Le café était quasiment vide lorsque l'homme se présenta. Une cinquantaine d'années peut-être. Le visage bonhomme, les tempes grisonnantes, il portait un costume froissé qui avait dû connaître des jours meilleurs.
— Bonjour la compagnie !
Son salut avait été lancé à la cantonade, comme s'il était un habitué des lieux. Il avait tellement vu de cafés dans ce style qu'il s'y sentait comme chez lui.
— Monsieur Grot ? Merci de vous être déplacé. Je suis Marc Quint, du Daily Bigorre.
Le jeune homme s'était levé pour serrer la main de son invité, manquant renverser le verre d'eau posé sur sa table.
— Y'a pas d'quoi, mais appelez-moi Patrick, j'ai l'impression que vous parlez à mon paternel sinon. Vous savez, en général je crois pas en ce genre de conneries, mais j'ai pas mal changé ces derniers mois. D'ailleurs, c'est pour ça que j'ai accepté de vous voir.
— Vous m'ôtez une belle épine du pied ! Le journal veut faire une rubrique spéciale sur les contes de Noël cette année, et j'avoue que les témoignages sont rares.
— Et pourtant ces histoires existent, croyez-moi ! Je vais commander un café, je vous en offre un ? Prenez une part de tarte aussi ! Mademoiselle, deux allongés, et une part de tarte pour le gamin ! Dites, ça va passer à la télé votre truc là ?
— Non, c'est un bon vieux journal papier ! Vous savez ce qu'on dit, les paroles s'envolent, mais les écrits restent.
Patrick eut l'air un peu dépité. Sur son visage très expressif, cela se traduisait par une coordination quasi parfaite de ses traits qui semblaient tout d'un coup vouloir rester chacun dans son coin. Les lèvres faisaient le grand écart vers le Sud, tandis que les sourcils pointaient au Nord.
— Ah. Dommage. Moi je pensais que ça passerait au journal de 13 h.
Le jeune journaliste eut un sourire condescendant.
— Non, désolé de vous décevoir, ça ne passera pas au treize heures, comme vous voyez, je n'ai pas de caméra, juste mon carnet, un stylo et mon téléphone pour vous enregistrer.
Enclenchant l'enregistreur, le jeune homme commença.
— Bien, monsieur, pardon... Patrick, racontez-moi votre histoire, si vous voulez bien.
Patrick prit une grande inspiration avant de se lancer.
— Pour bien comprendre, il faut que je vous parle un peu de moi. Tout petit déjà, j'adorais donner des coups de pied aux pigeons. Quand je vois quelqu'un se casser la gueule, je me marre, je ne regarde pas s'il a mal. Je ne trie pas mes déchets et je jette mes mégots n'importe où. Au ciné, je fous du pop-corn partout. Si quelqu'un n'est pas du même avis que moi, c'est forcément un con !
Patrick fit une pause et joua un instant avec le menu posé sur la table. Il avait baissé les yeux, ne regardait plus le journaliste, mais fixait un point dans le vide.
— Et ma femme... J'ai déjà voulu lui offrir une augmentation mammaire en cadeau, des trucs qui coûtent une blinde, qualité naturelle, je pensais faire plaisir ! Mais on m'a fait comprendre que c'était une idée de beauf. Alors je lui ai offert un nouveau lave-vaisselle. Mauvaise idée. Du coup, pour notre anniversaire de mariage, j'ai essayé de me rattraper. J'avais réussi à dégotter deux billets pour le quart de finale au Vélodrome. Eh bien Madame m'a fait la tronche pendant quinze jours !
Redressant la tête, il eut un faible sourire.
— Tout était fait de bon cœur pourtant ! Mais ça, c'était avant l'incident...
Patrick s'interrompit pour boire une gorgée de café, appréciant surtout la chaleur de la boisson.
— Mon boulot, reprit-il, c'est commercial. Pas le genre à rester les miches collées derrière un bureau, au téléphone toute la journée. Non, je suis de la vieille école, le cul sur le siège chauffant de la Mégane, j'avale les kilomètres d'asphalte par tous les temps, de jour comme de nuit, la valise dans le coffre bourrée de caleçons imperméables et de chaussettes introuables. Vous connaissez peut-être ? Le logo c'est un Q majuscule entouré. Non ? Le slogan c'est « Je reste au sec avec le Q dans l'O ». Ça vous dit rien ? Je vous en mettrai un de côté. C'est ça que je vends. C'est pas très glamour, mais ça fait bouillir la marmite !
Le tiroir-caisse du café s'ouvrit avec un « TING » sonore qui ponctua les paroles du représentant. Le journaliste, enfoncé au fond de son fauteuil, se redressa un peu, avançant son carnet sur lequel il avait griffonné quelques mots à peine.
— Merci, mais je ne vois toujours pas en quoi votre histoire pourrait m'intéresser.
Les mains de Patrick reposèrent le menu, se réfugièrent dans les poches de son manteau.
— J'y arrive ! reprit-il. Ce jour-là, j'étais perdu en pleine montagne noire sur une départementale si petite qu'on aurait eu du mal à se croiser à deux bagnoles de face. C'était la semaine avant Noël, il avait neigé, et malgré le chauffage, voir toute cette surface blanche à peine scarifiée par la route, ça me filait des frissons jusque dans les arpions. Dès que j'ai aperçu un petit chemin où me garer, j'ai décidé de m'arrêter un instant prendre un café bien chaud. J'ai toujours une thermos dans le coffre, je ne suis pas fan du réchauffé, mais là, j'allais autant l'apprécier que si je le dégustais à la terrasse du Florian à Venise !
— Désolé de vous interrompre, mais pour être bien sûr, dans le thermos, il n'y avait que du café ? Pas d'alcool ? Rhum, whisky, cognac... Vous comprenez, il faut que je sois certain de la véracité des faits...
— Naaaan ! Je vous jure sur la tête de San Marco, Saint-Estèphe et Saint-Émilion, il n'y avait que du café. Pas une goutte de remontant ! Je suis parfois un con fini, mais jamais entre les repas ! Le petit armagnac, je le réserve pour le dimanche devant Drucker, et c'est tout ! Bon, vous voulez connaître l'histoire oui ou marre ?
— Je vous en prie, continuez !
— Où j'en étais moi ? Ah oui, le café. Donc je m'enfonce un peu sur le chemin, j'arrête le moteur, et je descends récupérer ma thermos dans le coffre. Imaginez, à droite, tout blanc, à gauche, tout blanc, et devant moi, des arbres collés les uns aux autres comme s'ils essayaient de se réchauffer à la manière des manchots sur la banquise ! Et là, perdu au milieu de nulle part, j'entends quelqu'un jurer comme un chauffeur polonais en manque de Vodka ! Avec ce froid, je me dis que c'est quelqu'un qui doit être sacrément dans la mouise, et je me marre bien en imaginant le pauvre gars qui aurait tombé ses clés dans la neige. Riant encore, j'allais me remettre au volant de la voiture quand j'ai reçu une boule de neige en pleine tronche. « Au lieu de te marrer comme un âne, tu pourrais aider ! » Je n'avais aucune idée d'où venait la boule de neige, mais j'avais moyennement apprécié. « Là-haut, abruti ! » Je levai la tête en direction de la voix, et je vis un vieillard avec un bonnet rouge comme celui du commandant Cousteau planté sur la tête. Mais la comparaison s'arrêtait là, parce que mon vieillard était rond comme un tonneau, avec une ridicule doudoune blanc sale, et surtout, il était perché au sommet d'un sapin. Comment diable s'était-il retrouvé là ?
« Qu'est-ce que vous foutez là ? je lui ai demandé. Vous avez raté votre saut en parachute ou vous vous êtes pris pour une cigogne ? »
« Non, je suis le père Noël et j'ai eu un accident de traineau ! Envoyez-moi votre Opinel, que je coupe la branche qui s'est plantée dans ma doudoune ! Je n'arrive pas à me dégager. »
J'ai toujours un Opinel dans la poche, cadeau de mon père pour mes douze ans. Je n'avais pas spécialement envie d'aider Grincheux, mais je n'allais quand même pas le laisser moisir sur sa branche. Qui sait quand passerait la prochaine bagnole ? Alors j'ai fait une grosse boule de neige, mis l'opinel dedans et je lui ai balancé de toutes mes forces ! Œil pour œil. Le vieux a attrapé la boule de neige sans mal. J'étais un peu frustré, mais c'était de bonne guerre. Quelques minutes plus tard, alors que je l'attendais au chaud dans la voiture, il a toqué à ma vitre pour me rendre le couteau. Et comme si ça ne suffisait pas, il m'a demandé de le déposer au prochain village. Comme il était tout crotté et puait l'écurie, j'ai hésité. Je me suis pris une première remarque, « Tu n'as vraiment pas l'esprit de Noël toi... » C'était mal me connaître, je m'étais encore plié en quatre pour ma femme, un abonnement à la salle de gym et un programme minceur ! Je pensais lui en boucher un coin, mais il a eu un rire dédaigneux. « Pour les sentiments, tu reviendras ! », « Ma femme, je la traite comme une princesse ! » que je lui ai répondu.
Il commençait à me courir lui, pas un merci, et maintenant il se foutait de ma pomme. Et il continuait : « Tu n'aurais pas un portefeuille à la place du cœur ? En peau d'oursin, doublée porc-épic. Il faut apprendre à lâcher les émotions ! » Et il a blablaté tout le chemin sur l'esprit de Noël, le partage, l'empathie et tout un tas de débilités dans le genre. Je lui ai bien fait comprendre que ses théories je m'en tamponnais le coquillard, Noël c'est commercial, et si je n'achetais rien à ma femme, j'aurais droit à de la soupe à la grimace pendant des mois ! Croyez-moi, j'étais bien content de me débarrasser de ce beauf au premier village. En sortant de la voiture, il m'a tendu une main que j'ai serrée en calculant combien ça allait me coûter de faire nettoyer le siège qu'il avait dégueulassé. Il a gardé ma main et m'a regardé dans les yeux. « Tu sais quoi, j'ai envie de t'aider. Tu vas oublier de réfléchir avec ton portefeuille et penser aux autres. Et si dans un an tu trouves que ta générosité n'a pas été payée en retour, tu pourras m'envoyer la note. » J'ai éclaté de rire, acquiescé et demandé à quelle adresse pour me débarrasser du cinglé, certainement l'idiot du village. « T'as qu'à écrire au père Noël ! » Quel crétin ! De toute façon, il ne fallait pas être bien malin pour se retrouver bloqué en haut d'un arbre. J'ai jeté un dernier coup d'œil par la fenêtre, et le vieux avait disparu, balayé par un vent de neige !
Et peu après, ça a commencé à déraper.
Là, Patrick fit une pause dans son récit, commanda un autre café qu'il satura de lait et de sucre. Marc en profita pour brancher son enregistreur sur une batterie externe.
— Et ensuite ?
— Pas grand-chose au début. C'est pour ça que je m'en suis pas tout de suite rendu compte. Je laissais un pourboire quand j'allais au restaurant. Je laissais aussi quelques pièces au gars qui fait la manche au feu rouge. C'est venu comme ça, sans que je m'en rende compte, je gardais toujours un peu de monnaie au fond de la poche pour laisser dans la soucoupe. J'ai bien dû laisser cent euros dans l'année, facile. J'étais payé en retour avec des sourires, des remerciements, parfois on m'offrait le café. J'ai arrêté de jeter mes mégots n'importe où. Puis j'ai arrêté de fumer.
Ses doigts jouent avec les grains de sucre sur la table.
— Au boulot aussi, j'ai déconné. Avec les clients, j'ai commencé à accorder des prix, des petites ristournes. Là je vais avoir plus de mal à chiffrer ce que ça m'a coûté. Peut-être cinq biftons. Souvent, ils me rappelaient ou me conseillaient à leurs amis, ça compensait. J'ai arrêté de croire que j'avais toujours raison aussi, ça fait bizarre !
— Votre quotidien a changé donc à la suite de cette rencontre ?
— Oui. Mais là où ça a le plus changé, c'est à la maison. Je me suis rendu compte que j'avais été un abruti. J'ai... J'ai revendu mes vinyles, et avec, j'ai payé les vacances de ses rêves à ma femme. On est partis en République Dominicaine, huit cents billets de plus ! Je me suis excusé pour les cadeaux foireux que j'avais pu lui offrir. Du coup, Marie, ma femme, elle s'est inquiétée. Elle m'a demandé si j'avais une maîtresse, des trucs à me faire pardonner. Et c'est là que j'ai commencé à comprendre que Grincheux, il n'était pas net. Qu'il m'avait jeté un sort, hypnotisé ! J'y crois pas moi à ce genre de truc. Mais je me suis mis à chialer devant ma femme en m'excusant d'avoir été un con. Et ça, tu me l'aurais dit il y a un an, je t'aurais ri à la gueule. Je sais additionner deux et deux. Si j'ai changé, c'était forcément la faute de mon autostoppeur !
— Donc vous pensez que ce vieillard que vous avez aidé à descendre de l'arbre...
— Je crois qu'il était bien ce qu'il avait dit, le père Noël, et qu'il avait réellement eu un accident de traineau !
Délaissant son sucre et sa tasse, Patrick redressa les yeux et attrapa la main du journaliste qui tenta tant bien que mal de se dégager.
— Vous avez une autre explication vous ? Est-ce qu'on peut devenir moins con du jour au lendemain, comme par magie ? Réponse : non. En tout cas, comme il m'avait dit que je serais satisfait ou remboursé, j'ai fait le compte, j'en suis pour deux milles de ma poche. Par contre, avec ma femme ça va beaucoup mieux, et aujourd'hui, j'ai honte du type qui s'est regardé dans mon miroir pendant des années. Ce n'est pas toujours facile, mais je pense que j'ai progressé, même si je n'ai pas encore réussi à parler à ma fille.
— Vous avez une fille ?
— Oui, comme je t'ai dit je ne suis pas très fier du gars que j'ai été. Je crois que c'est la plus grosse connerie que j'ai faite. J'étais trop borné pour la laisser vivre sa vie. C'était une bonne gamine pourtant ! Mais j'acceptais pas qu'elle ait ses propres idées. Elle est bien plus intelligence que moi ma môme. C'est normal qu'elle ait pas voulu rester avec un con pareil. Elle me supportait plus. On s'est engueulés. J'ai dit des choses que j'aurai pas dû. J'ai pas levé la main sur elle, mais j'ai failli. J'ai vu dans ses yeux que j'étais allé trop loin. Elle est partie à dix-sept ans, et depuis on ne s'est plus parlé. C'est aussi pour ça que je suis ici.
— Vous voulez dire qu'elle travaille ici ? C'est la serveuse ?
— Tu t'es cru dans un téléfilm de Noël du dimanche après-midi ou quoi ? Avec la famille réunie au pied du sapin après avoir sauvé l'élevage d'alpagas ? Ce n'est pas parce que j'ai peut-être rencontré le père Noël qu'il faut croire à tout ! Non, ma fille vient passer les fêtes à la maison, et moi je libère la place, pour qu'elle profite des vacances avec sa mère. Un jour peut-être nous arriverons à nous entendre, au moins à nous parler. J'aimerais bien croiser à nouveau le chemin du bonhomme, qu'il soit Saint-Nicolas, Odin ou juste un vieux fou.
— Et vous lui diriez quoi si vous le rencontriez ?
— Je lui dirais que j'ai fait le compte, et que j'étais bien plus tranquille quand je ne me souciais pas des autres, quand je m'asseyais sur ma conscience. Mais que maintenant que j'y ai goûté, je veux plus revenir en arrière.
La clochette de la porte d'entrée retentit. Le journaliste se tortilla sur sa chaise et vit une mère et son enfant entrer, puis, déçu, jeta un regard par la fenêtre.
— Tu cherches quoi ? Le père Noël ?
Le jeune homme eut le bon goût de rougir et d'acquiescer timidement.
— Arrête de regarder la porte, il ne va pas la franchir, déguisé en vieillard anonyme. Je suis sûr qu'il aura le message quand même. Je compte bien sur toi et ta feuille de chou pour diffuser l'info.
Patrick regarda sa montre.
— Hop là ! Il va être l'heure que je reprenne la route. Je paye la note, tu peux laisser un pourboire ? Et ne sois pas radin s'il te plaît... Le père Noël te regarde !
Arrivé à sa voiture Patrick eut la surprise de voir les quatre roues crevées. Il donnait des coups de pied dans la roue quand un quatre-quatre générant son propre camouflage de fumées noires s'arrêta à ses côtés. La fenêtre s'ouvrit sur un vieux hirsute aux sourcils broussailleux, une clope collée à la lèvre. Sur la porte on pouvait lire : P. Fouhétar, charbonnier. Un sourire railleur se dessina sur son visage.
— On dirait que vous avez des ennuis. Je vous dépose ? On fait parfois de drôles de rencontres dans le coin. Vous avez l'air sympathique. Vous savez quoi, j'ai envie de vous aider. C'est Noël après tout !
Un élephant dans la neige Maman j'ai raté le traineau