visages croisés dans la journée. Anna-Maria m'a rejoint et nous profitons ensemble des notes cuivrées d'Hikaru sur les chants de Noël.
Après une heure de chants, ils font une pause et nous allons prendre un verre. Je fais la connaissance de Martha, Latisha, Simon, Lucas et Harry qui étaient aussi dans la chorale. Je présente Anna-Maria, Annie et les autres. Je fais défiler les images, leur explique ma démarche. Annie leur fait part de sa théorie sur l'animal solitaire, mais elle avoue que se réunir comme ça autour d'un verre, d'un projet commun, ça met à mal sa théorie. On lève nos verres aux théories, aux projets, aux êtres à part. La conversation aurait pu se poursuivre encore longtemps, mais Anna-Maria qui avait eu une grosse journée décide de rentrer. Le groupe se sépare et j'embrasse Anna-Maria avec la promesse de ne pas rentrer tard. J'ai pris des photos du groupe, on a échangé nos adresses, et je suis reparti. À ce moment de la journée, je ne sais plus pourquoi je continue. Par obstination ? Ou parce que l'image qui m'empêche de rentrer n'a pas encore été prise ?
C'est une question à laquelle je n'ai pas encore répondu quand je rencontre Bob.
Il prend sa seule clope de la journée et ne va pas tarder à rentrer chez lui, épuisé de ces heures passées prisonnier du costume de Statue de la liberté lorsque je le rencontre au coin d'une rue. Il m'offre une cigarette que je savoure. Sur le cliché, il pose dans sa toge, la tête couronnée, tandis qu'il tire une bouffée de sa cigarette coincée au coin des lèvres, les yeux mi-clos.
Grand Central station m'attend, ainsi que mon petit miracle de Noël personnel. Même si je ne m'y attendais pas vraiment, je l'espérais.
Le vieil homme est encore là, assis sur sa petite valise, un livre entre les mains, toujours aussi élégant. Intrigué, je m'approche.
Il lève les yeux et me salue.
Je lui demande si je peux faire son portrait avec son livre. Il accepte.
Il me raconte qu'il s'appelle Elias, qu'il est agent d'entretien ici. Il a soixante-cinq ans et a toujours travaillé dans cette gare.
— Vous savez, me dit-il, jusqu'en 1998, il y avait des bancs dans ce hall. Ils ont été retirés pour éviter que les sans-abris ne stagnent dans le hall. Vous comprenez, pour les touristes, ça faisait mauvais genre de voir ces estropiés de la vie au milieu de ces grandes surfaces de marbre et de ce ciel étoilé.
— Et vous n'avez pas une salle de pause dans laquelle vous seriez mieux ? Avec des collègues peut-être ?
— J'aime ce moment qui n'appartient qu'à moi. Toute la journée, je vois passer des milliers de personnes. Alors lorsque je termine mon service à 23 h, je profite d'un moment de calme avant de rentrer chez moi. Je me douche, remets un costume propre, et je lis quelques pages d'un livre avant de prendre mon train. Ce soir, ma femme et mes enfants m'attendent pour réveillonner. J'ai hâte de les retrouver ! Et vous, qu'est-ce qui vous retient ici ? Vous n'avez pas une famille avec qui passer le réveillon ?
— Si bien sûr ! lui dis-je. J'avais cette dernière photo à prendre pour boucler mon projet.
Elias tend la main vers l'appareil.
— Puis-je ?
Confiant, je lui tends l'appareil. Il cadre, appuie sur le déclencheur. Pour la première fois, je deviens sujet et non plus observateur. Je réalise que j'ai passé une journée riche en rencontres. J'ai croisé des gens que je ne reverrai certainement pas et j'ai changé de point de vue sur eux, sur mes idées reçues, sur ces instantanés de leur vie dans un moment qui leur appartenait. Anna-Maria me manque. J'ai hâte de prendre le train et de la retrouver.
Elias ramasse son Fedora, se lève puis il me tend son livre dont je peux enfin lire le titre : Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez.
— Gardez-le, je vous en fais cadeau. Je l'ai déjà lu plusieurs fois.
— Vous êtes certain ? je demande un peu gêné.
— Prenez ! Par contre, n'oubliez pas de m'envoyer votre travail en échange, je vais vous noter mon adresse mail sur le livre. Mes petits enfants seront ravis.
Il prend un stylo et écrit quelques lignes sur la première page.
Tandis qu'Elias s'enfonce dans le tunnel, je lis la dédicace qui précède son adresse mail : « Je vous souhaite de prendre la photo dont vous avez besoin, plus que celle dont vous avez envie. »
Je quitte alors le grand hall avec le livre dans les mains.
Lorsque je rentre chez moi, Anna-Maria a les yeux clos et sa respiration lente. Elle dort. Avant de me coucher, j'allume une dernière fois mon appareil photo.
Mes photos racontent une histoire qui défile sous mes yeux. Je repose l'appareil, souris. La lumière de l'écran s'éteint et je me serre contre Anna-Maria, recherchant sa chaleur.
Pour une poignée de cookies Les racines du souvenir