À contre-courant

Il nage pour ne pas sombrer. Depuis des mois, Antoine avance à contre-courant, porté par une douleur qu’il ne parvient ni à nommer, ni à fuir. Son corps continue mais quelque chose en lui s’est brisé, comme du sable infiltré dans chaque rouage. Alors il plonge. Sous l’eau, le monde se tait. Les souvenirs se troublent. La présence devient presque tangible. Là, entre deux respirations, la douleur s'apaise. Jusqu'au jour où il décide de remonter le courant.

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À contre-courant

Les larmes se diluent dans l’eau de mer à chaque mètre gagné vers le rivage. Vers le soleil qui se lève au-dessus de Deauville.
Elle était son ciel, son sol, son oxygène. Ils ne formaient qu’un seul être, quatre jambes, quatre bras, un seul souffle. Puis elle l’avait quitté et son cœur en avait été brisé.

Il n’est pas en mille morceaux, ce sont plutôt des millions de grains de sable qui se sont répandus en lui. Et ces grains de sable se sont insinués dans tous les rouages qui permettaient à son corps de fonctionner, ont enrayé la mécanique de son cerveau. Depuis des mois, il est tout cassé, l’âme de travers. Il ne vit plus, est entré dans un processus de survie.

Dans l’espace entre deux mouvements de bras, dans l’éternité d’une inspiration, avant de replonger son visage dans les bulles d’une expiration, son image d’elle se trouble. Une vague le frappe. Il la perd de vue.

***

C’était arrivé quatre mois auparavant.
Comme un orage d’été qui éclate sans préavis et dans une fulgurance dévastatrice.
Elle était partie.

Saisi par l’omniprésence de son absence, son cœur s’était retrouvé pris dans un étau, réduit en poussière. La douleur l’avait alors envahi, irradiant dans son bras, ses mâchoires, jusqu’à ce que le monde devienne flou. Sombre.

Lorsqu’il s’était réveillé, il était pris en charge par le Samu, branché, intubé.

Si elle était partie, pourquoi le monde existait-il encore ? Est-ce qu’on est censé survivre après un si grand amour ou est-ce qu’on s’efface au monde dans une fin programmée ?

Après une longue attente, un médecin s’était présenté à lui.
— Alors qu’avons-nous là… Monsieur ?

— Antoine Maurel.

Le médecin avait lu la fiche en diagonale.

— Vous avez fait ce qu’on appelle un « takotsubo ». Un problème cardiaque déclenché par la libération massive d’hormone de stress.

Antoine n’avait pas cillé, comme étranger à son corps.

— La bonne nouvelle c’est qu’il n’y a pas besoin d’opération. Mais il vous faut du repos et aussi apprendre à gérer votre stress. Reprenez une activité physique douce, la marche, par exemple.

— Est-ce que je pourrais aller nager ? avait demandé Antoine.

— Bien Sûr ! La natation sera excellente. Vous devrez juste maîtriser vos efforts et y aller doucement dans les premiers temps.

Antoine avait alors suivi les conseils du médecin, allant deux fois par semaine à la piscine.
Le bassin, c'était leur Éden à tous les deux, un endroit plein de souvenirs. Ils s'y retrouvaient dans l'effort, dans l'épuisement et l'abandon. Elle aimait se moquer de sa silhouette dégingandée, de ses bras interminables, de ses jambes à géométrie variable qu’il remuait pour garder la tête hors de l’eau. Lui se moquait de son bonnet rose acheté le premier jour au distributeur automatique et qu’elle gardait depuis comme un doudou. S'il y avait un endroit où il pourrait la retrouver… ce serait là. Entre les lignes.
Sous la surface.

— Parfois, j'ai l'impression d'avoir muté, d'être devenu autre chose, avait-il dit à son psy. Mon cœur s'est démultiplié pour me garder en vie. Le premier a aimé, il est brisé en mille morceaux, le deuxième, mécanique, continue à faire circuler le sang dans mon corps. Mais chaque battement me rappelle qu’elle n’est plus là.
Antoine avait pris une inspiration.

— Il y en a un troisième, un cœur fantôme qui prend le relais lorsque je suis sous l’eau, sans respirer. Tout s’atténue. Il continue de battre sans un bruit.

— Allo, Antoine ? C’est maman, ça fait un moment que tu n’as pas appelé. Donne-nous de tes nouvelles. Tu nous manques.
Antoine ne prenait plus la peine de répondre, il était en fuite constante, il évitait ses amis, ses parents, n’allait plus voir son psy. Il n’y avait plus que le bassin. Aquarium dans lequel il se réfugiait.

Il ne se sentait bien qu’immergé. Quand il plongeait pour échapper aux vivants. Se coupait du monde. Il était alors une masse de chair désarticulée sur laquelle tout glissait ; rien n’avait plus de prise, pas même la douleur.

Jusqu’à ce jour.
Il l'avait revue. Dans la buée de ses lunettes, il l'avait aperçue qui plongeait. D'un mouvement souple et délié, sans projeter une goutte d'eau. Elle ne l’avait pas regardé.
Il aurait aimé pouvoir se fondre dans le fond, que sa peau prenne la couleur des carreaux et se rendre invisible pour de bon.

Il avait fui.

La crise l’avait rattrapé à la boulangerie.
C’est là qu’elle avait pris sa main pour la première fois.
Alors pour ne pas se noyer dans son chagrin, il avait glissé sa conscience dans un trou de roche et attendu que la tempête passe. 

Une bulle de réalité l’avait effleuré lorsque le client derrière lui avait touché son épaule. Les sons devenus plus clairs, sa poitrine s’était soulevée. Son deuxième cœur, mécanique, battait comme au ralenti. Des cerveaux décentralisés avaient bougé ses membres, tâté le monde et trouvé un orifice pour remonter à la surface, le temps d’une apnée de réalité.

Il s’était regardé laisser la monnaie dans la coupelle, et franchir la porte de la boutique. Les sons du monde assourdis. L’air épaissi. Antoine avait replongé, s’était laissé porter par les courants jusque chez lui.

Il devait purger ses larmes, laver la peine qui le plongeait dans ces bulles imaginaires. Il s’était coulé dans la baignoire tout habillé, avait ouvert les robinets et laissé couler l’eau jusqu’à ce qu’elle le submerge, ses vêtements collés à la peau. Jusqu’à ne plus respirer. Jusqu'à ce que.

La douleur.

S’atténue.

Il n’en pouvait plus de cette souffrance. Il ne voulait plus fuir la réalité, pas comme ça ! Et si un jour il n’arrivait pas à regagner le réel ? S’il lui arrivait quelque chose lors d’une de ses fugues ?

Antoine avait alors admis qu’il ne s’en sortait pas, qu’il lui fallait de l’aide pour réapprendre à vivre avec ce cœur en moins.

— Allo, Docteur ? J’ai besoin d’aide. Je suis au fond du trou !

Sa voix tremblante, lourde de sanglots retenus.

— C’est bien d’avoir appelé.

Un silence.
— Je la croise parfois dans l’ivresse des profondeurs. Elle nage, à contre-courant, dans son couloir, et personne ne fait d’effort pour s’écarter.
Le docteur laisse retomber l’écho des mots avant de réagir.
— Vous savez qu’elle ne…
— Je sais, le coupe Antoine. C’est simplement que je ne l’accepte pas. Pas encore.

Il avait repris sa routine.
Tous les matins il faisait à pied les trois kilomètres qui le séparaient de la piscine, enchaînait trente longueurs.
Garder le rythme.
Ne pas oublier de sortir la tête hors de l’eau.
Un matin après l'autre, il nageait pour diluer son chagrin.
Deux longueurs en surface. La troisième en apnée. Loin du monde.
Dix fois.

Il ne mettait plus de lunettes de plongée ; sa vue était trouble ; l’eau chlorée lui brûlait les yeux. Les autres nageurs, des formes floues qui évoluaient à la limite de sa perception, dans les cris des enfants, les grondements des conversations.

Puis, accroché au rebord, il avait vu le bonnet fuchsia posé sur le plot de départ.

Ce bonnet qu’elle gardait comme un objet fétiche lorsque, silhouette sombre et filiforme, elle glissait en lents battements de jambes palmées. Nageuse solitaire dans son maillot de bain noir. Il savait ses cheveux attachés en une queue de cheval qu’elle entortillait avant de la coincer sous le bonnet. Connaissait les deux barrettes qui l’empêchaient de glisser. Se rappelait la cicatrice cachée derrière l’oreille droite. Le grain de beauté au coin de la lèvre.

Et dans un flash,

une réminiscence,

la longue cicatrice qui s’était ajoutée sur son sternum.

À l’agonie, il avait disparu dans l’eau et s’était enfoncé toujours plus profond. Le noir de ses pensées à chaque brasse s'était étendu sur le bassin, comme une tache d’encre.
Jusqu’à recouvrir tout.
Jusqu’à recouvrir ses yeux et les brûler.
Jusqu’à envahir sa gorge et l’étouffer.
L'éclair du bonnet rose qui sautait. La danse des membres qui s’agitaient pour regagner la surface. Son dos qui râpait le fond. Un réflexe. Coup de pied pour remonter. Le bonnet hors de son champ de vision. Inspirer.
La pression avait diminué ; sa tête avait percé la surface ; une goulée d’air frais avait envahi ses bronches.
À bout de force, il s’était extrait de l’eau tel une créature marine dont les membres, longs tentacules, avaient glissé le long du mur, rampé hors de l'eau. Gouttes de bave et d'eau s’écrasant sur les carreaux de faïence bleue. Il avait perdu toute dignité dans l'effort. 
Au bord, il y avait cette gamine qui s'était approchée et l'avait regardé. Elle avait une bouée de cuir avec trois flotteurs accrochés. Une main accrochée à l’échelle. Debout sur une jambe, l'autre repliée derrière elle, le pied dans la main. Sur la tête, le fuchsia de son bonnet éclatait de vie. Elle ressemblait à un petit flamant rose.
— T'as réussi à aller jusqu'au fond, monsieur ? C'est pour ça que tu as bu la tasse ? Moi aussi quand je bois la tasse ça me fait pleurer.

L’heure suivante, il l’avait passée sous la douche. Recroquevillé, ses bras enveloppant ses jambes. Il était resté, masse informe réfugiée dans un coin jusqu’à ce que l’encre disparaisse de son corps. Il ne savait plus s’il existait encore. Et entre les grilles qui protégeaient la bonde, ses souvenirs d’elle avaient formé une masse délavée qui petit à petit s'était évacuée. La vie était un rêve qui s’écoulait comme un fleuve, parfois calme, parfois tumultueux vers un océan. Et Antoine n’en pouvait plus d’être balloté par les flots.
Au soir, alors qu'une brise bienfaitrice passait par la fenêtre, le fil lesté du rideau battant contre le chambranle, était devenu le claquement des cordes sur le mât d’un bateau. Ses yeux avaient suivi le balancement des voiles et son lit avait tangué tandis qu'il avait sombré dans le sommeil. Son esprit entre deux eaux avait donné du gîte, et il s’était senti emporté par une vague de fatigue.

Il s’était réveillé en nage, le drap enserré entre ses mains, ses jambes. Trois mots encore accrochés au rêve flottaient dans sa tête.

L’océan. Deauville.
La destination lui est venue comme une évidence au réveil. Une route migratoire vers sa destination estivale. Un autre endroit plein de ses souvenirs. 
Au matin, il ferait à pied le chemin entre la gare et la plage. Puis il irait nager dans l'océan. Il irait la rejoindre. Une dernière fois. Il n’y aurait alors que deux issues. Soit il la rejoindrait. Soit il survivrait.

***

À l’aube, tandis qu’il atteint la plage, Antoine repère la silhouette familière assise dans le sable, dans son maillot de bain noir, et le très reconnaissable bonnet en latex rose fuchsia. Au-dessus, les oiseaux, formes noires dans le ciel encore empreint de nuit, déchirent le silence de leurs cris rauques.
Il pose sa serviette, range ses clés et ses papiers dans un sac plastique étanche qu’il cale sous une pierre. Au fond du sac, il y a une de ses barrettes. Une de celles qu’il retrouvait partout lorsqu’elle vivait encore. Avec lui.
Elle fait claquer l’élastique de son maillot sur ses cuisses et s’enfonce dans l’eau, suivie par Antoine. Sans un mot, côte à côte ils nagent vers le large, sans ligne d’eau pour les séparer, dans un océan qu’il espère suffisamment vaste pour embrasser leur peine. Dans son poing fermé qui frappe l’eau, il tient la barrette serrée.

Il nage à côté d’elle sans penser au retour.

À chaque vague qui le percute, il sent le sel qui arrache des fragments de sa carapace et poursuit le travail d’érosion que le chlore de la piscine avait entamé sur son cœur en miettes.

À chaque respiration, il le sent se diluer dans l’eau. Trois mouvements de bras. La tête tourne sur le côté ; respiration ; la douleur du passé se mêle à l’écume. Un, deux, trois ; ses yeux s’ouvrent sur la côte qui s’éloigne. Il avale un peu d’eau salée qu’il évacue en toussant, recrachant sa hargne, sa douleur.

À chaque larme, elle est toujours à ses côtés, se glisse au creux des vagues. L’eau ruisselle le long de son corps musclé.

Ils finissent par arriver à une bouée, loin de la côte, s’accrochent tous les deux à cet îlot. Il s'y agrippe de toute la force de ses bras tentaculaires et éclate en sanglots ; ses larmes se mêlent de morve et de mucus qu’il crache sans pudeur ; enlace la bouée comme si sa vie en dépendait.

Elle ne dit rien, mais reste jusqu’à ce qu’il ait vidé ses larmes et que son fardeau soit plus léger à porter.

Antoine esquisse un geste de la main, le retient. Une sterne plane, se pose au sommet de la bouée, insensible à ses larmes, puis reprend son vol solitaire, jouant avec les vagues.
— Je crois que j’ai quand même encore un peu envie de vivre. Il serait peut-être temps que je te laisse t'en aller non ?
Elle le regarde, ses yeux sont humides. Ses lèvres sont pincées, mais un coin est relevé, comme lorsqu'elle était fière de lui. 
Alors tous les deux lâchent la bouée, et retournent vers le rivage.

Tandis qu’ils regagnent la plage, Antoine pense à ses trois cœurs. S’il avait pu lui en donner un, ça aurait peut-être tout changé.
Et tous les deux seraient encore en vie.
Elle est passée sous l'eau et il la voit qui nage au même rythme que lui. Son corps à elle se confond avec le sable. Il ne devine plus sa présence que par l'ombre emmêlée de leurs deux corps sur le fond ridé. Et c’est comme un poulpe qui se détache en ombre chinoise, huit membres qui bougent à contretemps, mais dans une même direction pour une dernière fois. Comme ils l'ont fait depuis le jour de leur rencontre jusqu'à…

Une vague vient le gifler et il perd de vue les ombres un instant. Lorsqu'il rouvre les yeux, il reste seul à nager. Il le sait maintenant. Il ne la reverra plus.  
… ce que son cœur lâche. Et qu’elle disparaisse de la vie.
Sa main s’ouvre. La barrette tombe dans le sable. Le ressac l’emporte dans un murmure.
Elle était son troisième cœur. Elle était le cerveau central qui coordonnait leurs deux corps.
Peut-être étions-nous un poulpe à deux corps qui rêvait d’être humain.
Désormais, sans elle, il n'est plus qu’humain. Animal estropié, toujours vivant.

Licence Creative Commons BY-NC-ND

« À contre-courant » par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution — Pas d'Utilisation Commerciale — Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).

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