Il était une fois, dans une ville bruyante et surpeuplée, trois sœurcières qui tenaient boutique. Elles s'appelaient Gourmandine, Douce-heure et Patisse. Leur boutique, Le chaudron des sœurcières, ne vendait ni philtre d'amour, ni potions magiques, mais des gâteaux doux et sucrés, et tout ce qu'il fallait pour pâtisser. Viennoiseries, bavarois, moules à cannelé et pépites de chocolat faisaient le bonheur des petits et des grands.
Il y avait cependant quelque chose qu'elles ne vendaient qu'une fois l'an, dix jours avant Noël : une expérience unique qui permettait de préparer avec elles un gâteau qui rendait les gens heureux.
Ce secret elles le partageaient avec tous ceux qui le demandaient. Une règle cependant : lorsqu'on avait goûté au bonheur, il ne tenait qu'à chacun d'en retrouver la recette, car une fois Noël passé, la boutique devenait invisible aux yeux de ceux qui voulaient la retrouver.
Un jour de décembre, alors que l'activité battait son plein, une âme grise vint à passer. Elle avait passé son temps à travailler, nuit et jour sans relâche depuis des années. Tant et tant qu'elle avait cumulé énormément de biens. De l'argent plein les poches, s'il lui manquait une chose, il lui suffisait de l'acheter. Le monde se pliait à sa volonté. Était-elle heureuse ? C'est une question qu'elle n'avait jamais pris le temps de se poser. Quand elle entendit parler du gâteau des trois sœurcières, elle vit là l'occasion de faire encore plus de profit. Puisqu'il suffisait de demander pour avoir la recette, elle pourrait ensuite vendre à prix d'or les gâteaux du bonheur. En faisant travailler ses usines à plein temps, elle rendrait les gens accros à un bonheur dont elle serait l'unique fournisseur.
C'est ainsi que, confiante et conquérante, l'âme grise en grands sabots mit les pieds dans le chaudron.
« Bonjour », dit Gourmandine.
« Bienvenue », enchaîna Douce-heure.
« Maryse ou friandise ? Qu'est-ce qui vous amène ici ? » conclut Patisse.
L'âme grise tira sur ses manches de chemise, resserra sa cravate et promenant son regard sur les étagères chargées de sucreries, leur répondit.
« Il y a une recette.
Un gâteau.
Il aurait le pouvoir de rendre les gens heureux. »
Brune et sensuelle, Gourmandine passa un doigt sur ses lèvres.
« Vous venez pour le gâteau magique. »
Patisse ouvrit un grimoire dont les pages volèrent jusqu'à une page jaunie. Des traces de doigts et de chocolat avaient déposé leurs empreintes, mais à part ça, la page était vide. Son rire cristallin tinta et elle referma l'ouvrage en un claquement.
« Pas besoin de livre magique, c'est juste un accessoire de théâtre ! Nous connaissons la recette. Cependant nous ne fournissons que notre savoir-faire. À vous d'apporter vos propres ingrédients. Nous vous donnerons la liste. Avons-nous un accord ? »
« Quel est votre prix ? » s'enquit l'âme grise.
« Rien de plus que les ingrédients. Même si certains peuvent avoir une grande valeur. » répondit Patisse.
Quelques ingrédients en échange de la recette d'un gâteau fabuleux, le prix était faible à payer. L'âme grise acquiesça.
Gourmandine se redressa derrière le comptoir et actionna le tiroir-caisse qui dans un bruit de clochettes s'ouvrit. Sans billet, sans monnaie, il ne contenait que poussière.
« Dans ce cas, je vais vous donner la liste... Vous me semblez être quelqu'un dans le besoin, nous n'utiliserons pour la recette que ce qui est indispensable. Revenez donc dans deux jours, avec les ingrédients, dont trois beaux souvenirs ! »
Les sœurs énumérèrent :
« Un souvenir qui vous a fait souffrir, »
« ... un tendre moment... »
« ... et un acte manqué. »
L'âme grise regarda les sœurcières. De toute sa hauteur, sa montre de luxe brillant à son poignet, elle chassa une poussière imaginaire sur son costume taillé sur mesure. « Pas les moyens ? Ma cravate vaut plus que leur boutique ! Ces folles vont m'offrir sur un plateau une recette qu'elles auraient pu monnayer, et c'est moi qui vais en tirer profit. »
« Et si je ne suis pas satisfait ? »
« Vous le serez ! Mais sachez qu'on ne rembourse pas. Les souvenirs ne sont ni repris ni échangés. »
Douce-heure le retint encore.
« Avant que vous ne partiez, il faut que vous sachiez que la boutique vous ouvrira ses portes jusqu'à Noël, à condition qu'il vous reste du bonheur à partager. Sinon, vous serez condamné à ne jamais la retrouver. Est-ce que vous acceptez ? »
L'âme grise sourit. Elle allait goûter au bonheur, et en maîtriserait la production.
« Je serai là dans deux jours. » répondit-elle.
Douce-heure raccompagna leur visiteur à la porte, glissant entre ses doigts une liste des plus banales, et dans le creux de son oreille quelques mots :
« N'oubliez pas d'apporter votre souvenir le plus chaleureux, j'aurai plaisir à vous entendre me le conter. »
Du haut de sa tour d'ivoire, l'âme grise envoya des commis aux quatre coins du pays chercher les meilleurs ingrédients. Si elle tenait à s'enrichir, elle garderait pour elle la meilleure part de bonheur. Et pendant que ses coursiers voyageaient, elle réfléchit aux souvenirs qu'elle allait partager. Comment faisaient les sœurcières pour gagner de l'argent si elles se faisaient payer avec une monnaie qui ne se pouvait changer de main, juste se partager ?
Deux jours plus tard, la belle Douce-heure l'accueillit à la porte. Ses yeux pétillaient de malice, ses lèvres s'incurvaient en un sourire et ses cheveux d'ambre ondulaient à chacun de ses mouvements.
« J'espère que vous avez tout trouvé ! » dit-elle avec un clin d'œil.
L'âme grise leva la main droite pour montrer un grand sac de papier.
« Oh ! Je parlais surtout de vos souvenirs. Suivez-moi dans l'arrière-salle, c'est là que nous allons cuisiner. » Elle referma la porte derrière elle, donnant un tour de clé.
Dans le laboratoire, lieu des opérations, Patisse, virevoltant envahissait la pièce, ses cheveux blonds retenus par un filet, ses yeux bleus grand écarquillés derrière ses lunettes rondes.
« Ah, voilà notre pâtissier du jour ! »
Gourmandine, un doigt dans un pot de crème, patientait derrière le plan de travail.
« La boutique est fermée, alors nous pouvons commencer, nous ne serons pas dérangés. Voyons ce que vous nous avez amené ! »
L'âme grise, posa son sac sur la table, accrocha sa veste au porte-manteau et retroussa les manches de sa chemise.
« Je n'ai pris que le meilleur des ingrédients ! Farine de la région napolitaine, œufs extra-frais et... »
La liste fut interrompue par Patisse.
« Oui, oui, très bien, mais vos souvenirs, dans quel passé êtes-vous allés les pêcher ? Sont-ils frais ou ont-ils mariné quelques années ? Où est mon souvenir douloureux du passé ? »
L'âme grise lança un regard par-dessus son épaule à la brune qui lui tendait un tablier.
« Pas question de payer maintenant ! Je veux d'abord la recette ! »
Patisse le rassura avec un sourire.
« Allons, qui parle de paiement ? Nous voulons juste vérifier les ingrédients, c'est le plus important ! »
Douce-heure noua les cordons du tablier dans le dos de l'âme grise qui fit ce qu'elle savait le mieux faire : marchander.
« Très bien. En échange, je veux suivre toutes les étapes de la recette. Pas d'ingrédient dont vous ne dévoilez pas le nom ni de formule cachée. Donnant donnant. »
Les trois sœurs se regardèrent et se tournèrent d'un même geste vers l'âme grise.
« Marché conclu ! »
L'âme grise, caparaçonnée dans un tablier en coton ciré, déambula dans la pièce, rappelant à sa mémoire, un des souvenirs qu'elle avait sélectionnés.
« Le souvenir douloureux est celui du jour où j'ai mal négocié un contrat, mon premier million gagné, mais qui aurait pu rapporter bien plus. »
« Beurk ! » fit Patisse, « Ce souvenir ne convient pas du tout ! Il est plein d'amertume et rendrait votre gâteau immangeable. N'avez-vous pas mieux à vous offrir ? »
« Un souvenir d'enfance ? » proposa Gourmandine, « Ils sont souvent onctueux et sucrés. »
L'âme grise bien embêtée se mordit la lèvre et se remit à déambuler pour remuer ses pensées. Que lui restait-il de son enfance qui n'ait pas un goût de rance ?
« Très bien, alors laissez-moi vous raconter la fois où je suis tombé de vélo. »
« Hmmm, un souvenir doucereux. À la fois acide et sucré, quel choix d'ingrédient intéressant ! » fit Patisse en s'enroulant autour de lui.
Et l'âme grise, dont les joues légèrement avaient rosi, entreprit de raconter son histoire. Celle d'une voiture qui sort d'un garage sans regarder, un choc, le goudron brûlant d'un soleil d'été et ses genoux écorchés. Les pleurs de l'enfant qu'il était, les bras d'une maman. L'homme dans la voiture, bien habillé, sûr que l'argent peut tout régler et qui tend une poignée de billets : un salaire de la peur qui servirait à lui payer un nouveau vélo.
Patisse renifla lorsque l'histoire fut finie.
« Voilà un ingrédient que je n'utilise pas souvent, même s'il explique certaines choses. Si votre gâteau a un goût de blé, il ne faudra pas s'étonner ! » D'un geste sec, elle attrapa le paquet de farine et l'éventra d'un ongle acéré. « Pâtissier, à vous de jouer ! »
L'âme grise regarda ses paumes comme s'il y cherchait les écorchures. Puis il préleva la farine et suivit les instructions, un bout de lui resté sur l'asphalte de ses souvenirs.
« Douce-heure, veux-tu préchauffer le four ? Il est temps d'ajouter un nouveau souvenir avant que ce ne soit trop chaud ! » déclara Patisse quand la pâte fut mélangée.
Sa sœur applaudit en sautillant.
« Oui ! C'est le tour de mon souvenir joyeux ! » Puis elle donna un coup de cuillère en bois sur les doigts du pâtissier amateur.
« Il reste des grumeaux, continuez à fouetter tandis que vous racontez ! »
L'âme grise brandit le fouet en l'air, éparpillant un peu de pâte sur son tablier et sur le bout du nez de Douce-heure.
« Celui-ci devrait vous plaire ! C'était un restaurant gastronomique où on me servit un grand cru Romanee-Conti ! La bouteille coûtait... »
« Encore une histoire d'argent ! On s'en fiche ! » l'interrompit Patisse. « On veut les détails croustillants. Y étiez-vous avec des parents, de vieux amis ? »
« Ou peut-être une bonne amie ! » termina Douce-heure.
Bousculée, poussée dans ses retranchements, l'âme grise recula d'un pas. Elle n'avait certes pas l'habitude qu'on lui parle comme ça.
« Non... J'y étais avec des partenaires commerciaux. Voyez-vous ce genre de restaurant... »
« ... Pue l'oseille à plein nez ! » gronda Gourmandine. « Ce n'est pas une soupe qu'on est en train de cuisiner ! C'est une douceur, un nuage, un plaisir coupable. Oubliez les billets et parlez-nous des choses importantes ! »
Son cœur s'emballa. Oublier les billets ? Mais n'avaient-elles pas compris que c'était ça l'important ? Plus qu'une chute de vélo !
« C'était un meeting capital ! Si vous me laissez continuer... »
Douce-heure s'approcha à pas feutrés.
« Non, les choses importantes, ce sont les amis, la famille. Le temps passé avec l'être aimé, monsieur... Vous ne nous avez même pas donné votre prénom ! »
L'âme grise sentit son cœur s'emballer, ses joues se colorer. La faute au four allumé ? Ou aux doux yeux noisette qui le fixaient ? Donner son prénom ? On l'appelait Monsieur depuis tellement longtemps qu'il ne s'en souvenait même plus !
Il prit le verre d'eau qui était posé devant lui et le vida d'un trait. Il faisait tellement chaud...
« Je m'appelle... »
L'être délavé qui avait été une âme grise fit un effort de mémoire.
Il raconta une silhouette floue en contre-jour, le sable chaud sous ses pieds et les éclaboussures d'une vague venue le lécher. L'air était empli d'un parfum salé, de monoï, d'huile de friture et de confiture. Ses doigts gras étaient maculés de grains de sucre et d'abricot. Elle l'appela pour le débarbouiller et dans les mots de l'amour il y avait son prénom. Un doux baiser mouillé et une tendre complicité.
« Et bien voilà ! Vous voyez que lorsque vous le voulez, vous pouvez être un bon pâtissier ! Regardez, plus aucun grumeau ! »
C'est Douce-heure qui était venue le féliciter. Elle avait posé une main sur son bras et un sourire illuminait son visage.
« Voilà un souvenir qui apporte beaucoup de saveur ! » s'exclama Gourmandine.
« J'aurais juré que nous aurions un alcool ou du café ! Mais va pour l'abricot ! »
Gourmandine piocha dans le sac un pot en verre que l'âme grise ne se rappelait pas avoir vu sur la liste.
« La touche finale ! »
Patisse tendit une spatule en bois à l'âme grise.
« Maintenant, mélangez une cuillère de confiture à la préparation, comme si vous caressiez une toile avec un pinceau. »
« Ou la peau d'une femme avec une plume, » renchérit Douce-heure.
Gourmandine donna un coup de coude à sa sœur.
« N'oublions pas tout de même qu'il s'agit de pâtisserie ! »
« Rabat-joie ! » répondit Douce-heure en commençant à nettoyer le plan de travail.
Gourmandine sortit un moule d'un placard et le posa devant l'âme grise.
« Et maintenant, versez ! Vous me raconterez votre dernier souvenir pendant que la magie opère. Le souvenir d'un acte manqué. Un premier amour délaissé ? Un premier baiser qui ne fut pas donné ? »
L'être coloré rougit.
Il était désorienté, ses sentiments malmenés. Et bon sang, comment une recette aussi simple pouvait lui donner ce sentiment ce bonheur que tous ici recherchaient ? Il n'allait pas raconter le souvenir qu'il avait préparé. Il savait mieux les choisir désormais, et un mail non envoyé n'était pas l'acte manqué qu'elles attendaient. Mais un premier baiser ? Quel intérêt ? Est-ce qu'on gagnait de l'argent avec un premier baiser ? Est-ce qu'il pouvait être coté en bourse ? Quelle affreuse idée... Mais s'il devait en raconter un de toute façon, ce ne serait pas le premier, mais le dernier.
Alors il leur fit part de son dernier baiser. Du taxi qu'il avait loupé, des bras qui l'avaient serré, et du baiser qui lui avait été donné, et qu'il n'avait jamais rendu. Il s'était depuis longtemps racorni, mais il l'avait conservé, regrettant ne jamais l'avoir rendu.
À la fin du récit, ses larmes avaient coulé et avaient eu le temps de sécher.
Le gâteau était cuit, démoulé. Il était rond, simple et sans décoration, juste un peu bombé et magnifiquement doré. Douce-heure l'emballa encore chaud dans un voile en coton.
« Laissez-le refroidir. Une fois chez vous, vous pourrez le goûter. »
En reprenant sa veste, il se sentait plus léger, sans savoir pourquoi. La recette faisait déjà effet alors qu'il n'y avait pas goûté.
« Quel est le secret ? Je n'ai vu rien que de très banal. Pas de poudre enchantée ni de formule. Serait-ce le four ou le moule à gâteau ? »
Sur le pas de la porte, Douce-heure se hissa sur la pointe des pieds pour s'approcher du creux de son oreille.
« Il n'y a nul secret, seulement ce qu'on y met ! »
Et elle déposa un baiser sur la joue de l'âme enchantée.
Loin de la boutique, dans son bureau qui dominait la ville, il déballa le gâteau. Retrouvant une âme d'enfant, il appuya du bout des doigts pour en vérifier le moelleux. Il huma l'air et sentit le sable chaud, le soleil d'une après-midi de printemps et le vent sur son visage. Lorsqu'il croqua dedans ce fut avec la délicatesse d'un baiser. La bouchée avait un goût d'abricot, de pieds dans l'eau et d'ivresse à vélo. Ce gâteau était un prodige, jamais de sa vie d'adulte ne s'était-il senti si heureux.
Aussitôt il fit appel à son meilleur pâtissier, donna la liste des ingrédients et lui ordonna de reproduire la merveille.
Mais il n'y avait plus rien. Plus de douceur réconfortante, plus d'ivresse, plus de miracle.
« Ce n'est pas ça ! Recommencez ».
Mais rien n'y fit ni les pâtissiers ni les ingrédients. Aucune bouchée ne lui permettait de retrouver ce bonheur. Son âme avait de nouveau perdu ses couleurs.
« Allons, j'ai dû oublier quelque chose ! Plus d'abricot ! Je suis sûr qu'il y avait plus d'abricot... Il n'est pas possible de reproduire quelque chose à l'identique et d'avoir un résultat différent ! Ce serait folie que tout ça ! Essayons une dernière fois avant d'y retourner. »
Il y eut de nombreuses dernières fois, mais toutes avec la même issue. Peut-être ses souvenirs lui faisaient-ils défaut ? L'âme aurait aimé que quelqu'un murmure la réponse à son oreille, comme... qui était-ce déjà ? Il manquait les souvenirs. Il manquait les sœurcières. Il manquait Douce-heure. Oui, c'était ainsi qu'elle s'appelait !
En pensant à elle, l'âme sentit un frémissement, une douce chaleur et retrouva quelques couleurs.
« Et s'il n'était pas possible de fabriquer ce bonheur à la chaîne ? Si la recette était différente pour chacun ? »
Il lui fallait s'en assurer, retourner voir les sœurcières et leur poser la question. On était le vingt-quatre décembre, dix-huit heures. Il n'était peut-être pas trop tard ! Il pouvait encore courir à la boutique et retrouver Douce-heure, un instant de bonheur et peut-être le garder ?
Il repoussa la chaise de son bureau, mais ses jambes étaient lourdes, et le moindre mouvement l'essoufflait. Que lui était-il donc arrivé ? Il attrapa un manteau, une écharpe et appela l'ascenseur.
Lorsque les portes s'ouvrirent, un vieillard à la mine grise lui faisait face dans son élégant manteau et son écharpe couleur d'automne, reflétant son geste lorsqu'il le salua.
Il n'arriverait pas à temps.
Trente années avaient passé.