Quatre dans la tempête

avent2025 aventure mystère suspense amitié
Théo, Yvonne, Sean et Aurore ratent le dernier ferry qui devait les ramener chez eux pour Noël. Une tempête violente balaie leur île et les bloque à l'internat désert. Les quatre enfants cherchent refuge dans un mystérieux manoir abandonné qui surplombe les falaises. Mais le vieux bâtiment recèle des secrets enfouis depuis des décennies.Parviendront-ils à survivre à cette nuit de tempête et à retrouver leurs familles pour Noël ?
Temps de lecture : 23min | À lire à partir de : 10+
Publié le :

Le vent et la neige mêlée d'embruns glacés balayaient l'île avec la violence d'une tempête hivernale. L'île était un bien grand mot. S'il y avait bien un débarcadère et un phare, c'était avant tout un bout de caillou battu par les intempéries trois-cents jours par an. Même les arbres refusaient d'y pousser.

Un éclair déchira le ciel dans un bruit assourdissant, emplissant l'air d'une odeur d'ozone et d'électricité.

Trois enfants, sacs sur le dos, se serraient comme des pingouins pour conserver leur chaleur. Un quatrième deux mètres plus loin se tenait dos au vent. Ils venaient de l'internat, une école perdue en plein océan, un bagne auraient-ils dit. L'ancien prieuré accueillait trois professeurs, le gardien et douze élèves âgés de six à quinze ans. Leurs pères partaient parfois des semaines en mer sans rentrer tandis que les mères travaillaient à la conserverie. Ce lieu devenait alors leur chez-soi le temps d'une semaine, et ils repartaient comme ils étaient venus, par une navette qui affrontait les flots chaque semaine de l'année.

— Celui-là, il est pas passé loin ! cria Théo pour se faire entendre.

la tempête avait arraché ses mots, les dispersant aux quatre vents. Les pieds plantés dans la terre boueuse, dos au vent, le jeune garçon tentait de remonter sa braguette, les doigts engourdis.

— Dépêche-toi Théo ! On va louper le ferry ! Tu aurais pas pu faire pipi à l'école avant de partir ?

La jeune fille qui venait de parler était Aurélie, la plus grande du petit groupe.

— Eh ! se récria le garçon. C'est la nature ! Le froid ça me donne toujours envie ! De toute façon, j'aime pas les WC de l'école, ils puent le pet !

— À qui la faute ? demanda Aurélie.

Yvonne, la cadette, claquait des dents. Elle ramassa une boule de neige qu'elle lança dans le dos de Théo.

— Bon, tu te grouilles ?

— Ouais, et referme bien ton froc ou ton petit engin va geler et tomber comme une crotte de nez !

Sean était le plus grand du groupe, un gamin de treize ans qui avait grandi trop vite. Un esprit d'enfant dans un corps d'adulte qu'il maîtrisait mal. Théo lui jeta un regard noir, mâchoire en avant.

— J'te demande si le tien est bien fermé ?

Il referma le bas de son ciré et courut rejoindre ses amis.

Le sentier qui descendait au débarcadère était une rampe de pierre entrecoupée de marches abruptes. Un garde-fou en métal le longeait, rouillé, rongé par le sel et le guano.

Sean manqua de déraper sur la roche glissante et ne dut son salut qu'à la chance et à une bourrasque soudaine qui l'avait projeté sur la rampe de métal.

— Je crois que je me suis foulé la cheville ! hurla-t-il à ses amis qui ne l'avaient pas attendu et continuaient à descendre.

Au loin, ils pouvaient apercevoir la navette ballottée par la mer démontée. Le corps tendu comme un arc, l'employé en contrebas défaisait les amarres qui retenaient la navette au quai.

— Mince ! C'est pas vrai ces mecs ! s'exclama Yvonne. Vous allez nous faire rater la navette avec vos âneries !

Ils tentèrent de crier pour retenir l'attention du bateau, mais ils étaient encore trop loin et les hurlements du vent couvraient leurs cris.

— Crotte ! jura Yvonne. On a loupé la navette ! On est bloqués sur cette fichue île la veille de Noël ! Merci pour le cadeau !

En passant devant le grand benêt assis sur une marche qui se tenait la cheville, elle le menaça d'un index tendu qu'elle enfonça dans sa poitrine.

— J'te jure, Sean, je vais t'faire la peau un d'ces jours ! T'es p't'être grand, mais ch'uis une cogneuse moi ! Le sang des guerriers maori coule dans mes veines !

Sean rougit. Il ne savait pas mettre les mots dessus, mais depuis que l'école avait accueilli cette fillette, il sentait au fond de lui un besoin irrépressible de la protéger. De quoi ? Il n'en savait rien, car la gamine semblait pouvoir affronter tous les dangers toute seule. Mais il était incapable de se fâcher contre cette petite boule de nerf qui sous ses airs de petite fille sage cachait un caractère de peste.

— C'est bon Yvonne ! réprimanda Aurélie. Il a pas fait exprès de se blesser !

Yvonne se tourna vers Aurélie, les mains posées sur les hanches, les yeux plissés pour se protéger les yeux des embruns.

— Oh, toi la poucave ça va ! Dis-moi ça te plaît de passer le réveillon ici avec les surveillants et le proviseur ? En tout cas, pas moi !

— Je t'ai jamais forcée à mettre des punaises sur la chaise du directeur ! C'est pas ma faute si t'as été collée et tu serais déjà rentrée avec les autres sans tes bêtises !

— J'te f'rais dire que toi aussi t'es là parce que t'as été collée, comme nous tous ! Et si tu m'avais pas dénoncée, je serais pas là non plus !

— Vous disputez pas, s'il vous plaît, les interrompit Sean. Allez, on rentre, j'en connais un qui va être furax qu'on reste pour Noël ! Je parie qu'on va encore être punis.

À contrecœur, ils reprirent le chemin en sens inverse sans une parole de plus.

Ils n'avaient pas atteint le sommet que Théo s'arrêtait brusquement et sentit Yvonne qui le poussait dans le dos.

— Eh ! Ça va pas de t'arrêter comme ça en plein milieu du chemin ?

— Et si on retournait pas à l'école ? demanda-t-il.

— Non, mais t'es malade ! Je gèle moi ! Allez, avance bougre d'âne !

— Non, non, écoutez-moi ! Personne nous attend à l'école, ils savent pas qu'on a loupé la navette... On pourrait aller s'abriter au manoir à la place ! En plus c'est plus près d'ici.

Comme en écho à ses paroles, un éclair zébra le ciel nocturne, illuminant un bref instant la sinistre silhouette qui se dressait à flanc de falaise.

Le vieux manoir délabré était la seule autre construction de l'île, et mille rumeurs couraient à l'internat à son sujet. Un mélange d'excitation et de crainte fit frissonner le petit groupe. On le disait hanté par l'esprit d'une vieille folle qui aurait assassiné ses douze maris, qu'il avait été le repaire de pirates ou encore qu'un professeur fou y avait fait des expériences sur les élèves.

— Alors, qui veut visiter le manoir hanté ? insista Théo.

Yvonne haussa les épaules.

— Moi j'm'en fiche, de toute façon, le père Noël allait pas s'arrêter chez moi cette nuit. J'ai trop fait de bêtises. Je suis sûre que mon père se rendra même pas compte que je suis pas rentrée !

— Pas question ! dit Aurélie. On rentre à l'internat et on prévient nos parents qu'on a loupé le bateau.

— Qui vote pour aller au manoir ? demanda Théo en levant le bras.

Yvonne leva immédiatement sa main et Sean l'imita avec un temps de retard. Aurélie garda les bras croisés.

— Trois contre un, on y va ! s'exclama Yvonne avec enthousiasme. C'est la démocratie ! J'ai appris ça cette année. Si tu viens pas avec nous, t'as pas intérêt à nous dénoncer ! Sinon j'te fais la peau !

Aurélie tira sur les bords de sa capuche pour bien protéger son visage. Elle sentait son sang s'échauffer et ses joues passer au pourpre. Elle détestait cette petite peste qui entraînait toujours Sean dans ses bêtises ! Quoi qu'elle fasse, cette soirée finirait mal. Alors, autant rester avec eux pour les surveiller et essayer de les ramener en un seul morceau.

— Pas question que je vous laisse vous aventurer là-bas sans quelqu'un de responsable pour veiller sur vous ! En route !

Yvonne sentit son cœur s'accélérer. Enfin cette journée prenait une tournure intéressante ! Bon, d'accord, peut-être que ce n'était pas seulement l'excitation qui le faisait s'emballer. Elle devait avouer que ce manoir était flippant, mais ça valait mille fois mieux que retourner à l'internat ou se retrouver en tête à tête avec son ivrogne de père !

Au fur et à mesure qu'ils progressaient, la masse sombre du manoir s'imposait à l'horizon. D'abord simple silhouette dans le gris du ciel, elle se faisait plus grosse et menaçante.

Au bout du chemin, enfin s'imposa devant eux le manoir victorien de bois noirci par les ans. Une tour pointait au-dessus de deux rangées de fenêtres, semblant défier la foudre. De là où ils étaient, ils ne voyaient que des volets fermés.

— Faisons le tour, proposa Yvonne la voix tremblante, on va voir s'il y a une fenêtre ouverte de l'autre côté.

Le sang cognait à ses tempes et ses jambes flageolaient. Elle fut tentée d'attraper la main de Sean à ses côtés mais se retint. Elle fourra ses mains dans ses poches et se dirigea vers les falaises pour contourner la maison.

Théo n'avait pas imaginé la puissance des vagues qui venaient agresser la falaise. Les embruns étaient projetés jusqu'à eux, le bruit était assourdissant. Comme hypnotisé, il était attiré par cette force naturelle et avança de quelques pas en direction du vide.

Aurélie le rattrapa par la capuche avant qu'il ne s'approche trop près du bord. Avec cette tempête, il aurait pu être arraché par le vent et les vagues sans pouvoir y faire quoi que ce soit.

— Reste avec nous, toi ! Il faut trouver un moyen d'entrer pour nous abriter !

Théo se retourna, leva les yeux et pointa du doigt une fenêtre au deuxième étage.

— Là !

— C'est trop haut ! Et je vois rien d'ouvert rétorqua Yvonne.

— Non, non ! J'ai vu une lumière ! C'est l'fantôme de la vieille !

Sa voix chevrotante avait du mal à franchir la muraille de ses lèvres gelées, mais l'annonce résonna comme un glas dans le petit groupe.

— T'as... t'as rêvé ! grinça Sean.

Sa cheville lui faisait toujours mal, mais tout d'un coup la douleur était passée au deuxième plan. Comment on faisait pour se défendre contre un fantôme ? Il avait beau être costaud, sa force ne serait d'aucune utilité s'il devait défendre Yvonne contre un de ces spectres. Ils pouvaient passer à travers les murs et vous glacer les sangs.

— J'vous jure je mens pas ! s'énerva Théo.

Yvonne recula de quelques pas, levant la tête en direction du premier étage. Rien. Théo avait dû imaginer cette lumière.

— Théo, t'es qu'un imbécile ! T'as vu un éclair, y'en a plein cette nuit ! Ou le phare ! J'te jure, je vais t'assommer si t'arrêtes pas d'être aussi bête !

Elle aurait aimé ne pas avoir aussi peur, être aussi forte que Sean.

Théo savait que c'était pas un éclair qu'il avait vu. Il était pas aussi bête !

— Ohé ! les appela Aurélie. J'ai trouvé une fenêtre mal fermée ! Mais j'ai besoin d'aide, J'arrive pas à l'ouvrir toute seule.

Sean n'était plus très sûr de vouloir rentrer dans le manoir, mais il était glacé malgré son ciré épais et ses bottes et, fantôme ou pas fantôme, il n'allait pas abandonner ses copains.

Boitillant jusqu'à la fenêtre qu'indiquait Aurélie, il se dressa dos au vent et empoigna le bord du volet. La planche de bois vermoulu était douce et lisse sous ses doigts. Il en émanait une odeur de putréfaction et d'algue séchée à force d'être exposée au large.

Les deux pieds ancrés dans le sol, il tira de toutes ses forces de titan. Le vent soufflait comme s'il voulait garder pour lui seul le droit de hanter les lieux. Mais à un moment le vent dut reprendre des forces et Sean en profita pour bloquer le volet contre le mur.

Derrière, la fenêtre à guillotine à moitié fermée leur offrait une brèche vers la protection d'un toit. Une brèche vers les ténèbres de la demeure abandonnée.

— Preums ! s'exclama Yvonne en se débarrassant de son sac à dos en le jetant par la fenêtre.

Sean resta au pied de la fenêtre pour leur faire la courte échelle. Yvonne entra en premier, se glissant dans l'entrebâillement jusqu'au sol poussiéreux, suivie par Théo et Aurélie. Sean grimpa maladroitement en s'appuyant sur le mur.

Lorsqu'il se redressa, ses amis s'étaient déjà éparpillés dans la pièce obscure.

Un léger bruit de grattement résonna dans la pièce et une flamme jaillit à un bout de la pièce, vacillante, éclairant le visage d'Aurélie et projetant de nouvelles ombres.

— J'ai trouvé une lampe, expliqua-t-elle.

— C'est quoi cette vieille lampe toute pourrie ? demanda Théo.

C'était une vieille lampe tempête à pétrole en bronze avec une poignée au-dessus, la flamme protégée par des parois de verre. Aurélie connaissait bien ce type de lampe, car les coupures d'électricité n'étaient pas rares chez elle. Ses parents gardaient leur lampe héritée du grand-père en en prenant soin, sachant combien les nuits pouvaient être longues sans lumière dans ces latitudes.

— Cette lampe, répondit-elle à Théo, elle va nous permettre de savoir où on met les pieds, banane ! T'as vu l'état de la baraque ? Je serais pas surprise de voir des trous dans le plancher !

— Pourquoi il y a une lampe si la maison est abandonnée ? demanda Sean.

Aurélie augmenta la flamme et leva la lampe plus haut. La lumière repoussa les ombres dans les coins, éclairant le visage apeuré du garçon.

— Elle a dû être laissée là par les anciens locataires, décida la jeune fille.

— Ou par un fantôme, renchérit Théo. Le fantôme de la vieille qui hante le manoir. Peut-être qu'elle est là en train de nous regarder !

Son cœur battait à tout rompre depuis qu'ils étaient entrés dans la maison. Depuis qu'il avait vu cette lueur à l'étage, il regrettait d'avoir proposé cette idée. Les craquements et grincements de la maison, le vent qui sifflait en traversant les planches, et cette impression étrange qu'on les observait... Il aurait aimé avoir son couteau de poche pour se protéger, mais il était confisqué, dans le tiroir du directeur.

— T'es débile ! lui dit Yvonne. Les fantômes ont pas besoin de lampe !

— Ah ouais, t'en sais quoi ? T'en as croisé beaucoup des fantômes ? T'es fantômologue ?

— Chut ! leur intima Sean. J'ai entendu un bruit !

Les deux gamins se turent pour écouter, mais à part la tempête qui rugissait toujours, ils n'entendaient rien de plus.

Un bruit d'ailes et un cri strident les fit sursauter.

Sean s'enroba autour d'Yvonne, la protégeant de ses grands bras, couvrant sa tête de son torse, fermant les yeux et criant à s'en déchirer la gorge. Aurélie baissa la tête, et se couvrit le visage avec les bras. Théo, tétanisé avait l'impression que son cœur s'était arrêté de battre. Le sang avait déserté tout son corps et la tête lui tournait. Les cris se répétaient encore et encore et le battement d'ailes ne cessait d'aller et venir au-dessus de leurs têtes : « BWAH ! BWAH ! BWAH ! »

Aurélie, le cœur battant, rassembla son courage et osa un regard entre ses bras.

— C'est une mouette ! cria-t-elle soulagée, c'est juste une mouette !

Théo se rendit compte qu'il avait retenu sa respiration depuis que les cris avaient retenti. Il s'assit pour reprendre son souffle et se félicita pour avoir vidé sa vessie plus tôt, sinon il aurait mouillé son pantalon !

— Lâche-moi gros patapouf ! Tu m'étouffes ! cria Yvonne en tapant Sean de ses petits poings. Me dis pas que t'as peur d'un oiseau !

Sean desserra son étreinte, ce n'était peut-être qu'une mouette, mais son bec acéré aurait pu causer des dégâts si elle les avait attaqués.

— Lâche-moi ou j'te mords !

Enfin Sean consentit à la lâcher. Cet oiseau leur avait fait une frousse du tonnerre ! Dire qu'il aurait pu être en train de déguster une tourte à la viande avec ses frères dans un foyer doucement réchauffé et décoré de guirlandes colorées.

— Elle a dû rentrer par la fenêtre et se retrouver piégée quand le vent a fermé le volet.

La pièce dans laquelle ils se trouvaient était presque vide. Une table recouverte d'un drap sur laquelle Aurélie avait trouvé la lampe et un unique fauteuil à bascule. Le sol était maculé de terre et de fientes d'oiseaux. Il se dégageait de l'endroit une odeur acide qui prenait à la gorge.

— On va attendre que la tempête se calme et on retournera à l'internat, proposa Aurélie.

— J'ai des chocolats si vous avez faim, proposa Sean en attrapant son sac.

— D'où tu sors cette boîte ? demanda Théo en se précipitant dessus.

Sean se gratta la tête.

— C'est ma mère qui me l'a donnée, je devais l'offrir au proviseur pour Noël, mais j'ai oublié.

Théo, la bouche pleine lui adressa un clin d'œil.

— Oublié hein ? Bon, maintenant que ça va mieux, je vais visiter le manoir ! Qui m'accompagne ?

Aurélie n'en pouvait plus de ces gamins ! Une bêtise après l'autre ! Ils se comportaient comme... Comme des sales gosses qu'ils étaient ! Elle avait froid, elle avait faim, elle avait peur, elle voulait être chez elle, avec ses parents et son chien Goof.

— Moi j'ai pas peur, lui répondit Yvonne. Et puis on a rien d'autre à faire, et les fantômes, ça existe pas !

Sean se décida aussi à les accompagner.

— Elle a raison ! dit-il. On peut faire un tour, on verra si on trouve du bois. On pourrait faire un feu dans la cheminée pour se réchauffer !

Aurélie souffla bruyamment, mais se plia encore une fois à la décision du groupe.

— Je vous préviens, s'il arrive quoi que ce soit, je vous dénonce au directeur. C'est bien compris ? J'en ai marre de vos bêtises !

— Voyons Aurélie, on fait jamais de bêtises nous ! la nargua Théo en s'éloignant.

Le rez-de-chaussée fut une déception. L'escalier vers l'étage était effondré et la cuisine était envahie de toiles d'araignée et de crottes de rongeurs. Une bouteille de vieux rhum à moitié vide avait roulé au sol et dans les placards seuls une assiette et un verre ébréché reposaient dans un placard. Quant à la niche à bûches, elle ne contenait qu'une vieille branche biscornue qui n'aurait même pas fait un gourdin passable.

Ils étaient sur le point de repartir vers le salon, lorsqu'un « bom » se fit entendre sous les pas de Sean au lieu de l'habituel couinement du plancher.

Pour vérifier, Sean insista en tapant plusieurs fois du pied. La sensation était différente, il y avait une résistance sous son pied et ses coups sonnaient creux.

Il s'agenouilla et Théo approcha la lanterne, tâtant le sol du bout du pied. Un reflet de lumière attira son regard.

— Regardez, on dirait une poignée ! On a trouvé une trappe !

— Allez, on retourne au salon, supplia Aurélie. C'est dangereux ! Vous avez vu l'état de l'escalier ? Si jamais il y a quelque chose dessous, ça doit être complètement pourri.

Sans se soucier de leur amie, Théo et Yvonne s'étaient emparés de la poignée et tiraient de toute la force de leurs maigres bras, sans succès.

— Vous voyez, souffla Aurélie, c'est complètement rouillé ce truc, ça va pas s'ouvrir.

— Aide-nous Sean ! demanda Théo. Je suis sûr que c'est le repaire d'un pirate !

— C'est plutôt la cave, ça va être tout pourri, plein de rats et d'araignées ! rétorqua Aurélie.

— Y'a qu'une manière de savoir. Vous imaginez si on trouve un trésor ?

Sean écarta les deux gamins et tira sur la poignée.

Dans un claquement sec suivi d'un grincement sinistre, la trappe céda. Sean se retrouva sur les fesses, la poignée toujours dans les mains et la lourde porte sur ses jambes.

Yvonne éclata de rire et battit des mains.

— T'es trop fort !

Un air salé et iodé leur parvenait depuis le vide. La lumière de la lampe tempête révélait un escalier de pierre qui s'enfonçait dans le sol. Les murs humides luisaient du reflet de la lumière sur des cristaux de sel qui s'étaient déposés là au fil des ans.

Le bruit du ressac était plus fort et une brise froide venait les fouetter par moment.

— Le dernier en bas est une poule mouillée ! cria Théo et descendant les premières marches.

Aurélie serra ses mains contre elle, elle pensait au froid glacial et à l'humidité sur les marche.

— Eh ! Cours pas dans les escaliers !

Théo ralentit le pas. Pas pour écouter Aurélie, mais parce qu'il se sentait soudain seul dans ce couloir étroit creusé dans le calcaire. Ses pas résonnaient et chaque nouvelle marche l'éloignait un peu plus de la sécurité relative du manoir.

Théo avala un peu de salive et se retourna pour vérifier qu'il était suivi. Yvonne se tenait derrière lui. Il respira et raffermit sa voix.

— Aurélie, Sean ? Vous restez seuls à vous faire des bisous où vous nous suivez ?

Un cri de dégoût leur parvint du haut des marches.

— Eurk ! ça va pas non ?

Aurélie descendit à la suite de Sean. Elle tenait une torche dans sa main.

— C'est Sean qui a eu l'idée, dit-elle. Avec un morceau de drap et un peu de rhum, mais ça tiendra pas longtemps ! Allez avance, à moins que t'aies envie de faire demi-tour ?

Théo pour la contredire fit un pas de plus vers les profondeurs.

Ils descendirent pendant près de cinq minutes avant d'atteindre un sol plat. Le bruit s'était fait plus fort à mesure qu'ils descendaient. Le sol était humide, plein de flaques d'eau salée et des crabes s'enfuyaient devant eux tandis qu'ils avançaient.

La galerie déboucha dans une vaste caverne qui s'étendait sous l'île. En bord de falaise, une brèche battue par les vagues laissait pénétrer l'eau à chaque mouvement de houle.

La lumière des torches se reflétait çà et là sur des pièces de métal. En approchant sa torche, Aurélie dévoila des chaînes qui pendaient le long des murs et des coffres vides éparpillés.

Théo tira un coup sur une chaîne rouillée, mais l'anneau était fermement maintenu.

— Mince alors, on arrive trop tard, il n'y a plus que des trucs rouillés ici !

Aurélie s'était approchée de la brèche où un étrange dispositif était dissimulé près du mur.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Yvonne. On dirait des miroirs.

— Je pense qu'on est dans un repère de naufrageurs, répondit Aurélie. Ça servait à attirer les bateaux avec une grande lumière qui imitait le phare pour les faire couler et récupérer leurs marchandises.

Sean écarquilla les yeux, son cerveau était soudain envahi d'images de pirates, de coffres remplis de trésors et de batailles avec des sabres et des mousquets.

— Alors il y a peut-être encore des trésors ici ! Vous imaginez si on trouvait de l'or tout ce qu'on pourrait faire avec ? Mon père pourrait acheter un plus gros bateau !

— Il pourrait carrément vendre le sien et ne plus travailler, répondit Théo.

Yvonne donna un coup de pied dans un coffre vide.

— Moi j'm'en fiche de l'or, j'en ai rien à faire !

— Non, mais imagine, Yvonne tout ce que tu pourrais acheter !

— Et alors ? Ça me rendrait ma mère ? cria-t-elle à l'adresse de Théo. Est-ce que ça empêcherait mon père de boire ? C'est tout pourri cette caverne ! Au moins s'il y avait eu un fantôme peut-être que j'aurais pu lui demander des nouvelles de ma mère !

Sean se rapprocha de la fillette et posa une main sur son épaule.

— Dégage ! J'ai pas besoin de toi, dit-elle en retirant son épaule et en passant sa manche sur ses yeux.

Une détonation retentit et la caverne trembla l'espace d'une longue seconde. Puis un second bruit se fit entendre, moins fort, mais plus long, un déchirement, un grondement, un roulement de tambour menaçant, et un morceau de roche se détacha du plafond.

Aurélie sursauta, parcourue d'un frisson.

— Qu'est-ce que c'était ?

— On est attaqués par des pirates ! hurla Théo.

— Arrête de dire des bêtises ! Ce doit être l'orage lui répondit Yvonne.

— On devrait remonter, on est pas en sécurité en restant ici, fit Aurélie.

— Attendez !

Théo avait couru à un bout de la salle, la chute des pierres avait abîmé un pan de mur, révélant un trompe-l'œil. Derrière les planches peintes pour imiter la roche, un flot de pièces brillantes s'était déversé sur le sol en un doux murmure.

— C'est de l'or ! Je l'savais ! cria Théo qui commençait à ramasser des pièces pour les mettre dans ses poches.

Yvonne pour une fois était d'accord avec Aurélie. Ils étaient en danger ! Il ne fallait pas rester dans cette caverne que les vagues assaillaient.

— Théo, triple imbécile, revient ! On s'en fout de l'or j'te dis !

— Toi peut-être ! Mais mes parents, ils en auront bien besoin ! Et ils seront fiers de moi !

Il plongea les mains dans les pièces, hypnotisé par le reflet de la flamme sur le trésor des naufrageurs. Il pensait déjà au sourire de son père et à la fierté de sa mère lorsqu'il rentrerait les poches pleines ! Ce serait un cadeau de Noël inoubliable !

Un nouveau coup de tonnerre et la caverne sembla secouée par les éléments.

Yvonne vit le plafond se craqueler juste au-dessus de Théo, mais il était trop obnubilé par ses rêves pour s'en rendre compte.

Elle se précipita et se jeta sur lui pour le pousser au moment même où une nouvelle roche grosse comme un ballon de foot se détachait du plafond.

— Attention !

Entraînant un bout de mur, la voûte s'était effondrée à l'endroit même où se tenait Théo quelques instants plus tôt.

— Yvonne ! cria Sean.

La jeune fille avait été heurtée par une pierre et gisait près de Théo, la jambe lui faisant atrocement mal.

— Je crois que je me suis cassé la jambe ! fit-elle à Sean.

Aurélie les avait rejoints et tirait Sean par la manche.

— Il faut partir ! dit-elle. La caverne pourrait s'effondrer à tout moment !

— Attends, fit Théo, il faut que je prenne plus d'or ! J'en ai pas assez !

Yvonne lui prit le bras.

— Laisse cet or ici ! On reviendra ! Tes parents préféreront que tu sois vivant plutôt que riche. Si tu finis écrasé dans une caverne, toutes ces pièces ne serviront à rien !

À regret, Théo laissa tomber les pièces qu'il avait dans la main et aida Sean à relever Yvonne. Ils devaient se dépêcher de remonter. Dans sa chute, la lampe tempête s'était cassée et la torche d'Aurélie n'allait pas tarder à s'éteindre.

Ils n'avaient pas monté plus de dix marches, Sean portant Yvonne sur son dos, qu'un nouveau tremblement ébranla l'édifice au-dessus de leurs têtes, déclenchant une nouvelle chute de roches.

— Plus vite ! les pressa Aurélie qui fermait la marche.

Le sang battait à ses tempes et le souffle commençait à lui manquer, le froid et l'humidité envahissaient ses os, contractaient ses muscles qui avaient de plus en plus de mal à la porter. Chaque marche était comme un coup de poignard tellement ses crampes lui faisaient mal. Mais elle n'abandonnerait pas. Pas question ! Elle s'était promis de les ramener à bon port.

La lumière de sa torche finit par s'éteindre, mais elle continua, à tâtons, prenant appui de ses mains sur les murs rugueux.

Enfin un rectangle moins sombre se découpa dans les ténèbres.

— On arrive ! cria-t-elle à ses amis. Je vois la sortie !

Arrivée en haut des marches, elle vit que la trappe était toujours ouverte, mais un meuble s'était effondré et la bloquait en partie.

Elle se faufila par l'interstice et aida Yvonne et Théo à passer derrière elle.

Pour Sean ce fut plus difficile, ses larges épaules ne passaient pas et il dut puiser dans ses dernières forces pour se dégager une sortie.

Une autre surprise les attendait une fois en haut. La tempête avait arraché une partie du toit. L'eau et le vent pénétraient maintenant en bourrasques, les cinglant de mille épines de glace.

— Il faut pas rester ici ! hurla Aurélie.

Poussant Théo devant elle, elle courut jusqu'à la fenêtre et jeta leurs sacs à l'extérieur.

La tempête s'acharnait maintenant sur l'île, frappant ses côtes, déchirant le ciel d'éclairs et saturant l'air d'électricité.

Sean fit passer Yvonne par la fenêtre, Aurélie l'aidant à descendre, et sortit à son tour. Devant, Aurélie et Théo luttaient pour progresser, longeant le mur pour ne pas se perdre.

Aurélie ne se détendit qu'après avoir franchi la limite de la demeure. Ils avaient désormais l'internat en ligne de mire.

Un dernier coup de tonnerre les fit sursauter et lorsqu'ils se retournèrent, ils virent que la tour avait été frappée par un éclair.

À moitié détachée de la façade, elle pendait dans le vide, les flammes léchant ses murs de bois, embrasant les draps et rideaux.

Théo, épuisé, s'accrochait aux dernières pièces qu'il avait gardées en main. Deux pièces insignifiantes qui avaient failli coûter la vie à ses amis et lui. D'un geste rageur, il lança les pièces dans la lande et elles disparurent dans la nuit.

Aurélie le serra contre elle tandis qu'ils contemplaient le manoir s'effondrer peu à peu, disparaissant dans les flammes et les flots en furie.

Au loin, les cloches de l'internat sonnaient les douze coups de minuit.

— Joyeux Noël, leur souhaita Yvonne depuis le dos de Sean.

En contrebas, une guirlande de lumières se déplaçait en ligne le long de la colline et des cris portés par le vent leur parvenaient qui criaient leurs noms.

— Je crois que c'est pour nous, leur dit Aurélie. Le calvaire est fini !

Se serrant l'un contre l'autre, ils marchèrent à la rencontre des torches.

En les voyant arriver, sains et saufs, le proviseur et le personnel de l'internat leur tombèrent dans les bras.

— On a pas fait exprès ! furent les premiers mots de Théo. On a loupé le bateau et on s'est mis à l'abri au manoir !

— Vous nous raconterez tout ça plus tard, répondit le proviseur. D'abord, il va falloir vous réchauffer et rassurer vos familles ! La tempête devrait se calmer dans une heure, une navette amènera vos parents.

Yvonne renifla et tourna la tête.

— Ton père s'est fait un sang d'encre Yvonne ! C'est lui qui nous a appelés quand il ne t'a pas vue descendre du bateau. Il a fallu le retenir sinon il était prêt à affronter la mer pour venir te chercher ! On a même cru qu'il allait traverser à la nage !

Yvonne qui n'avait pas quitté les bras de Sean se serra un peu plus fort contre lui.

Aurélie, Théo, Yvonne et Sean, protégés par les couvertures de laine et entourés des adultes reprirent lentement le chemin de l'internat. Leurs corps fatigués, mais le cœur en paix.

image/svg+xml

Télécharger cette Histoire Courte

Icône EPUB

Quatre dans la tempête

Quatre dans la tempête

Licence Creative Commons BY-NC-ND

"Quatre dans la tempête" par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).

Le jour où j'ai pas rencontré le père Noël Un élephant dans la neige

D'autres histoires à lire

〉Découvrir plus de la catégorie histoires