Dans la boutique des trois soeurcières, on peut cuisiner quelques bouchées de bonheur. Pas d'ingrédients secrets, mais le prix attendu est particulier. Un conte doux amer à déguster pour petits et grands.
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Dans la routine matinale de Maxime Serran, il quitte son appartement à 8 h 8 avec son chien Loup, un terrier tibétain. Ils passent par le parc où il s'arrête prendre un café, Au Bel Oiseau, qu'il boit au bord d'un bassin où nagent quelques carpes tandis que Loup batifole avec ses copains. Puis il y a le trajet le long du fleuve jusqu'à la librairie où il travaille.

Mais ce matin, il sent sa gorge se serrer et son cœur louper un battement lorsqu'il s'aperçoit que le 8 s'est transformé en 9. Il ne sait où cette heure s'est perdue. Alors il attrape sa veste, manque de la faire tomber, saisit la laisse que son chien tient dans sa mâchoire, cherche ses clés qu'il a déjà dans la main. Et il est 9 h 9 lorsqu'il ouvre la porte, tiré par un Loup qui bondit, pressé de commencer sa promenade, soulager sa vessie et plus si affinité.

C'est un vingt-trois décembre frileux au vent léger qui parvient à s'infiltrer jusque sous son manteau. Les mains dans les poches, il tire la laisse de Loup. Pas le temps de flâner. Il y a ce retard, et ses pensées ne sont pas à la promenade. Deux fois par semaine, il s'arrange pour croiser une demoiselle aux yeux rêveurs. Il ne sait pas son nom, il connait juste d'elle un nez retroussé dépassant de sa grande écharpe multicolore et un regard où se perd le sien. Un jour sur deux, leurs habitudes se croisent. Un jour sur deux, il espère que le lendemain, il va avoir le courage de l'inviter à prendre un chocolat chaud. 

Cinq semaines que son sourire l'a éclaboussé au croisement de leurs deux existences, et depuis, la trace indélébile qu'elle a laissée ne cesse de grandir. Trente-quatre jours. Treize rencontres. Le lundi, le mercredi et le vendredi. Et à chacune d'entre elles, c'est comme un concert de clochettes qui lui assourdit les sens. Son cœur s'affole, son équilibre vacille et il bafouille un bonjour du bout des lèvres. C'est à peine un murmure échappé de la cage de ses dents tandis qu'il sourit. Se connaissant, il sait qu'il n'osera pas lui demander, mais s'il devait ne pas la voir, ce serait comme lorsqu'on loupe une marche. Un pas dans le vide et la sensation de tomber avant que le pied ne touche la suivante.

 

Ce matin, un cardinal s'est posé sur le rebord de la fenêtre de Lena-Huong. D'un rouge éclatant qui se détache dans le ciel en nuances de gris, il a pépié, fait des aller-retour entre le platane et son balcon. Une tasse de thé chaud entre les mains, elle est restée à contempler l'oiseau jusqu'à ce qu'une ambulance dans la rue le fasse s'envoler et la sorte de sa rêverie. Son thé est froid, et elle n'a de toute façon plus le temps de le boire, elle voit de l'autre côté de la rue que le boucher ouvre son store. Ce qui veut dire qu'elle est en retard. Elle n'aime pas la contrainte des heures, mais elle ne peut pas se permettre d'arriver trop en retard. Parfois, Lena-Huong se dit qu'elle est invisible. Personne ne la remarque, enfermée dans la blanchisserie de l'hôtel, elle est une parmi d'autres. Mais qu'elle arrive en retard et elle perd ce pouvoir, devient une cause de tracas. On la montre du doigt. Et elle n'aime pas sortir du lot. 

Alors elle court, sa frêle silhouette enveloppée d'un manteau élimé. Elle ne prendra pas le bus de peur de rester bloquée par la circulation. Elle va couper par le parc. C'est là que s'est envolé le cardinal, et elle y voit comme un signe. Et tandis qu'elle court, une rougeur lui monte aux joues. Pas à cause de l'effort, mais elle repense à ce jeune homme qu'elle croise quelques fois. Il a toujours le nez plongé dans un livre et semble faire confiance à son chien pour le mener à bon port. Par moments, il lève les yeux, comme un sous-marin qui remonterait à la surface pour se repérer, puis il replonge dans les interlignes. Et toujours, il a ce sourire timide et chaleureux comme une petite flamme. Un frémissement part du bout de ses doigts et se propage en une énergie nouvelle. Elle se redresse, et se sent comme ces oiseaux qui semblent si heureux tout là-haut. Aujourd'hui, elle le sait, elle va le revoir.

 

— Ce n'est pas votre heure habituelle, je me suis inquiétée !

Tendant la monnaie, Maxime rougit, bafouille, il a le souffle court. Cette pause avant que la journée ne commence, il ne pouvait pas s'en passer. C'est une respiration, un souffle qui va le porter jusqu'au soir. 

— Non, en effet, j'ai eu une panne de réveil. 

Derrière sa chaude écharpe de laine, la demoiselle acquiesce. Tend un gobelet de café noir. Elle n'a même pas demandé avant de le faire couler.

— Parfois le corps sait mieux que la tête ce dont il a besoin. 

Elle rit. 

— Et votre chien aussi a l'air de savoir ce qu'il veut. Je ne vous retiens pas plus, bonne journée à vous !

Loup tire plus fort qu'à son habitude sur sa laisse dans le parc. Il a repéré un cardinal, le même que reprend l'enseigne du café, et fait des bonds comme s'il voulait jouer avec lui. La tasse de café chaud dans une main, la laisse dans l'autre, Maxime a posé son livre à ses côtés. Assis sur un banc, il souffle pour refroidir sa boisson. Il sait que c'est inutile. La température de son souffle est à plus de trente degrés et l'air autour de lui ne doit pas dépasser les cinq degrés. C'est juste un geste machinal. Un parmi tant d'autres. Les cloches de l'église sonnent la demi-heure. Il va devoir repartir s'il ne veut pas être en retard pour ouvrir sa librairie. De son kiosque, la vendeuse du Bel Oiseau lui fait un petit signe de la main auquel il répond. La pause est terminée, ils se reverront plus tard dans la semaine. Loup revient la langue pendante lorsqu'il l'appelle, légèrement frustré de n'avoir pas croisé les mêmes copains. De n'avoir eu que si peu de temps. D'abandonner son jeu avec l'oiseau.

Aussi, quand son maître jette son gobelet vide et change la laisse de main, Loup en profite pour bondir et retourner vers l'oiseau.

— Loup ! Aux pieds !

Maxime court derrière la laisse qu'il voit traîner par terre, mais elle lui échappe toujours. Loup s'arrête enfin au pied d'un arbre et il espère qu'il ne détalera pas en le voyant arriver. 

 

Le cardinal était bien dans le parc, elle le repère au moment où un chien se poste au pied de l'arbre, la tête dressée, la langue pendante. 

— Pschtt ! Pschtt ! Laisse-le tranquille ce pauvre oiseau, il ne t'a rien fait de mal !

Elle attrape la laisse, et entend dans son dos quelqu'un qui arrive. Se retourne.

 

Quelle peste ce chien ! Il ne pouvait pas se tenir tranquille pour une fois ?

 

Elle n'a pas reconnu le chien sans son maître. Mais oui, c'est ce jeune homme qu'elle croise de temps en temps sur son trajet. 

— C'est le vôtre, je crois.

— Il s'appelle Loup.

Elle s'accroupit et passe ses mains dans la fourrure.

— Ah, il n'a pas l'air d'un grand méchant loup pourtant !

— Non, c'est plus le Loup de mer. Il a la même couleur que les écailles d'un poisson. Comme c'était l'année des L... 

Maxime interrompt sa phrase, déglutit avant de reprendre.

— Enfin, c'était mieux que Limande ou Lamproie.

Il a le visage en feu et se demande ce qui lui prend de débiter de pareilles bêtises. Et pourquoi avoir choisi un tel nom aussi !

Lena-Huong sourit, elle se souvient qu'elle est en retard et frottant la tête du chien :

— Toi, tu ne cours plus après les oiseaux ! Tu vas leur donner une crise cardiaque. 

Puis elle repart en courant, laissant derrière elle un Maxime abasourdi.

Lui se rend compte qu'il a dû avoir l'air d'un imbécile avec ses explications. Puis il se souvient qu'il n'est pas en avance, et repart vers la librairie, oubliant son livre sur le banc.

 

À treize heures, Lena-Huong a droit à une pause déjeuner. Un moment où elle échappe au sifflement des machines, aux odeurs de détergeant, aux vapeurs qui envahissent l'atmosphère de cette pièce saturée d'une lumière blanche et artificielle, sans fenêtre. Tandis qu'elle grignote un sandwich, ses pas l'ont menée là où elle a vu le cardinal quelques heures plus tôt. La marche sera un peu longue, mais elle aura quand même le temps de se poser. Au parc, elle s'assied sur un banc, croque une pomme. Le cardinal est toujours là. Peut-être en est-ce un autre, mais il lui semble reconnaitre celui de ce matin, perché sur la branche d'un arbre nu. Les yeux fermés, la tête en l'air, elle sent la brise sur ses joues, entend le rire des enfants et les rumeurs de la ville qui se mêlent au chant des oiseaux. Une odeur de marrons chauds vient chatouiller ses narines. Il est temps de repartir. Elle enlève un gant, pose la main sur le bois écaillé du banc, sent la douceur du bois sous la pulpe de ses doigts. Des milliers de corps se sont succédé pour donner au bois cette patine. Sa main glisse le long du bois et ses doigts rencontrent un obstacle. Un livre abandonné gît inanimé sur les lattes, les pages voletant sous l'effet de la brise comme le froissement d'ailes d'un oiseau et elle sent son cœur s'emballer. Ses yeux pétillent comme lorsque petite fille, elle trouvait au bord du chemin un nid emporté par le vent, une jolie barrette abandonnée sur un banc. Cette impression d'avoir trouvé, plus qu'un trésor, un petit bout de vie, le fragment d'une histoire. Elle sourit et le glisse dans son sac, repart s'enfermer au sous-sol de l'hôtel dans lequel elle travaille. 

 

À quatorze heures, Maxime ferme la librairie pendant une heure, le temps d'une nouvelle balade pour Loup et d'un casse-croute pour lui. Encore vexé que le chien se soit échappé ce matin, il décide de ne pas se diriger tout de suite vers le parc comme le voudrait l'animal. À cette heure de la journée, le Bel Oiseau sera fermé de toute façon. Il tire sur la laisse et dirige ses pas vers le marché de Noël où il trouvera de quoi manger. Il n'a pas eu le temps de préparer une gamelle. Il prend un Bretzel et une saucisse qu'il partage avec Loup. Le chien accepte l'offrande, mais chaque fois qu'il le peut, il tire sur sa laisse en direction du parc. Soupirant, Maxime abandonne, se laisse guider par le chien. Avec un peu de chance, il retrouvera le roman qu'il a oublié sur un banc.

 

En passant devant une librairie aux grilles fermées, Lena-Huong repense au petit trésor dans son sac. C'est Au bonheur des dames, d'Émile Zola, qu'elle tourne entre ses mains sans l'ouvrir. Un vieux livre, plutôt qu'un livre ancien. Il porte les stigmates de son âge, même si quelqu'un a pris soin de lui, a tenté de lui redonner une jeunesse. Peut-être fera-t-il aussi son bonheur ? Parfois, le bonheur tient à peu de choses. Le chant d'un oiseau, un sourire, un ouvrage oublié sur un banc. Elle se promet d'en lire les premières pages lorsqu'elle prendra son thé en fin d'après-midi avec les collègues. Elle ne se sent pas assez audacieuse pour lire en marchant comme tous ces gens penchés sur leurs portables ou Monsieur Sous-Marin. Elle est plutôt du genre tête en l'air, à rêver avec les oiseaux.

 

Loup, cependant, a retrouvé le cardinal avec lequel il joue. Mais son maître n'a pas la tête à ce petit miracle qui se joue sous ses yeux. Le chien et l'oiseau jouant en dépit de toute différence. Il sent bien que son maître a le cœur lourd, qu'il n'est pas à la promenade. Le maître resserre son manteau pour ne pas sentir la morsure du vent et range ses mains dans ses poches. Puis il l'appelle, et sa voix a une teinte triste. Le trajet de retour est silencieux. Pas de caresse, pas de mots échangés, pas de regards croisés. Loup se serre contre son maître le temps qu'il ouvre la grille, lui donne un peu de chaleur et de réconfort. Peut-être n'aurait-il pas dû insister pour aller au parc.

 

Pas de livre sur le banc, il va devoir commander un exemplaire de ce Bonheur des dames qu'il n'avait pas fini de relire. Avec ce vieux bouquin, c'est un fragment de lui qui s'est perdu. Un des romans rachetés au CDI du collège en fin d'année. Les pages se détachaient par endroit, il était corné et la première page portait la marque indélébile de tampons d'emprunt. Plus de quinze ans avaient passé, mais s'il avait oublié l'histoire, il avait retrouvé le même plaisir de lecture. Désormais, c'était une histoire qui laisse un goût d'inachevé. Demain. Ce soir d'abord, il s'arrêterait chez quelques amis bouquinistes pour essayer de retrouver un exemplaire aussi amoché auquel il pourrait s'attacher.

 

Quand sonne l'heure de fin de journée, Lena-Huong n'a pas relevé la tête de son ouvrage, n'a pas pu prendre un thé et ouvrir son livre. Elle est étourdie de ces heures rythmées par la monotonie. Elle ne s'évade que lorsqu'elle revoit le ciel. Quelle que soit sa couleur. Bleu, gris, rouge, orangé, noir ou percé d'étoiles. Le ciel et les oiseaux.

La ville est illuminée de guirlandes. Des teintes de jaunes chauds et légers qui scintillent sans agresser l'œil. Peut-être qu'elle pourrait profiter de cette fin de journée pour se promener au lieu de rentrer chez elle où personne ne l'attend. 

Elle délaisse les grandes artères aux boutiques sans âmes qui s'ouvrent et se ferment sans laisser de trace et préfère les ruelles du quartier des antiquaires. Là, elle s'attarde devant une vitrine avec un magnifique roitelet en bois, sculpté d'une main habile. L'artiste a reproduit avec une teinte de bois plus claire la calotte jaune bordée de noir et l'oiseau, pendu sous une branche, la tête inclinée, semble prêt à s'envoler. L'objet est beaucoup trop cher pour son salaire, mais elle l'imagine très bien sur une étagère chez elle. Un jour peut-être. Elle quitte l'oiseau de bois et reprend sa route.

 

Les clients n'ont pas cessé de venir de la journée et Maxime a dû se démultiplier pour conseiller les clients, faire les paquets cadeaux, maintenir un semblant d'ordre dans le chaos. Quand la clochette de la porte retentit à la sortie du dernier client, il se sent comme un boxeur qui attend le gong. Il est repoussé dans les cordes, sur son tabouret et ne rêve que d'une chose : se poser avec un bon livre. Il lui reste pourtant à répondre à quelques éditeurs, compter la caisse, ranger et faire la place pour la livraison du lendemain. S'il expédiait quelques-unes de ces tâches, il pourrait s'en aller un peu plus tôt et passer dans le quartier des bouquinistes pour trouver son Bonheur des dames

— Qu'est-ce que tu en penses le chien ? Je passerai le balai demain matin avant d'ouvrir ?

Loup, la tête entre les pattes, tourne vers lui des yeux chassieux sans lever la tête. Puis il émet un bâillement et referme ses paupières. Il n'a pas l'air contre. C'est donc décidé.

 

Le quartier des bouquinistes est éloigné du centre surpeuplé, Maxime aime ces ruelles calmes, loin de la foule. Il y a aussi de vieilles boutiques et des antiquaires. On est loin de la frénésie des boulevards, quelques guirlandes qui pendent jettent des ombres mouvantes entre les brumes et Loup trottine sans effort. Il a certainement reconnu une odeur, parce qu'il s'arrête devant une vitrine, hume le sol un instant, lève la tête et pousse un petit couinement. Derrière la vitre, un magnifique oiseau de bois, tête en bas semble les fixer. Ce n'est pas le même que celui après lequel il courrait au parc, reconnait Maxime. Et s'il est incapable de nommer cet oiseau, il ne peut qu'admirer le travail d'orfèvre. Ce pourrait faire un joli cadeau pour ses parents. Et si ça ne leur plaisait pas, il pourrait tout aussi bien le garder. 

 

Dans ce quartier, Lena-Huong apprécie particulièrement une boutique de fleurs. C'est un endroit plein de douceurs et de couleurs. La fleuriste, pleine d'énergie et toujours souriante, sait composer des bouquets merveilleux pour des prix tout à fait raisonnables. Un de ces bouquets pourrait égayer le rebord de sa fenêtre. Et peut-être attirer quelques oiseaux.

 

Quand il ressort de la boutique, Maxime est content de son achat. Le cadeau est original, il a une âme. Il ne sait pas encore s'il l'offrira ou le gardera pour lui. Il sent une douce chaleur, car une image, un visage s'est imposé à lui. Du cadeau, ses pensées le mènent à ses parents qu'il voit dans deux jours, pour fêter Noël en famille. Il se charge d'amener le dessert et il sait qu'un poinsettia ferait plaisir à sa mère pour égayer la table. Il lui en offre un chaque année quand il vient. Pas question de déroger à ses habitudes.

Loup le tire presque vers le fleuriste, et Maxime a du mal à suivre. Il est aussi excité que lorsqu'il chassait ce bel oiseau rouge, avant qu'il ne s'échappe et qu'ils croisent...

 

Le bouquet que lui a préparé la fleuriste est aux couleurs de l'hiver : hellébores blanches, renoncules, eucalyptus et gypsophile, avec des touches de chardon argenté. Lena-Huong pourra emporter chez elle un peu d'esprit de fête. Elle ouvre son sac et part à la recherche de son portefeuille, pose le roman sur le comptoir pour se faire un peu de place et y voir plus clair. Le bouquet payé, elle prend le bouquet dans une main, referme son sac et se presse vers la sortie.

 

Maxime ouvre la porte pour laisser entrer Loup plus excité que jamais. La laisse s'est emmêlée dans ses pieds, si bien qu'il a la tête baissée lorsqu'il ouvre la porte, tentant désespérément de se libérer.

 

La fleuriste souhaite un joyeux Noël à sa cliente qui se retourne pour lui répondre. Elle a entendu la porte s'ouvrir et essaie de libérer un peu de place, mais en reculant, elle bute contre un chien tout excité. Sa main tente de se rattraper au comptoir, dérape sur le livre posé dans un coin et elle serait tombée si l'homme qui vient d'entrer ne l'avait pas retenue. Elle reconnait son sauveur, son sourire et l'éclat de son regard. Un frisson la parcourt. 

Une bulle de silence s'est formée autour de leurs âmes emmêlées, qui n'est perturbée ni par les jappements de Loup, ni par la radio dans la boutique.

— Gui !

— Non, moi c'est Maxime !

— Non, je voulais dire : nous sommes juste sous le gui.

Comme un collégien, Maxime se met à rougir et se baisse pour ramasser l'ouvrage tombé au sol. Il reconnait aussitôt l'exemplaire et ses doigts frémissent en caressant la couverture qu'il connait tant.

— Il est à vous ?

 

Un tintement de clochette interrompt ce moment suspendu lorsque la porte de la petite boutique s'ouvre.

— Excusez-moi, je pense avoir oublié un liv...

Lena-Huong porte une main à ses lèvres avec l'impression d'être l'intruse dans une pièce qui s'est jouée sans elle. Son bras est glissé dans celui d'un homme que Maxime reconnait, un client de la librairie. Un de ces doux dingues au nez toujours plongé dans ses livres. Loup joue parfois avec son chien au parc.

— Désolé, c'est pas important, je repasserai. Pardon. Au revoir.

Elle s'éloigne et pouffe derrière sa main au bras de son ami.

 

La fleuriste sourit devant leurs deux airs ahuris. À la radio derrière elle, Juliette Greco de sa voix suave chante les amours d'un poisson et d'un oiseau qui ont finalement réussi à se trouver.

— Anna. Je m'appelle Anna.

— Oui, la demoiselle du Bel Oiseau.

— Et vous, le monsieur des jours impairs.

Maxime acquiesce sans avoir lâché le bras d'Anna.

Loup les observe, la langue pendante, les yeux plissés lui donnent un air satisfait. Tandis qu'ils s'éloignent côte à côte d'un pas égal, le chien s'arrête un instant, lève la tête. Dans la nuit un cardinal vient de se percher sur le fil d'une guirlande. 

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Une branche de gui

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