— Merde ! Merde ! Merde !
Antoine donna un coup de pied dans le pneu de la voiture, regrettant aussitôt son geste malgré ses épaisses chaussures de randonnée.
— MERDE ! hurla-t-il une dernière fois en claquant le capot de la voiture.
Sophie grelottant dans la voiture tendait son bras à droite à gauche dans une recherche désespérée de réseau.
— Ça veut pas redémarrer ? En tout cas, je ne capte rien ici. On est peut-être dans une zone blanche ?
Antoine tourna la tête et contempla le paysage uniformément blanc autour de lui.
— Bien sûr qu'on est dans une putain de zone blanche ! On est en panne en pleine montagne à des kilomètres de toute civilisation !
— Pas la peine de hurler, murmura Sophie.
— Il nous reste à peu près trois kilomètres. Enfile ton manteau, attrape ta valise, on va faire les derniers kilomètres à pied.
Frigorifié et se courbant pour soulager ses vertèbres, Antoine déposa la valise de Sophie qu'il avait portée en plus de la sienne sur plus de la moitié du trajet. Sophie remit un peu d'ordre dans sa coiffure et sonna à l'entrée du chalet.
La porte s'ouvrit sur un homme d'une trentaine d'années. Il a un pull de Noël avec un père Noël se soulageant dans la cheminée. Un peu rondouillard, avec une mâchoire carrée et un début de calvitie, son visage fermé.
Sophie recula d'un pas, ne s'attendant pas à tomber sur un inconnu.
— Euh, excusez-moi, je venais voir Julien et Mei, c'est bien ici ?
L'homme n'eut pas un sourire et se contenta d'une réponse monosyllabique.
— Non.
Puis il claqua la porte au nez de Sophie.
Antoine restait abasourdi et s'apprêtait à frapper du poing contre la porte quand un éclat de rire retentit à l'intérieur et que la porte s'ouvrit sur Julien, le frère de Sophie, qui riait aux éclats.
— Vous verriez votre tronche ! Allez, entrez, faites pas entrer le froid ! Oh, fait pas la gueule Antoine, c'est juste une blague. On vous attendait plus tôt, on a commencé l'apéro sans vous.
Sophie entra et enlaça son frère, un peu gênée devant un inconnu et en l'absence de Mei.
— Alex, je te présente ma sœur Sophie et mon beau-frère, Antoine. Sophie, voici Alex, on s'est rencontré dans un bar.
Sophie serra la main d'Alex, le regardant avec un air interrogateur.
— On s'est déjà vu quelque part ? J'ai l'impression de vous connaître.
— Je ne pense pas, sinon, vous vous souviendriez de moi !
— Et donc tu l'as échangé contre Mei ? demanda Antoine.
— Non ! Je suis là ! cria une voix sèche depuis une porte ouverte. J'arrive !
Mei revint de la cuisine en s'essuyant les mains sur un torchon. Contrairement à Julien et Alex, son haleine n'était pas chargée d'alcool quand elle les embrassa. Sa coiffure était impeccable, sans qu'aucun cheveu ne dépasse.
— Vous êtes en retard.
— M'en parle pas, fit Sophie, on a eu une panne de voiture, on a dû finir à pied.
— D'ailleurs, si vous avez du réseau, j'aimerais appeler un dépanneur, enchaîna Antoine.
Julien qui arrivait par-derrière claqua les mains sur les épaules d'Antoine.
— Ah non, ici, pas de réseau, détox de Noël ! Laisse-moi te servir un verre de soupe de champagne. Tu verras, après, ça ira beaucoup mieux.
— Et la belle dame, demande Alex en collant Sophie. Elle prendra bien quelque chose ? Ce serait dommage de pas trinquer ! Julien m'a dit que tu étais graphiste c'est ça ? C'est cool ! Vous êtes des artistes dans la famille avec ton frère qui fait de la musique.
— Oui, répondit à sa place Antoine. Et vous vous faites quoi dans la vie ?
— Là tout de suite, je picole, répondit Alex. Vous, vous êtes le beau-frère mathématicien c'est ça ? Le control freak.
— Je vois que Julien vous en a déjà raconté beaucoup. Vous vous connaissez depuis longtemps ?
— Oh, on se connait depuis bien six...
— Six jours ! termina Julien. Je l'ai rencontré en début de semaine au club. On a sympathisé.
Alex regarda Julien en coin et se resservit un verre.
— Voilà, six jours. Et comme j'étais seul pour Noël, il m'a proposé de venir.
Antoine se cala dos à la cheminée pour débloquer son dos douloureux et tenter de se réchauffer après la longue marche nocturne.
— La générosité légendaire de ce bon vieux Julien, soupira-t-il, et vous n'avez pas de famille chez qui passer le réveillon ?
Alex eut un petit reniflement, passa sa main dans ses cheveux épars et lança un coup d'œil à Julien.
— La famille, parfois c'est compliqué.
— Je vous le fais pas dire ! répondit Antoine.
Mei revint de la cuisine d'un pas énergique et jeta un torchon sur le dossier d'une chaise avant de s'asseoir.
— Vous n'aurez pas d'entrée chaude. Comme Sophie et Antoine sont arrivés en retard, le soufflé est raté.
— C'est pas grave Mei, fit Sophie, on le mangera froid !
Mei vida son verre d'eau gazeuse d'une traite.
— Pas question, je l'ai jeté. Un soufflé, ça se mange chaud ou on ne le mange pas !
— Oh non ! fit Alex dramatique. Le docteur Mei n'a pas réussi à ressusciter le soufflet ! Tu vas t'en remettre ?
Julien jeta une poignée de cacahuètes dans sa bouche et parla en les faisant craquer sous ses dents.
— Eh, Soso, t'es sûre que tu ne veux pas une coupe ? C'est le réveillon, décompresse un peu ! Tu vas rouiller à force de boire de l'eau.
— Je crois que ma femme est assez grande pour savoir si elle veut boire non ? grogna Antoine.
— Et je crois que ta femme est aussi assez grande pour se défendre non ? rétorqua Julien.
Mei s'approcha de son mari et l'embrassa.
— Bon, ça suffit les mâles alpha, vous avez fini d'arroser autour de vous ? On peut passer à la fête ? Comme tu viens de dire, on est là pour un réveillon, pas pour se battre !
— Aah ! La famille, persiffla Alex. Je vous l'ai dit Antoine, c'est compliqué !
Il se leva et prit Sophie par la main.
— Tiens Julien, si tu nous jouais quelque chose, on pourrait danser un peu ! J'ai deux jolies femmes à portée de main, et avec la neige qui est tombée, elles peuvent même pas s'enfuir ! Alors j'aimerais bien en profiter un peu !
Antoine avala une gorgée.
— Je crois que c'est l'heure de passer à table plutôt ! Mei s'est pliée en quatre pour nous préparer un bon repas, on a déjà fichu en l'air son soufflet, vous voulez pas la contrarier plus ?
Alex lâcha la main de Sophie et fit un sourire à Antoine.
— T'as raison ! On peut se tutoyer, ça ne te dérange pas ?
La table avait été décorée avec soin, paillettes en flocon éparpillées sur une nappe blanche, branche de houx, bougies. Les conversations se détendirent peu à peu.
— Alors Antoine, lança Alex dans un moment creux. Comment un cartésien comme toi doit penser que cette fête est commerciale ?
— Pas du tout. Pour moi Noël c'est l'occasion de passer du temps en famille. Et toi qu'est-ce qui fait que tu passes le réveillon avec de parfaits inconnus en pleine montagne ?
— Bah, vous n'êtes pas inconnus ! Tu sais déjà que je suis un vrai con et un alcoolique. C'est déjà pas mal !
Alex finit son verre de vin rouge avant de s'en resservir.
— Et j'en connais beaucoup sur vous aussi. Ju est un vrai moulin à parole quand il a picolé.
Julien passa la main sur sa nuque, ses joues avaient pris une belle couleur tomate.
— Ouais, et cette semaine avec tous les concerts de Noël, on peut dire que j'ai pas mal levé le coude.
Mei lui retira le verre qu'il s'apprêtait à boire et en but une gorgée.
— Sérieusement, parfois je me demande ce qui m'a séduite chez toi !
— Mon talent et mon charme naturel, sourit Julien.
— Le charme c'est de famille, rétorqua Alex. Comment Antoine et toi vous vous êtes rencontrés, Sophie ?
— C'était à une expo, répondit Antoine.
— Laisse répondre ta femme, on n'entend pas assez souvent sa voix.
Sophie rougit et s'essuya le bout des lèvres avec sa serviette.
— Bon d'accord, capitula Sophie.
Mei se redressa et commença à ramasser les assiettes.
— Tiens, Antoine, pendant que ta femme raconte, aide-moi à débarrasser, on va mettre les assiettes à dessert.
Antoine, les bras chargés, entra à reculons dans la cuisine, un œil sur la table et poussant la porte avec son dos.
— Je rêve ou le pote de ton mari est en train de draguer ma femme ? C'est un vrai connard ce mec ! Non, mais tu l'as vu ? Et puis ses blagues lourdes...
Mei libéra un coin de table pour poser les assiettes.
— Il cache sa peur derrière l'humour. Réflexe typique de protection. Il est curieux de rencontrer la sœur de son nouveau meilleur pote. Tu verras, à Nouvel An, on entendra déjà plus parler de lui. Tu sais comment est Julien, c'est une vraie girouette !
— Il manquerait plus qu'il nous le ramène aussi à Nouvel An ! Pas sûr qu'il s'entende aussi bien avec notre belle-mère.
— Tu plaisantes ? Martine n'a jamais été capable de leur dire quoi que ce soit. C'est bien là le problème. Ces adultes que nous avons épousés, ce sont des enfants qui n'ont jamais été contrariés et n'ont jamais coupé le cordon ombilical.
Mei prit une pile d'assiettes à dessert dans un vaisselier. Julien ouvrit une bouteille de vin blanc pour accompagner le plateau de fromages.
— Allez, showtime ! fit Mei en portant la pile d'assiettes.
De retour dans le salon, Julien avait ouvert une nouvelle bouteille de rouge et Alex et Sophie étaient en grande conversation.
— On prend le dessert maintenant ou on fait une petite pause ? demanda Julien. Il est bientôt minuit. On pourrait distribuer les cadeaux et prendre le dessert après.
— Après, imposa Mei. La bûche est encore au frais. Maintenant c'est fromage, cadeaux et on termine par la bûche.
— Merde ! Les cadeaux ! s'exclama Antoine. Je suis désolé, je les ai laissés dans la voiture. On aurait pu aller les chercher avec ta voiture Julien, mais maintenant, j'ai trop picolé.
— Pas grave, dit Alex, on a qu'à faire un éléphant blanc ! Tu connais l'éléphant blanc, Antoine ?
— Tu demandes ça parce que je suis noir ?
— Holà ! On se calme Nelson Mandela ! C'était pas du tout pour ça ! Je plaisante ! C'est Noël après tout ! On est en famille !
— ON est en famille, rétorqua Antoine en insistant sur le pronom. Toi, je te rappelle que tu es une pièce rapportée !
— Je suis le mouton noir ? demanda Alex avec un sourire en coin, grignotant un morceau de pain.
Antoine préféra ne pas relever.
— Bon, souffla Sophie en essayant de calmer l'atmosphère, j'ai vu un jeu de cartes dans un des tiroirs de la cuisine. Quelqu'un veut jouer ?
— Je passe, fit Antoine dont la mâchoire ne s'était pas desserrée.
Alex se leva et tendit la main à Antoine.
— Antoine, je te présente mes excuses si je t'ai blessé avec mes blagues débiles. Vous avez la gentillesse de m'accepter parmi vous ce soir, et moi je me comporte comme un con. J'ai trop bu, je suis désolé.
Antoine prit la main d'Alex, mais la retint plus longtemps que nécessaire.
— L'alcool n'est pas une excuse à la connerie. Si tu ne sais pas te tenir, bois moins !
— Et est-ce que la perte d'un père est une excuse valable pour picoler selon toi ? Non, parce que je peux faire faxer un certificat de décès demain !
Antoine relâcha la main d'Alex.
— Désolé, je ne savais pas. Je te présente mes condoléances.
— Eh bien ouais mon pote, tu ne sais pas tout ! La vie c'est pas une putain d'équation que tu peux résoudre ! On est pas des x et des y que tu peux calculer par permutation ou factorisation ! Il y a trop de variables inconnues ! Et ta femme, tu ne devrais pas non plus la considérer comme une constante. Tu ne vois pas qu'elle a pas la place de grandir ? Julien m'a montré ton travail Sophie, t'as pas envie parfois de l'exposer ?
— Donc en gros, il n'y a que ton pote Julien qui mérite ton amitié ? demande Antoine. On est pas assez bien pour toi !
— Julien, c'est un gamin qui ne veut pas grandir. Regarde-le avec sa tronche de Peter Pan ! Tu savais que Mei et lui voulaient faire un enfant ? Alors qu'il est pas foutu de s'occuper de lui ?
— Alex, ça suffit, lance Julien. Ça les regarde pas.
Sophie donne une tape sur le bras de son frère.
— Comment ça, ça ne nous regarde pas ? Ton pote que tu connais depuis une semaine sait que vous essayez de faire un gamin et pas moi ?
— Et oui, Sophie jolie ! Mais comme je te dis, ton frère n'est pas prêt, et Mei, c'est pas qu'elle en ait spécialement envie, mais c'est dans son agenda. Tu sais comment elle est !
— Connard ! lance Mei en se levant. T'as de la chance que les routes ne soient pas praticables ! Si vous me cherchez, je vais fumer dehors.
C'est le moment que choisit le coucou suisse pour sonner les douze coups de Minuit, retenant Mei et installant un silence épais et envahissant.
Mei reposa son paquet de cigarettes et le manteau qu'elle s'apprêtait à enfiler.
— On va distribuer les cadeaux, déclara-t-elle. Comme tu as dit Alex, c'est marqué sur mon agenda. Minuit : distribution des cadeaux.
Antoine reçoit un disque de Jazz de la part de son beau-frère et un précis de mathématiques de la part d'Alex.
Pour Mei, Alex a choisi un livre sur les femmes qui ont fait avancer la médecine.
Pour Sophie, un livre d'art. Alex fouilla son portefeuille et tendit la main, il tenait une carte de visite.
Antoine libéra les mots qui lui brûlaient les lèvres et qu'il avait retenus trop longtemps.
— La tristesse n'excuse pas tout non plus Alex. Julien et Sophie ont aussi perdu leur père et ils ne sont pas devenus de vrais connards !
— C'est le contact d'amis à moi, ils ont une galerie. Sophie peut les appeler de ma part.
Sophie sourit à Alex, murmurant un merci et prit la carte pour la glisser en marque-page.
Alex remonta ses lunettes rondes qui avaient glissé sur le bout de son nez et continua.
— Eh puis ils n'ont pas perdu leur père. Il les a abandonnés avec leur mère.
Il fit une pause d'une ou deux secondes dans laquelle personne ne s'engouffra.
— Bah, en fait si, tu as raison, continua Alex les yeux baissés sur son verre.
Antoine regarda Alex, étonné que ce dernier lui donnât raison. Julien au bord de la nausée était devenu blême.
— Ta gueule Alex. Tu fais chier, cracha-t-il du bout des lèvres, la voix tremblante comme un gamin au bord de la rupture.
Julien releva lentement la tête et se redressa sur sa chaise.
— Non, Julien. Il est temps de grandir et de te débarrasser du père.
— Alex, je t'ai dit de laisser ma sœur hors de ça.
— Me laisser en dehors de quoi Julien ? C'est quoi l'histoire ?
— L'histoire, c'est que je n'ai pas rencontré ton frère il y a six jours, mais il y a six mois.
Alex laissa le temps à tous de digérer l'information.
— Mon père aussi a quitté ma mère et a disparu sans laisser d'adresse, j'avais cinq ans. Il est mort l'an dernier à Noël, et en cadeau j'ai appris qu'il avait eu une autre famille.
Le silence était tel qu'on pouvait entendre la neige tomber.
— Avec un demi-frère et une demi-sœur, précisa Alex.
— Je crois qu'ils avaient relié les pointillés Alex, souffla Julien. Il faut croire qu'il a reproduit le même schéma avec nous. Qui sait si on n'a pas d'autres demi-frères et sœurs ailleurs encore ?
Antoine se leva et passa la main sur son visage.
— C'était donc ça le putain d'éléphant qu'il y avait dans la pièce depuis le début !
Sophie les yeux rivés sur la cheminée sans la voir. Sans tourner la tête vers Alex, une larme coulant sur sa joue, elle demanda :
— Et pourquoi... comment t'étais au courant de sa mort et pas nous ?
— Il était toujours marié à ma mère officiellement. J'ai dû payer ses obsèques. En plus de ses dettes, j'ai hérité de quelques documents, des photos, des cartes postales.
Alex se tourna vers Julien, le désignant du menton.
— J'ai fait des recherches, et j'ai trouvé Julien sur les réseaux sociaux grâce à ses concerts.
— Mei, tu parlais d'une cigarette tout à l'heure. Je crois que je veux bien t'en voler une, déclara Sophie en essuyant ses larmes du revers de sa manche.
Mei la regarda en haussant un sourcil.
— Allons la fumer dehors, on va laisser les hommes entre eux, il y a beaucoup trop de testostérone et d'alcool dans l'air.
Sophie tira une bouffée de sa cigarette en toussant. Elle n'avait jamais réellement aimé ça.
— Tu étais au courant ? demanda-t-elle à Mei.
— Pas du tout. Mais j'avais bien vu que ton frère était bizarre depuis quelque temps.
Sophie frissonna et resserra le manteau sur ses épaules.
— Bel héritage, des dettes et des demi-frères et sœurs. Au moins on sait qui était le fils préféré pour mon père. Je me suis toujours demandé s'il nous avait abandonnés parce qu'il ne nous aimait pas.
— Au moins ton frère t'aura fait un cadeau original cette année. C'est pas tout le monde qui reçoit un demi-frère à Noël.
Sophie sourit et écrasa sa cigarette à moitié fumée dans la neige, la fumée disparaissant dans la nuit.
Elle prit Mei par l'épaule et posa sa tête sur son épaule.
— Joyeux Noël, Mei.
— Joyeux Noël.
Quatre dans la tempête Un compte de Noël