Odelis attend qu'une pièce commence. Un seul jour, un seul lieu : la cuisine de Mamie Rose. Du petit matin au réveillon, une famille prépare Noël. Lisa cache sa fatigue, Rose fait semblant d'aller bien, les enfants se demandent si le Père Noël existe vraiment. Mistigri le chat observe depuis son placard. Ce soir, il verra que les plus belles comédies sont celles qu'on joue en famille.
Temps de lecture : 19min | À lire à partir de : 16+
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Comédie familiale en cinq actes

PERSONNAGES

LES OBSERVATEURS

  • ODELIS -- Lutin facétieux, spectateur curieux de la comédie humaine
  • LE PÈRE -- Acteur et observateur de la pièce
  • MISTIGRI -- Chat de la maison, témoin silencieux et philosophe malgré lui

LA FAMILLE -- GÉNÉRATION DES PARENTS

  • MAMIE ROSE -- Matriarche de la famille, gardienne des traditions et des recettes
  • LISA -- Fille de Rose, mère de famille fatiguée par le poids du quotidien
  • FRED -- Mari de Lisa, tendre et gourmand
  • ALEX -- Fils de Rose, frère de Lisa, père attentionné

LA FAMILLE -- GÉNÉRATION DES ENFANTS

  • CAMILLE -- Adolescente, oscillant entre deux âges, consciente des triglycérides
  • THÉO -- Cousin de Camille, entre enfance et adolescence, déjà désabusé
  • LÉO -- Petit garçon, encore croyant et innocent
  • ANGÈLE -- Cousine, compagne de goûter de Léo

ÉVOQUÉS MAIS NON PRÉSENTS

  • La femme d'Alex
  • Sarah (l'amoureuse supposée de Théo)
  • Les oncles, tantes et autres cousins

LIEU UNIQUE

La cuisine de Mamie Rose -- une pièce minuscule au formica jaune poussin, aux placards écaillés, témoin de toutes les joies et peines familiales.

TEMPS

Une journée de veille de Noël, du petit matin à minuit.

ODELIS, LE PÈRE.

Le père.

Que fais-tu là, caché dans un coin sombre Odelis ? Lutin facétieux, aurais-tu à l'esprit quelque farce ? Que prépares-tu donc ?

Odelis.

Nulle farce que celle qui va se dérouler sans qu'à aucun moment je n'intervienne. J'observe, père. J'attends la pièce qui n'est pas encore écrite. J'essaie de comprendre ce que cette nuit a de spécial. C'est une histoire aussi vieille que vous et qui suit les règles du théâtre antique : un seul jour, un seul lieu, un seul fait accompli.

Le père.

Et qui en sont les acteurs ?

Odelis.

Il y en a beaucoup, je le crains. Enfants et parents, oncles, tantes et cousins, et n'oublions pas non plus le chat, Mistigri qui a reniflé notre présence !

Le père.

J'aurais aimé rester et regarder avec toi, mais ce soir je dois travailler. Une fois l'astre couché, je ne pourrai plus rester.

Odelis.

Je le sais vieux père, vous faites partie de la pièce. Mais chut, le jour point à l'horizon, et voilà que déjà s'avance le premier personnage.

Acte I - Le matin

La nuit n'a pas encore capitulé, le jour ne s'est pas encore levé. C'est l'heure bleue où tous les chats sont gris. Deux billes d'acier sont ouvertes et observent la cuisine. Le chat s'est étiré, et son regard fixe un placard en hauteur, à l'affût d'un mouvement. La maison est endormie. On entend juste des pas et le parquet qui craque. La porte de la cuisine s'ouvre sur Lisa qui pénètre dans la minuscule cuisine, allume la lumière. L'ampoule grésille, vacille, s'allume. Mistigri s'est fait une place sur la table envahie : des épices, une corbeille à pain et des pots de confiture. La table porte les traces de nombreux plats posés trop chauds et de couteaux trop affûtés. Malgré tout, elle arbore toujours avec fierté sa couche de formica jaune poussin. Les yeux du félin se tournent vers la nouvelle venue, se voilent en un clignement de paupière. Il étire ses pattes avant et se redresse.

— Bonjour Mistigri. Tu attends tes croquettes c'est ça ?

Lisa tend la main vers le placard que fixait le chat quelques instants plus tôt et en sort un paquet de croquettes.

Tandis que le café coule dans l'antique cafetière à filtre en une symphonie de borborygmes organiques et de sifflements, Lisa ouvre les volets de bois acajou, dont la peinture s'écaille et laisse entrer l'air froid. La maison est surchauffée et Lisa dans son pyjama en pilou-pilou, sent avec bonheur les dernières traces de sommeil s'évaporer avec la brume matinale. Le jardin qu'elle connaît par cœur avec son grand sapin, le pommier et l'allée de graviers qui semble le diviser en deux royaumes amis, ne dévoile que des ombres ouatées. Au loin, deux tourterelles se répondent.

La journée va être longue, il reste encore beaucoup à faire. La fenêtre se referme sur un grincement familier. Le temps de rêver est achevé.

Elle ouvre le réfrigérateur rempli à ras bord sans trop savoir ce qu'elle vient y chercher. Le bourdonnement du moteur la garde dans un état hypnotique. Elle sort la pâte à biscuit qui repose au frais depuis la veille et commence à étaler la préparation. Cette recette, elle la tient de sa mère qui en faisait des boîtes entières lorsqu'ils étaient enfants. Aujourd'hui, c'est elle qui a pris le relais des traditionnels biscuits de Noël.

— Bonjour chérie !

Attiré par l'odeur suave du café, Fred vient d'entrer dans la cuisine. Ses chaussettes ne sont pas assez épaisses et il sent la fraîcheur du carrelage sous ses pieds. Il frissonne et dépose un baiser au coin des lèvres de sa femme. Appuyé sur le rebord de la fenêtre, il boit un grand bol dans lequel il trempe de temps en temps un morceau de pain grillé. Les odeurs se mélangent. Celle du café frais, des miettes cramées dans le grille-pain, du pot de confiture de mures resté ouvert et de la pâte à biscuit encore fraîche. Il aimerait prolonger ce moment.

— Besoin d'aide ?

— Oui, merci, j'aimerais avancer avant que les enfants ne se réveillent. Tu peux attraper une plaque à pâtisserie ? Dans le placard du bas. Non, l'autre. Voilà.

Une main inquisitrice bouscule les casseroles en équilibre et, en une fraction de seconde, un bruit de tous les diables résonne dans la maison endormie.

— Chut ! Tu vas réveiller les enfants !

Tous deux se regardent quelques secondes, dans un silence suspendu, attentifs aux moindres bruits.

— Mamaaaaan ! Je peux me lever ?

— Et c'est parti ! Que le spectacle commence. Je vais nourrir les fauves.

Fred entasse sur un plateau quelques bols, du chocolat en poudre, pain, confiture et une pile de paquets de gâteaux. Un moment, il se demande si ces paquets ne sont pas périmés, s'ils ne l'étaient pas déjà avant sa naissance. Puis il sort en poussant la porte du dos.

Revenant à sa recette, Lisa choisit pour chaque saveur un emporte-pièce différent. Rond pour la noix de coco, sapin pour le citron, cœur pour le chocolat et l'étoile pour la cannelle. Les mots sortent à voix haute, comme un mantra, comme lorsqu'elle les répétait petite fille.

— Ça sent bon ici ! Mamie Rose vient d'entrer dans la cuisine, un sourire intemporel accroché au visage. Sa main ridée s'attarde sur le chambranle dont elle connaît la moindre aspérité. Sans ses lunettes, ses yeux myopes plissés lui donnent l'air d'un enfant prêt à faire une bêtise.

— Bonjour Maman. Bien dormi ?

— Oh, je suis réveillée depuis longtemps, mais je restais au lit de peur de vous réveiller.

Ce pieu mensonge réchauffe le cœur de Lisa qui dépose une bise sur la joue tendue. Mère et fille retrouvent alors des gestes de connivence, se frôlant dans la cuisine sans jamais se marcher sur les pieds alors que les biscuits se multiplient sur les plaques de cuisson.

— Je continue ! Tu ferais mieux d'aller te préparer Lisa, ton frère devrait arriver vers onze heures. Et puis, tu ne connais pas bien mon four. Il n'y a que moi qui sache apprivoiser ce monstre !

Lisa sourit en regardant le vieil appareil à gaz qui attend la gueule béante qu'une étincelle vienne réveiller le brûleur.

— Très bien, je te laisse aux fourneaux. Tout à l'heure, on amènera les enfants faire un tour au parc, ça les occupera. Tu seras prête ?

— Dans une heure et demie, tout sera prêt !

Mistigri s'étire et quitte la chaise, il sait que les premiers rayons de soleil ne vont pas tarder à réchauffer la chambre du premier étage, il ne veut pas les manquer.

Rose allume le gaz et tend une allumette vers les brûleurs. Elle doit s'y prendre à plusieurs reprises avant que la magie n'opère et qu'une flamme accueillante le réveille. Puis elle enfourne la première plaque. Elle n'est plus la grand-mère ni la mère, elle est la fillette qui apprenait ces gestes de sa propre mère et goûtait du bout du doigt, un morceau de pâte crue.

Le silence est revenu dans la cuisine, tous les acteurs ont quitté le théâtre. La maison est désormais envahie de l'odeur sucrée des biscuits à laquelle se mêlent la cannelle, la vanille ou le gingembre.

Acte II - L'après-midi

Quelques instants de calme ont passé. Rien ne bouge, mis à part les battements de queue du chat qui a retrouvé sa place et égrène les secondes. Il est temps pour les acteur de revenir en scène, laissons-leur la place.

Mamie Rose oscille de pas en pas jusqu'à sa chaise sous la surveillance de Mistigri. Elle s'assied, grignote un morceau de pain. Une voix résonne depuis le bas de la maison.

— Maman, c'est nous !

Alex entre et s'inquiète de la voir assise seule.

— Tout va bien, j'avais juste un petit creux. Ta sœur est allée se promener avec les enfants, je voulais être là à votre arrivée.

Alex pose la bouteille de vin qu'il avait dans la main.

— Tu es allée voir un docteur ?

— Ne t'inquiète pas, c'est normal à mon âge.

— Il faut quand même prendre soin de toi maman. Eh puis, qui garderait les petits quand on en a besoin ?

Son rire est une poule qui caquette. Trois courts hoquets sur des notes différentes.

— Oh, ne compte pas te débarrasser de moi tout de suite !

Une main sur le dossier de la chaise, Alex embrassa sa mère sur la joue tendue.

— Alors on fera un effort pour te supporter encore ! Il reste de la place au frigo ? On a les huîtres dans la voiture.

— Mettez-les au garage, elles resteront au frais.

— Parfait ! Théo, Léo, les enfants ! Venez faire la bise à mamie !

Les enfants accoururent dans la minuscule pièce.

— Mon Dieu, Théo, tu as encore grandi ! Combien tu mesures ? Tu es bientôt plus grand que mamie !

Léo se gratte le ventre en se mettant sur la pointe des pieds pour se grandir un peu.

— Moi aussi mamie j'ai grandi, hein ?

— Mais oui, Léo ! Tu es bien grand toi aussi. Viens, que je te fasse un bisou mon grand !

— Il est où Mistigri ?

— Regarde, il s'est caché là-haut pour surveiller son territoire.

Mamie Rose montre le chat réfugié sur un des placards. Il observe d'un air curieux la scène de retrouvailles qui se joue devant lui avant de tourner la tête vers l'extérieur. Un bruit a attiré son attention.

— Ah, fait Mamie Rose, il me semble entendre quelqu'un dans l'entrée, ce doit être tata Lisa qui revient.

— Hey ! Salut frérot ! Salut les enfants !

La cuisine devient alors le théâtre d'effusions de joie, d'accolades et de rires.

— Je vous aime tous beaucoup, mais on est un peu trop nombreux pour cette petite cuisine ! Allez jouer aux cartes ou regarder la télé, je m'occupe du repas de midi.

Théo, déjà devant la télé, s'exclame :

— Cool, on mange quoi à midi ? J'ai trop faim !

— Carbonara !

Un hourra général retentit, hormis Camille dont la voix d'adolescente oscille encore entre l'aigu et le très aigu.

— Des carbo, sérieux, c'est bourré de triglycérides et je vous dis pas l'indice glycémique !

— T'inquiète pas fillette ! Tonton te fera une salade verte si tu préfères. Sans huile !

Alex commence à préparer les pâtes tandis que Lisa découpe le guanciale en dés.

— Tu as l'air fatiguée sœurette, tout va bien ? C'est toujours le boulot ?

— Je n'ai pas envie d'en parler aujourd'hui, Alex. C'est Noël demain et j'aimerais me changer les idées.

— Tu sais, tu trouveras toujours une excuse pour repousser cette discussion. Mais si tu veux parler, je suis là.

Léo débarque dans la cuisine, le doudou dans les bras, des trémolos dans la voix.

— Maman, c'est vrai que les lardons dans les carbonara c'est Peppa Pig ?

Mistigri en a profité pour s'infiltrer et vient réclamer des caresses à Lisa qui le ramasse en un geste réflexe.

— Mais non mon chéri, qui t'a raconté ça ?

Léo fait volte-face et se rue dans le salon.

— Tu vois Théo, c'est même pas vrai ! C'est maman qui l'a dit !

Lisa, fatiguée, égoutte les pâtes et garde un peu d'eau pour mélanger au parmesan.

La porte s'ouvre et se ferme. Petit à petit, la cuisine se vide. Seul reste le chat, témoin et gardien du temple. L'horloge traverse les heures dans un tic-tac infatigable, dopé aux piles Duracell. Les parents ont quitté la place, remplacés par les ados. Camille a son téléphone dans la main, elle regarde une vidéo de son cousin en train de jouer.

— T'es vraiment nul, le taquine-t-elle en montrant son score.

— N'importe quoi, j'étais pas concentré.

— Tu étais en train de texter avec Sarah, avoue, réplique Camille avec un sourire narquois.

— La ferme ! rougit Théo, lui jetant un morceau de pain.

Lisa intervient :

— Eh, on se calme là-dedans !

— On fait rien de mal, on discute. D'habitude, c'est toujours vous qui squattez la place !

— On allait faire une partie de Loup Garou, il y a des volontaires ? Ce serait bien qu'on fasse une activité ensemble.

Mistigri observe encore une fois le retrait de la marée humaine. La cuisine redevient le royaume du chat.

Odelis.

Mistigri, toi qui vois tout de cette scène, saurais-tu m'expliquer ce qui se joue ? Est-ce que les sensations s'usent, s'émoussent au fil du temps ? Tant de doutes, de larmes retenues, est-ce là le résumé d'une vie ? Où est donc passée la magie ?

(Le chat se contente de lever la tête avant de reprendre son toilettage. C'est une autre voix qui répond)

Le père.

Impatient ! La pièce n'est pas finie que déjà tu veux en tirer des leçons. C'est à la fin du bal que se paient les musiciens.

Odelis.

Père, vous êtes encore là ? Hâtez-vous, ça va bientôt être à vous d'entrer en scène !

Acte III - La soirée

La porte de la cuisine s'ouvre légèrement. Deux centimètres de patte noire se glissent dans l'interstice, se retirent pour laisser la place à un museau, deux oreilles, puis c'est Mistigri tout entier qui hume l'air, jauge la distance entre le sol et la chaise, saute.

Lisa entre et allume une cigarette à la fenêtre, son regard perdu, accroché par les lueurs des maisons voisines. Alex la rejoint et se poste derrière elle en posant son menton sur la tête de sa sœur.

— Tu devrais pas fumer, sœurette, c'est pas bon pour la santé.

— À propos de santé, je m'inquiète pour maman. À son âge, tous ces escaliers, ça va commencer à être difficile. J'aime tellement cette maison, je voudrais ne jamais devoir la quitter.

— Ne pense pas à ces choses-là petite grande sœur ! Elle a l'air d'un bateau ivre quand elle monte les marches, mais c'est la même chose depuis des années. Et elle continue à les grimper chaque jour.

— Se voiler la face ne résoudra rien. Elle est plus vieille que cette maison qui grince de partout.

Léo entre en coup de vent dans la cuisine, suivi de sa cousine Angèle.

— Tatie, tu sais quand je suis à la maison, à quatre heures, on a droit au goûter.

— Ça veut dire que tu as un peu faim ?

Léo acquiesce avec un grand sourire et Lisa sort des compotes pour les deux cousins.

— Il passe quand le père Noël ?

— À minuit mon chou. Tu seras couché à cette heure !

— Ah non ! Moi j'attends avec les grands, je serai pas fatigué.

— Alors si vous voulez être en forme à minuit, il faut rester sage. Vous savez où se trouvent les cahiers de coloriage et les crayons de couleur, vous devriez faire un joli dessin pour mamie Rose !

Les enfants repartent.

— J'aimerais que ce soit tous les jours aussi facile.

Lisa frissonne dans le courant d'air frais. Son regard s'attarde sur le jardin de nouveau plongé dans la nuit et la brume. Dans l'air flotte l'odeur de sa cigarette, imposant sa présence à celles habituelles de gâteaux et de tartes. Elle regarde cette cuisine qu'elle connaît par cœur. Les placards à la peinture écaillée, avec leurs planches tapissées de fleurs aux couleurs fanées, le vieux réveil sur le frigo, le calendrier de la poste punaisé au mur. Tout lui rappelle les drames et les joies du quotidien que ces murs ont connus. Elle renifle, passe sur le coin de ses yeux et de son nez un morceau d'essuie-tout.

Mamie Rose en quelques pas pesants s'avance derrière elle.

— Ah, tu étais là ! Viens nous voir un peu, tu ne vas pas rester enfermée dans la cuisine ! J'aimerais profiter de toi un peu.

— Oui maman, j'arrive tout de suite.

Comme elle lui tourne le dos, Rose ne la voit pas jeter son mouchoir improvisé à la poubelle. Fred arrive quelques instants plus tard et pique un morceau de fromage dont le plateau se dégarnit inexorablement. Alex ne voyant pas son beau-frère revenir, entre et le surprend à piquer un morceau de fromage tandis que Lisa quitte les lieux.

— C'est pas un peu sec tout ce fromage comme ça, Fred ? T'as pas peur de t'étouffer ? Une bière blanche serait parfaite pour que ça glisse mieux, non ?

— Bonne idée que tu viens d'avoir ! Profitons de ce moment de paix pour prendre soin de nous.

Autour d'une mousse, les deux beaux-frères discutent de boulot, de sport, de musique et de leurs inquiétudes. L'un pour sa femme, l'autre pour sa sœur. Lisa semble usée par ce travail qu'elle ne supporte plus et par les soucis pour sa mère. Mistigri, revenu dans les pieds des deux hommes, réclame des caresses.

— Tiens, le voilà le plus heureux. Des croquettes, un endroit chaud où dormir, un jardin pour se balader et on ne lui demande même pas d'attraper les souris.

— Je te rappelle, très cher Alex, que le prix à payer n'est pas négligeable. Il a dû dire au revoir à ses attributs masculins. Et il n'a pas droit à une bière fraîche non plus.

— Tu as raison, le prix est peut-être un peu trop élevé s'il faut vivre une vie sans plaisir.

— Tu en dis quoi le chat ? Est-ce que tu es plus heureux depuis que tu n'es plus guidé par tes envies ?

Le chat se trémousse et Alex repose Mistigri qui devait trouver que la conversation devenait trop personnelle pour rester en place.

La nuit est tombée, les hommes sont dans la pénombre, perdus dans leur conversation. Seule la lumière de la hotte les éclaire. Lisa passe la tête par la porte.

— Alex, ta femme te cherche, il y a une crise à gérer. On ne retrouve plus le doudou de Léo.

— J'arrive !

— Fred, si vous n'avez pas tout bu et tout mangé, on pourrait passer au vrai apéro ? Il faudrait ouvrir les huîtres.

Fred regarde Mistigri qui a repris sa place sur la chaise.

— C'est le moment rabelaisien qui s'annonce mon petit père, demain ce sera gamelle de luxe pour toi ! Mais en attendant, les mâles aux pouces opposables vont devoir faire preuve de dextérité avant de profiter de la fête !

(Dans la cuisine vide, une volute de fumée tournoie avant de se fixer)

Odelis

(Un œil collé à la serrure)

Rires et larmes, non-dits et mots esquissés. Ils se parlent à demi-mots et bien des choses se jouent autour d'un plateau de fromage. Rien là que du très banal. Les mots flottent dans l'air, parfois attrapés, parfois échappés, chargés d'émotion. Nulle formule, ni abracadabra, ni geste ample, que le ballet du quotidien. Est-ce que la dernière scène va rebattre les cartes, dévoiler le mystère ?

(Lève la tête)

Ne loupez pas votre entrée, père, tous vous attendent avec impatience !

Acte IV - Le grand moment

— Oh, j'en peux plus, j'ai déjà trop mangé !

Alex entre dans la cuisine les bras chargés d'assiettes vides, suivi de près par Fred et sa femme.

— Tu crois qu'on a abusé ? Tu n'as repris que trois fois de la terrine de saumon, se moque Fred. Chérie, tu as de l'isocitrate dans le sac ?

— Bien sûr mon ogre préféré !

— Toi je t'aime plus que le foie gras et les magrets !

Mistigri, qui a sauté sur l'évier, entreprend un nettoyage consciencieux des assiettes avant qu'elles ne rejoignent le lave-vaisselle.

— Allez, courage, il ne reste plus que le fromage et la bûche. Je vais nettoyer quelques assiettes à la main pour le dessert.

La vaisselle se déroule dans le brouhaha des conversations et des assiettes qui s'entrechoquent.

— Quand est-ce qu'on met les enfants au lit ? Avant ou après distribution des cadeaux ?

— T'as vu comment ils sont excités, ils ne dormiront jamais avant de les avoir eus !

— Alors, bûche, distribution de cadeaux à minuit, et tous au lit !

— Les enfants, dessert !

— Maman, j'ai droit à boire du champagne ?

— Et Mistigri, il a droit à la bûche ?

Le chat ayant entendu son nom, se redresse. Il ne sait plus où donner de la tête avec toutes ces odeurs, l'agitation ambiante et ce soupçon de magie qui flotte dans l'air. Il hésite à rejoindre les humains, mais il est bien dans cette cuisine. Il préfère rester roulé en boule sur la chaise et s'endort bercé par les rires et les conversations qui parviennent de la salle à manger.

Au bout d'il ne sait combien de temps il est arraché de ses rêves, réveillé par une horde d'enfants qui se réfugient dans la cuisine, accompagnés par Lisa.

— Les enfants, restez dans la cuisine, il est bientôt minuit et le père Noël va passer. Comme vous le savez, vous ne devez absolument pas être là quand il passe, sinon sa magie ne marche pas, et il ne pourra pas laisser vos cadeaux. Soyez sage, je vais préparer le verre de lait et les cookies.

La porte se referme et l'on entend plus que des bruits de papier, des frottements de pas, des mots chuchotés.

— Vous croyez qu'il va réellement passer ? Demande Léo.

— Tsss, t'es vraiment un bébé toi ! répond Théo. C'est les parents qui achètent les cadeaux !

— C'est pas vrai !

— T'es vraiment nul Théo, lance Camille en lui jetant un regard noir.

— Regarde par la serrure si tu me crois pas.

À ce moment, une grande clameur vient de la salle à manger. On entend des « Oh ! » des « Ah ! » et un grand rayon de lumière vient balayer la serrure et force Léo à fermer les yeux.

— Les enfants ! Venez voir, le père Noël est passé !

— Ouais !

— Oh maman, regarde, le père Noël n'a pas touché à mes cookies... Tu crois qu'il a pas aimé ?

— Mais non mon chéri, la nuit n'est pas finie, peut-être qu'il n'avait pas encore faim et qu'il reviendra plus tard !

— Ouais, eh bien, il a intérêt à pas trop tarder, sinon, c'est tonton qui les aura tous mangés !

(Les conversations reprennent derrière la porte et faiblissent peu à peu)

Odelis.

Il va bientôt être l'heure de baisser le rideau. Tous les acteurs ont joué leur rôle à la perfection. Rien ne semble avoir changé et pourtant, je sens que flotte dans l'air un je-ne-sais-quoi, comme un vent nouveau, frais et vivifiant. Où êtes-vous, père ? Je ne vous ai pas vu passer !

Acte V

La maison dort. Dans la cuisine, Lisa range sans un bruit les dernières assiettes. Fred la rejoint, la prend dans ses bras sans un mot. Ils restent un moment dans le silence. Puis Fred murmure à son oreille.

— Je sais que tu ne veux pas en parler, alors je vais simplement te rappeler que je suis là. Ton frère aussi.

Lisa le serre un peu plus fort. Ils sortent de la cuisine, éteignent la lumière. Mistigri a rejoint la place la plus haute de la cuisine.

(Une manche rouge attrape un cookie, le chat observe la scène)

Odelis.

Où étiez-vous père ? Je ne vous ai pas vu !

Le père Noël.

(Soupire.)

J'étais pourtant bien là. Entre les attentes. Entre les mots. Je me glisse dans le temps entre deux secondes, entre le tic et le tac et passe inaperçu.

Le père Noël.

Alors Odelis, qu'as-tu appris de cette nuit ?

Odelis.

Les chats ne sont pas trop difficiles à comprendre. Les humains par contre...

Le père Noël.

Continue.

Odelis.

Et si je m'étais trompé ? Si cette nuit n'avait rien de spécial ?

Le père Noël.

La nuit de Noël est spéciale pour certains. Ce qui s'est joué ici était très sérieux, car il s'agissait avant tout, de s'amuser !

(Il boit une gorgée du verre de lait posé à son attention.)

Mais si la magie n'est ni dans la nuit ni dans ma présence, alors qu'est-ce qui la rend unique ? Peut-être l'année prochaine pourras-tu me donner la réponse.

Odelis.

Si ce n'est le moment qui est magique, alors...

Le père Noël.

(Prend un dernier cookie et pose une main paternelle sur le lutin.)

Chut, je préfère que tu gardes ta réponse. Il est temps de s'en aller et de laisser les acteurs se reposer. Ils l'ont bien mérité et nous aussi. Laissons-les à leurs joies et leurs peines, nous n'étions là que pour une nuit, mais pour eux, le spectacle continue. :::

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Le théâtre de Noël

Le théâtre de Noël

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"Le théâtre de Noël" par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).

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