Le bûcheron me cherche. Il ne le sait pas encore, mais lorsqu'il m'aperçoit en haut de la colline, il sait qu'il est venu pour moi. Nous sommes à quelques jours de Noël, et malgré le froid il a ôté ses gants. Il vérifie le tranchant de sa hache de son pouce et le sent qui accroche, une goutte de sang perle lorsqu'il pose sa main sur mon écorce.
Durant les quelques secondes que dure notre contact, dans ce fragment d'éternité, je le vois enfant construisant des cabanes dans la forêt, je le vois à ses dix ans, à Noël, déballer un vélo avec lequel il parcourt les chemins montagneux, trace une route à travers les fourrés.
À vingt ans, il rencontre Saoirse, la tête perdue dans ses livres. Une rencontre percutante qui bouleversera leurs vies. Ils se reverront les Noëls suivants.
Aujourd'hui, il vient couper un sapin pour la place du village. Le plus grand, le plus beau. Tandis que son sang se mélange à ma sève, avant qu'il ne lève sa hache, je tente de lui transmettre mon histoire. Celle des hommes qui ont foulé cette terre. Le temps d'un clignement de cil.
Ma naissance se perd dans la nuit des temps. Depuis longtemps ont disparu les êtres qui m'ont vu, jeune pousse, une couronne d'épines ceignant ma tête. Depuis longtemps leur corps a été transformé en humus et leur cœur ne bat plus, oublié de tous.
Plusieurs fois, frêle comme une brindille, j'échappais par miracle à la mort. Mais ni la neige, ni les sabots, ni les dents des prédateurs ne sont venus interrompre ma jeune existence, et je survécus les premières années sur ces terres hostiles, grandissant pouce après pouce, me nourrissant de ce que la terre acceptait de céder.
Je grandissais au sommet d'un mont aride, réchauffé dès les premières lueurs du printemps. J'étais le premier touché par la pluie, mais le premier aussi caressé par la chaleur des rayons du soleil. J'ai appris à dominer ma soif et à profiter de chaque goutte que le ciel m'octroyait. J'étais plus chétif que d'autres au même âge, mais j'appris à m'accrocher à cette terre, à l'aimer. Ces premières années à survivre plutôt qu'à vivre, c'est peut-être ça qui m'a donné la force de tenir si longtemps.
Dans ma graine était contenue la mémoire de tous mes ancêtres, ils m'ont transmis leur héritage et à mon tour, je le disséminerai sur les flancs de la montagne, porté par les vents, les rus, les poils et les plumes.
Sur la lente pente en ubac, mes pairs se réveillaient du sommeil hivernal lorsque les premiers beaux jours arrivaient jusqu'à eux. L'air était pur, il vibrait du chant des oiseaux et du bourdonnement des insectes. Moi je les observais d'en haut, les racines toujours ancrées dans la terre, résistant aux intempéries.
Quinze ans déjà que je m'accrochais à cette terre -- une goutte d'eau à l'aune de ce que j'ai vécu à présent -- lorsque je reçus mes premières cicatrices, mon écorce meurtrie par les bois d'un jeune cerf. Je mesurais alors près de deux mètres et ma sève était suffisamment vigoureuse pour que je résiste aux maladies, mais je gardai longtemps les traces de son passage.
Les saisons passèrent et je grandissais toujours, résistant aux vents, échappant à la foudre. Je recevais la visite des rongeurs qui venaient se nourrir de mes graines et celles des oiseaux cherchant un abri. Les nouvelles que leur rumeur portait n'étaient pas réjouissantes : les hommes s'avançaient de plus en plus haut et allaient bientôt envahir notre vallée et les monts qui l'entouraient.
Les premiers furent des druides vêtus de peaux de bêtes. Respectueux de toute vie, ils cueillaient les baies du gui pour leurs rituels, sacrifiaient des bêtes à leurs dieux et entonnaient leurs chants aux changements de saison. Mais ils n'étaient pas seuls. Avec eux vinrent ceux armés de haches. Nombreux furent mes frères qui tombèrent sous leurs lames. Des plus solides, des plus âgés que moi. Moi le chétif, moi qui n'avais pas profité de la même eau pour grandir, perché sur mon promontoire de pierre, je ne les intéressais pas.
Par contre, de par ma position prédominante et mon isolement, j'attirais les druides qui ne tardèrent pas à me croire investi d'une énergie céleste, et commencèrent à m'adorer comme une idole. Eux qui avaient pour habitude de vénérer les chênes ces porteurs de glands arrogants, m'avaient choisi moi un sapin, pour célébrer un moment essentiel de la vie de druide, le solstice d'hiver. La main posée sur mon écorce, ils étaient en communion avec la nature, partageaient une partie de mon histoire.
Ils vinrent avec leurs flambeaux et des chants, ils apportaient la lumière et un peu de chaleur au cœur de la nuit. Au fil des ans et des cérémonies, ils commencèrent à me décorer et à s'échanger des présents en se regroupant à mes pieds. J'avais alors atteint ma taille adulte, soit une trentaine de mètres de haut. Ils allumaient des feux de joie tout autour de moi, prenant soin à ne pas menacer mes branches avec leurs flammes. C'étaient alors des rires et des chants, de l'alcool et des gloussements de plaisir.
Je me souviens de tout depuis que ma graine s'est déposée sur cette terre. J'en suis la mémoire. Je me souviens bien de cette nuit au cours de laquelle ce jeune druide avait épousé sa jeune et belle femme, échangeant leurs vœux à mes pieds lors de la fête qu'ils appelaient Beltane.
« Brianna, devant les dieux et les esprits de la nature, je te prends pour épouse. Ô Ailm, arbre sacré, bénit cette union. »
« Eohan, je promets de marcher à tes côtés, de te soutenir et de t'aimer, dans cette vie et au-delà. »
Je me souviens de leurs enfants, du pendentif qu'Eohan avait façonné en travaillant le fer. Au cœur du médaillon, il avait mis une perle de ma sève qui enchâssait une graine. Il l'avait offert à sa petite fille pour Yule sous mes branches. Ses mains habiles avaient gravé un serpent celtique que la petite fille parcourait de son pouce quand la nuit venait pour se rassurer.
Je me souviens de cette même petite fille devenue adulte, venant enterrer son grand-père entre mes racines, serrant la médaille contre son cœur. Je me souviens des larmes de Brianna, je me souviens des prières.
« Ô Ailm ! Toi qui as vu naître les hommes, toi qui fus témoin de notre union, protège de tes branches celui qui fut mon aimé ! »
Je ne suis qu'un arbre, je ne peux pas exaucer les prières. Je peux sentir les vibrations de l'air ou les paumes posées sur mon tronc. Mes épines peuvent aider à protéger du froid, mais je ne peux rien face aux problèmes divins.
Moins d'une lune plus tard, Brianna venait rejoindre Eohan sous mes branches.
D'autres hivers passèrent. Et toujours les hommes venaient fêter leurs rituels sous mes branches. Et leurs enfants et les enfants de leurs enfants perpétuèrent la tradition.
Vinrent les guerres. Le sang éclaboussa mes racines, la fumée obscurcit le ciel, les cris remplacèrent le chant des oiseaux. Si j'en crois ce que m'a soufflé le vent, il s'agissait de querelles de dieux et de territoires. Se battre pour défendre son territoire, je pouvais comprendre. Mais le reste était histoire d'hommes.
Pour moi ce n'étaient que des hommes venus en chasser d'autres. Ils vénéraient d'autres dieux, parlaient une autre langue, mais une fois les cris disparus et le sang lavé, eux aussi venaient se grouper autour de moi pour fêter ce qu'ils appelaient des Saturnales. Lors de ces fêtes, occasion de banquets, ils offraient des figurines aux enfants, s'échangeaient des cadeaux, se servaient de branches de sapin, de gui et de houx pour décorer leurs maisons. Et l'été, les nouveaux venus eux aussi venaient jouer dans mes branches.
« Marcus, Lena ! Ne montez pas sur l'arbre ! Vous allez vous mettre de la sève partout ! »
Le jeune Marcus savait ressentir la vie qui coulait sous mon écorce, tout comme je sentais son cœur battre quand il m'étreignait. Dans son sang coulait celui des druides, héritage d'une ancêtre, esclave devenue femme. Marcus finit par se casser une jambe en tombant de mes branches, il garda une claudication qui le fit souffrir toute la vie, mais il ne cessa jamais de venir m'enlacer. Et chaque fête de Yule, il tressait une couronne avec mes branches, qu'il accrochait chez lui.
Le dernier jour de sa vie, lorsque Marcus vint poser sa main sur moi, il me parla longuement, déversant ses souvenirs. Je tentai de lui passer mes souvenirs d'arbre, de lui dire que nous communiquions tous, même si nos mots sont différents et que nous faisons partie d'un tout.
Je ne sais pas s'il me comprit, mais il partit apaisé.
Lorsqu'il partit sans enfants, Lena, sa sœur vint accrocher dans mes branches toutes les figurines qu'il avait sculptées pour elles au cours des années. Elle y laissa aussi un médaillon hérité de sa mère et de la sienne avant elle avec une perle d'ambre au milieu.
Nous laissons tous une trace dans la vie, dans le sol, dans les mémoires, dans le sable... Dans certains cas ces traces sont éphémères, dans d'autres, elles perdurent. Ces figurines restèrent un long moment dans mes branches, faisant le bonheur des enfants qui se rappelèrent longtemps le vieil homme qui les avait sculptées. Le pendentif demeura jusqu'à ce que le lien se brise et qu'il finisse entre mes racines, recouvert par la terre.
Les étoiles ont continué à briller au-dessus du monde, les saisons se sont enchaînées. Les hommes passaient, les fêtes restaient. Un dieu unique fit son apparition. Yule et les Saturnales ont disparu à leur tour, mais après le solstice, les branches des sapins s'ornaient toujours de décorations, les cadeaux s'échangeaient et les souvenirs se construisaient autour de rires et de chants. Ils appelaient ça Noël.
Les saisons se sont transformées en années, les années en siècles. Dans le ciel aujourd'hui volent des oiseaux de métal qui laissent derrière eux des traînées de nuages. Les nouveaux venus ont percé la montagne, creusé des chemins. Leurs maisons ne sont plus de bois, mais les haches se rapprochent de plus en plus de mes branches.
Les signaux chimiques fusent entre les racines, les graines craquent, les fougères contractent leurs feuilles, les rongeurs se réfugient dans leurs terriers, le signal est clair : la menace est proche. Et pour moi, la fuite n'est pas une option.
Je sens en lui quelque chose de familier, une infime trace de... Eohan ?
Durant ce clignement de cil, je lui ai transmis tous mes souvenirs, la chaleur du sol en été, l'odeur que prend la brise en jouant dans mes épines, le poids de la neige sur mes branches, et le chant des oiseaux au printemps. Je lui ai montré le plaisir d'étendre ses racines, les pousser jusqu'à sentir les autres arbres autour de moi, jusqu'à les toucher comme il caressera la joue de son enfant à naître. Je lui ai montré le cerf venu frotter ses bois sur mon écorce, me laissant cette cicatrice aujourd'hui cachée sous des épaisseurs de bois. Il a ressenti les tempêtes et la difficulté de pousser sur ce promontoire battu par les vents. Enfin il a vu la brindille que j'étais, cinq maigres épines en couronne qui échappèrent aux dents des animaux, à leurs sabots.
Le temps d'un battement de cœur, il reçoit tout ce savoir et l'oublie dans l'instant, car le cœur des hommes n'est pas fait pour une telle mémoire.
La main toujours sur mon écorce, il me regarda un long moment. Puis il relève sa hache. Je retiens mon souffle, mes branches frémissent dans l'attente du premier coup de lame.
Saoirce est lovée dans un fauteuil comme à son habitude lorsqu'il rentre. Elle a les jambes repliées sous elle et lit un roman, ses fines lunettes glissant sur son nez.
— Alors ce sapin ? lui demande-t-elle en remontant les lunettes d'un geste machinal.
— J'en ai trouvé un magnifique pour le village, un grand arbre majestueux. J'ai eu du mal à le faire tomber et à le ramener !
— Tu n'as quand même pas coupé le vieil Ailm ?
— Qui ça ?
Saoirce se redresse dans son fauteuil et pose son livre.
— Le vieil arbre ! Celui au sommet !
Le bûcheron se penche et embrasse sa compagne d'un léger baiser. Une caresse si légère qu'elle le fait frissonner et sans qu'il comprenne pourquoi, il pense à la caresse du vent dans les branches.
— Non, c'était mon idée en effet, mais je n'ai pas pu. Il abritera encore longtemps nos baisers.
Le lendemain, veille de Noël, il disparaît encore à l'aube, ne revenant que pour s'enfermer dans son atelier.
C'est Yule et Eohan enlace sa fille avant de nouer un pendentif autour de son cou.
Ce sont les Saturnales et Lena reçoit de sa mère le pendentif qu'elle accrochera dans mes branches.
C'est le jour de Noël et Saoirce découvre un petit coffret de bois que le bûcheron a façonné.
À l'intérieur, un vieux médaillon de métal. Il est rongé par le temps et piqueté de taches sombres. Au centre, une bille jaunie et rayée laisse entrevoir une graine de sapin.
— Il est magnifique ! s'exclama Saoirce. Où l'as-tu trouvé ?
Ses yeux brillent tandis qu'elle passe son doigt sur la perle et sur le métal gravé.
— C'est un souvenir de famille que j'ai déterré. Un vieil arbre m'a dit qu'il te plairait.
Manhattan christmas carol Le jour où j'ai pas rencontré le père Noël