Le jour où j'ai pas rencontré le père Noël

avent2025 démence entraide innocence générations
Lors d'une sortie au cinéma avec sa classe, Juliette se retrouve séparée de son groupe. Elle fait la rencontre d'un vieil homme barbu avec un bonnet de Père Noël qui semble avoir perdu la mémoire. Persuadée d'avoir trouvé le vrai Père Noël, elle décide de l'aider à retrouver son traîneau pour qu'il puisse rentrer chez lui.
Temps de lecture : 21min | À lire à partir de : 12+
Publié le :

— Les enfants, vous vous donnez la main et on entre sagement dans la salle !

Élise, l'accompagnatrice des seize petits monstres avait envie de crier de désespoir. Il fallait tenir juste cinq minutes avant que la séance ne commence. Cinq minutes avant de calmer la meute.

« Élise ? Je peux me mettre avec ma copine Lucie ? Élise ! J'ai envie d'aller faire pipi ! Madame, Michaël il mange mes popcorns ! »

Elle soupira et essaya de parer au plus pressé.

— Juliette, pourquoi tu n'es pas allée aux toilettes avec les autres ? Il va falloir attendre !

— Mais avant j'avais pas envie, et maintenant oui !

— OK, Kevin ! Surveille les monstres, j'amène Juliette rejoindre le groupe aux toilettes.

Élise accompagna Juliette et la laissa à la troisième animatrice qui gérait l'arrêt aux toilettes.

— Tu les comptes en ressortant ! Avec Juliette, ça t'en fait 6, tu t'en souviendras ?

L'animatrice sur son téléphone portable jeta un regard éteint à Élise.

— Ouais, c'est bon ! J'sais compter.

Juliette prit tout son temps une fois enfermée dans sa cabine. Dans le couloir, elle pouvait toujours entendre l'excitation de ses camarades et les accompagnateurs dépassés.

— T'es qui toi ? Tu es avec nous ?

— Bah oui ! C'est ma copine Emma, elle est dans ma classe.

— D'accord ! Tout le monde est sorti des toilettes ?

— Euh, je crois.

— Vous êtes combien ? Deux, quatre, six, très bien ! On est au complet ! On y va.

— Non ! fit la petite voix de Juliette à travers la porte.

Elle se dépêcha de s'essuyer, remonta son pantalon, tira la chasse et se précipita vers l'évier pour se laver les mains.

— Attendez-moi ! J'ai pas fini !

 

Le sèche-mains ronronna moins d'une minute et elle quitta les toilettes en trombe. Trop tard. Personne ne l'avait attendue. Elle avança sa lèvre inférieure et ses yeux s'embuèrent à l'idée qu'on l'ait oubliée. Elle suivit le couloir et se retrouva au milieu de six portes fermées. Sur chacune, une affiche avec le titre de la séance. Ouf ! Ce ne devrait pas être trop difficile de retrouver ses amis. Elle reconnaîtrait l'affiche, et puis elle savait lire !

Les yeux en l'air à la recherche de la bonne porte, elle faillit se cogner à un vieux monsieur planté devant le distributeur de friandises.

Le vieil homme barbu portait une veste bordeaux et avait un bonnet de père Noël sur la tête.

Juliette recula d'un pas et porta la main à sa bouche.

— C'est vous ?

Juliette sentait son cœur battre à toute allure et avait des fourmis dans les jambes. Le vieil homme lui sourit.

— Vous êtes le vrai père Noël ! J'ai pas raison ? Je vois bien que c'est une vraie barbe que vous avez.

Le vieil homme se gratta la barbe, comme s'il voulait vérifier.

— Je ne sais pas. Peut-être ? J'ai oublié, je crois.

Juliette écarquilla grand les yeux et laissa tomber sa mâchoire.

— Vous m'faites marcher !

Le vieil homme s'était remis à fixer le distributeur, comme s'il ne savait quelle sucrerie choisir.

— Vous avez perdu la mémoire ?

— On dirait que oui.

— Mais c'est une catastrophe ! Comment vous allez distribuer les cadeaux ?

— Les cadeaux ?

— Bah oui ! Les cadeaux aux enfants sages !

La jeune fille fit une pause en regardant le vieux monsieur. Puis elle lui tendit la main.

— Moi je m'appelle Juliette. Vous savez, j'ai été très sage.

— Ah bon ? répondit-il en lui serrant la main.

Juliette plissa les yeux et mit ses mains sur les hanches en le fixant.

— Vous alors, vous êtes pas très très en forme. Peut-être que vous avez eu un accident avec le traîneau !

— Le traîneau ?

Juliette jeta un regard à la porte qu'elle venait de repérer avec l'affiche de sa séance. Elle pouvait rentrer retrouver ses amis ou aider le père Noël à rentrer chez lui.

— Vous voulez que je vous aide à le retrouver ?

— Pour quoi faire ?

— Bah ! Pour rentrer chez vous !

Le visage du vieil homme s'éclaira.

— C'est une bonne idée. Ma maman doit m'attendre.

Juliette sourit et lui reprit la main. Puis elle tourna délibérément le dos à la salle de cinéma et entraîna le vieil homme vers la sortie.

— On va la retrouver ! Je crois que d'abord, on va vous trouver un nouveau look. Parce que là, tout le monde voit que vous êtes le père Noël. Il faudrait enlever votre bonnet pour commencer.

Le vieil homme écouta la jeune fille et enleva le bonnet.

— Peut-être on pourrait se dire tu ? Je peux t'appeler Noël ?

— D'accord Juliette.

— Parfait ! Tenez, dans mon sac j'ai aussi des lunettes de soleil. Elles sont roses et je crois qu'elles seront un peu petites, mais dans les dessins animés, ils mettent toujours des lunettes de soleil pour pas qu'on les reconnaisse.

— Tu es sûre que j'en ai besoin ? Parce que je n'y vois pas grand-chose avec.

Juliette soupira de manière théâtrale.

— Bien sûr ! Il faut attendre d'être dehors ! Allez, on y va, on va essayer de retrouver le traîneau.

— Après. Maintenant j'ai faim, rétorqua le vieil homme qui ne voulait pas bouger de devant la machine.

— Viens je te dis ! C'est plein de cochonneries ces trucs-là, c'est ma maman qui l'a dit. Tu manges et t'as encore faim après, en ensuite, t'as mal au ventre.

Le vieil homme posa une main sur son ventre qui grognait.

— On pourrait aller au parc ! proposa-t-elle. Ils ont plein de bonnes choses à Noël. Et comme il y a plein de chevaux, il y aura peut-être tes rennes aussi !

Juliette tira la main du vieil homme qui consentit à la suivre.

— Mais moi j'aime bien le chocolat quand même, râla-t-il en la suivant.

— Alors tant mieux parce que là, c'est pas du vrai chocolat, c'est que du sucre ! Au parc, ils ont le meeeeilleur chocolat chaud !

Ils sortirent du cinéma dans cette douce après-midi d'hiver. Il n'était que seize heures, mais déjà le jour commençait à faiblir. Juliette tenait toujours la main de son nouvel ami, l'entraînant derrière elle. Le vieil homme avait remis les lunettes roses devant ses yeux et tenait la tête légèrement penchée vers le ciel pour qu'elles ne glissent pas de son nez. Juliette faillit tomber du trottoir lorsqu'il la percuta en arrivant au passage piéton.

— Attention ! T'as pas vu qu'il fallait s'arrêter ? On ne traverse que quand le bonhomme est vert !

Noël fronça les sourcils et enleva les lunettes.

— C'est parce que je ne vois pas très bien avec ces lunettes de soleil. Ça m'empêche de voir la route ! Je ne veux pas les garder !

— Non ! Noël, tu dois les garder, t'as qu'à les tenir avec ton doigt. Il faut pas que les gens te reconnaissent ! Allez, viens, c'est à nous de traverser.

Juliette entraîna Noël qui tenait ses lunettes du bout de son index pour éviter qu'elles ne glissent.

Le parc en ce milieu d'après-midi, à quelques jours de Noël, résonnait des rires d'enfants et des chants que crachaient les haut-parleurs. Juliette battit des mains, sautant sur place. Ce parc faisait partie de ses endroits préférés en ville.

Dans un coin, une patinoire avait été installée, sur laquelle enfants et adultes glissaient avec plus ou moins d'élégance. Des stands vendaient des chocolats chauds. Un jongleur perché sur un monocycle émerveillait le public avec ses balles colorées. Juliette ne savait plus où porter son regard. Un peu plus loin, une douce odeur de marrons grillés avait hameçonné le vieil homme qui avait oublié le chocolat et n'avait plus qu'une envie : déguster des châtaignes toutes chaudes.

— Viens, dit-il à Juliette, on va acheter des marrons !

Juliette admira la technique du vieillard qui frottait entre ses mains les fruits brûlants pour les débarrasser de leur peau.

Il tendit la première à la jeune fille.

— Tiens Sophie, regarde, j'ai enlevé toute la peau comme papa nous a appris !

Juliette le regarda, vérifiant qu'il s'adressait bien à elle et prit la châtaigne entre ses doigts, soufflant pour la refroidir avant de la fourrer dans sa bouche. Il s'était trompé de prénom, mais elle ne voulait pas contrarier le vieil homme. Après tout, il devait penser à des millions d'enfants, c'était normal qu'il mélange un peu !

Juliette avait encore son marron dans la bouche quand elle se leva du banc. Elle avait bondi et pointait du doigt le chemin qui faisait le tour du parc.

— Noël, regarde ! Il y a des chariots avec des chevaux là-bas !

Noël suivit du regard la direction qu'indiquait Juliette.

— On appelle ça des calèches, tu veux qu'on fasse un tour ?

— Non, mais peut-être que le traîneau est rangé là où il y a toutes les calèches !

— Eh bien allons voir ! fit le vieil homme en peinant à se relever.

Noël fit quelques pas, mais la jeune fille allait trop vite pour lui. Il ne se souvenait même plus pourquoi il la suivait. Tout ce dont il se souvenait c'est que ça avait un rapport avec la maison. Un prénom lui revenait, il l'avait sur le bout de la langue. Un prénom qui sentait les marrons chauds et le chocolat : Sophie !

— Attends-moi s'il te plaît !

Juliette vit que Noël était loin derrière elle. Il se tenait debout au milieu du chemin, perdu. Elle courut vers lui et lui prit la main.

— Peut-être qu'on pourrait monter sur un chariot, enfin, une calèche. Comme ça on irait plus vite pour faire le tour.

Noël s'approcha de la calèche en attente et caressa l'encolure du cheval.

— Vous avez de la chance qu'il se soit laissé faire celui-là ! leur dit le chauffeur. Il est capricieux d'habitude.

Juliette observait l'animal aux naseaux fumants, les yeux doux cachés par des œillères.

— Il a pas l'air méchant pourtant ! Il s'appelle comment ?

— Il s'appelle Furie !

Juliette écarquilla les yeux en grand et tira sur la main de Noël.

— Comme ton... euh, comme le renne du père Noël !

— Exactement jeune fille ! Ton grand-père et toi vous voulez faire un tour ? C'est dix euros par personne.

La jeune fille fouilla dans son sac et en sortit un porte-monnaie. Elle compta les pièces et arriva à un total de sept euros.

— Noël, tu as des sous toi ?

Le vieillard haussa les épaules comme s'il ne comprenait pas de quoi elle parlait. Le cocher, qui les regardait faire, leva les yeux au ciel.

— Allez, montez, je vous fais le tour de calèche pour deux euros, et un sourire !

Juliette fit un large sourire en tendant ses pièces et rangea le reste. Puis Noël et elle montèrent dans la calèche, recouvrant leurs genoux avec un plaid. La jeune fille avait les yeux écarquillés. Elle admirait le parc qu'elle redécouvrait depuis cette perspective.

— Monsieur, on passe à côté de l'écurie ? demanda-t-elle.

— Non, les chevaux rentrent chez eux à la campagne le soir. Mais les calèches restent ici par contre. Tu veux voir où on les range ?

— Vous croyez que le traîneau du père Noël pourrait rentrer dans le garage des calèches ?

Le cocher sourit et se tourna vers la jeune fille.

— Oh oui, je pense qu'il dépasserait un peu, mais il pourrait rentrer. Mais je sais qu'il n'y était pas quand j'ai pris ma calèche.

La fillette se laissa aller contre la banquette, ses espoirs envolés. Elle était bien sous le plaid et ne pensait plus du tout à la séance de cinéma.

Lorsque le tour se termina, la fillette se frotta les yeux et essuya le filet de bave qui avait coulé au coin de ses lèvres. Elle s'était assoupie contre l'épaule du vieillard.

— On est arrivés ?

— Oui, on a fait le tour du parc, répondit le cocher. Et pas un traîneau à l'horizon !

Juliette sauta de la calèche et aida Noël à descendre.

— Merci monsieur de nous avoir fait faire le tour.

— Avec plaisir jeune fille, et bonne chance pour trouver le traîneau du père Noël !

Juliette recula d'un pas et porta la main à sa bouche, lança un regard à Noël avant de revenir au cocher.

— Comment vous savez ?

— Mes chevaux ont des œillères, mais pas moi ! Tu voudrais lui demander un nouveau cadeau c'est ça ?

Juliette tordit ses mains devant elle, et sentit ses joues rougir.

— Euh... oui, c'est ça.

— Eh bien, si j'aperçois le traîneau, je lui demanderai ! Mais tu devrais essayer d'aller aux grands magasins de ce côté, il y a des chances que tu le trouves là-bas à quelques jours de Noël !

Le cocher indiqua à Juliette et Noël le nord du parc. Une centaine de mètres plus loin, de l'autre côté de la rue, les vitrines lumineuses brillaient. Juliette regarda Noël et remercia encore le cocher.

— C'est une très bonne idée ça ! Viens, on va voir !

Noël résista, il était fatigué, ne comprenait plus ce qu'il se passait.

— J'en ai marre, dit-il à la jeune fille. Je préfère rentrer chez moi.

— Mais justement, on va là-bas pour que tu puisses rentrer chez toi !

Noël s'assit sur un banc, les bras le long du corps. Il regardait des enfants lancer une balle à leur chien.

— Allez Noël, il faut venir ! dit Juliette en lui tirant la manche.

Le vieil homme restait assis, les yeux ne quittant pas le chien.

— Il ressemble à mon chien. Il s'est perdu la semaine dernière. Sophie était très triste et moi aussi. Papa a dit qu'on le chercherait ensemble, mais on l'a pas trouvé. Il me manque.

Juliette avait du mal à suivre tout ce que disait le vieil homme, mais elle voyait bien qu'il n'allait pas très bien. Peut-être qu'il s'était vraiment blessé en atterrissant avec le traîneau ! Peut-être que Noël devrait aller à l'hôpital plutôt que se promener dans la rue ?

— Peut-être qu'il est rentré chez vous et qu'il vous attend là-bas !

Le regard de Noël se fit plus vif et il se redressa sur le banc.

— Oui, tu as raison Sophie, on devrait rentrer.

— Moi c'est Juliette. Ju -liette ! Mais bon, si tu veux tu peux m'appeler Sophie.

— Pourquoi voudrais-tu que je t'appelle Sophie ? Je sais bien que ce n'est pas toi !

Juliette grogna et leva les yeux au ciel. Puis elle se figea. Dans la nuit tombante, se détachait sur le ciel rougeoyant, un traîneau auréolé de lumière.

— Noël, regarde là-haut ! Le cocher avait raison, sur le toit du grand magasin, il y a un traîneau !

— Eh bien qu'est-ce qu'on attend ? Allons-y... Oh ! Noël fit un pas puis s'arrêta, pointant le feu de circulation du bout du doigt. Bonhomme rouge, rien ne bouge ! Je me suis rappelé !

Juliette lui fit un grand sourire et ils attendirent que le feu passe au vert avant de traverser. La vitrine du grand magasin représentait un paysage enneigé dans lequel des lutins glissaient sur leur luge au milieu des cadeaux. Une douce chaleur les enveloppa dès qu'ils entrèrent.

— Je crois qu'on devrait aller directement au dernier étage.

Des chants de Noëls criaient dans leurs oreilles. Les gens ses bousculaient, couraient, parlaient fort, râlaient. Juliette tituba et se retint à Noël. Ses yeux allaient d'un jouet à l'autre, attrapaient un scintillement de guirlande puis revenaient sur les poupées colorées. Tout ça lui donnait le vertige.

Elle repéra un ascenseur dans lequel ils s'entassèrent. Une dizaine d'autres clients chargés de paquets s'engouffrèrent à leur suite. Enfin arrivés au dernier étage, les portes s'ouvrirent sur une grande salle de restaurant. Une douce odeur de chocolat chaud vint titiller les narines de la jeune fille.

— On ne peut pas aller plus haut, déclara-t-elle, le traîneau ne doit pas être bien loin.

Noël continuait à fixer la grande baie vitrée qui dominait le parc.

— C'est ce que tu recherchais non ? demanda-t-il à Juliette.

Un traîneau lumineux auquel étaient attelés six rennes occupait une grande partie de la terrasse. Juliette, bouche bée, contemplait l'élégant attelage installé à quelques mètres des tables de la terrasse.

Elle eut beau tirer de toutes ses forces, elle n'arrivait pas à ouvrir la porte. Soudain, elle céda et Juliette dut reculer d'un pas et se heurta à Noël. Le vieil homme, une main sur la poignée, la retint et lui adressa un clin d'œil.

— Merci !

La jeune fille se faufila par la porte ouverte et courut au traîneau. Elle tendit une main tremblante et la laissa retomber. Sa tête s'abaissa, ses épaules tombèrent, et elle fit demi-tour en traînant des pieds.

— C'était pas un vrai traîneau.

Elle retint une larme et renifla, passant sa manche sous son nez. Noël passa sa main dans le dos de la jeune fille.

— Allons, ce n'est pas grave ! Tu crois que ça irait mieux si on prenait un goûter ?

Juliette posa la main sur son ventre en le frottant.

— Je crois que je n'ai plus très faim. J'ai déjà mangé trop de marrons.

Sa voix était traînante, lourde de chagrin.

— Alors je vais prendre une gourmandise rien que pour moi ! Et peut-être que si tu changes d'avis tu pourras y goûter.

La jeune fille acquiesça et ils s'installèrent à une table. Noël commanda une part de tarte au chocolat avec une généreuse portion de chantilly. Juliette sourit à la vue du vieillard, de la crème tout autour de la bouche. Il ressemblait à un chat qui aurait trempé son museau dans un pot de lait.

Juliette tendit sa serviette et essuya le visage de son ami.

— Tu es sûre que tu n'en veux pas ? Attention, je vais tout finir !

Juliette serra ses lèvres, les yeux dans le vide et secoua la tête. Noël plongea sa cuillère dans l'assiette.

— Bon, tant pis pour toi !

Elle jouait avec une miette tombée sur la nappe, n'osait plus regarder Noël dans les yeux.

— Je sais plus quoi faire pour t'aider à rentrer chez toi.

Noël ne répondit pas, raclant le chocolat au fond de l'assiette. Sa langue légèrement sortie pour ne pas en manquer une miette.

— Quand on n'a pas de solution, lui répondit-il, il faut toujours retourner au début !

Juliette croisa ses bras sur la table et y posa la tête.

— Mais je ne sais pas où il est le début ! Je sais pas où tu as atterri !

Elle souffla sur les miettes pour les éloigner de son regard. Puis elle se redresse, lentement.

— Ou sinon, on pourrait retourner au cinéma. Peut-être que le traîneau est juste garé derrière ?

Noël lécha la cuillère et termina en passant son doigt dans l'assiette pour ne pas laisser une trace de chocolat puis porta le doigt à sa bouche.

— C'est bon ! On peut y aller, je suis prêt !

Ils se levèrent, enfilèrent leurs manteaux et s'apprêtaient à reprendre l'ascenseur quand un serveur les interpela.

— Excusez-moi monsieur ! Je crois que vous avez oublié de régler la note !

Noël se retourna vers le serveur, des traces de chocolat sur les lèvres, ses lunettes de soleil roses sur le nez.

— J'ai oublié quelque chose ?

— Oui, vous devez nous payer avant de partir !

Juliette ramena devant elle son sac à dos et en sortit encore une fois son porte-monnaie.

— Laisse, c'est moi qui va payer !

Elle renversa tout le contenu sur le comptoir, les centimes roulant sur le comptoir en compagnie d'une gomme et d'une barrette à cheveux.

— Voilà, c'est tout ce que j'ai !

Le serveur gêné regarda Noël dans les yeux.

— Vous n'avez pas d'argent ? Vous avez une carte bancaire ou peut-être avec votre téléphone ?

Noël hocha les épaules.

— Regarde dans tes poches Noël ! Peut-être que tu as des pièces. Mon papa, il en a toujours qui traînent dans son pantalon.

Le vieillard s'exécuta et vida ses poches, entassant vieux papiers de bonbons, boutons et même un marron sur le comptoir. Il passa ensuite aux poches de sa veste dont il sortit une carte de bus et une dernière carte plastifiée.

Le serveur posa un doigt sur la dernière carte et interrogea Noël.

— Excusez-moi monsieur, je peux regarder cette carte ?

— Oui, mais vous me la rendez après !

Le serveur acquiesça et ramassa la carte, la lisant attentivement.

Juliette tira la manche de Noël.

— On va avoir des problèmes ? demanda-t-elle en murmurant.

Le serveur leur fit un grand sourire.

— Vous savez quoi ? Vous êtes notre centième client de la journée ! Alors non seulement, cette part de tarte est gratuite, mais en plus, je vais vous offrir notre spécialité du moment, le Pumpkin Spice Latte ! Je vous laisse vous installer, je vous apporte ça dans un instant.

Le temps que Juliette et Noël reprennent place à leur table, le serveur disparut un moment et revint avec deux verres bien remplis.

— Voilà ! Prenez votre temps pour les boire, il commence à faire froid dehors.

Juliette prit une gorgée du bout des lèvres.

— Tu trouves pas qu'il est bizarre ?

Noël, la tête en l'air, contemplait le plafond, ne prêtant que peu d'attention à la jeune fille.

— Moi je dis quand même que c'est un peu étrange qu'on nous offre tout ça ! Et puis je crois qu'il faudrait vraiment qu'on retourne au cinéma. Ma classe va bientôt sortir et je vais me faire gronder si je suis pas là.

Noël aspirait le fond du verre à la paille sans se soucier du bruit qu'il faisait.

— Papa ?

Un homme était arrivé dans le restaurant, le souffle court, de grosses gouttes de sueur coulant sur son front. Un pan de sa chemise était sorti de son pantalon et dépassait sous sa veste. Il s'accroupit et serra Noël dans ses bras.

— Tu m'as fait une de ses frousses ! Je t'ai cherché partout ! J'ai dû faire toutes les rues autour du parc !

Dans sa précipitation, il bouscula la table et renversa les deux verres que Juliette s'empressa de ramasser. Elle regardait le nouveau venu avec les yeux grand ouverts, les lèvres serrées.

— Vous êtes le fils du père Noël ? finit-elle par demander en un murmure.

L'homme regarda la jeune fille puis regarda son père et éclata de rire.

— Non, je ne crois pas, mais peut-être que c'est toi qui as raison !

Juliette baissa la tête et tordit la bouche.

— Moi je crois que oui.

L'homme tira une chaise et s'assit à table avec eux, tirant la nappe de la table voisine en attrapant une chaise supplémentaire.

— C'est toi qui t'es occupée de mon père cet après-midi ?

Elle hocha la tête sans prononcer un mot de plus.

— Alors je te remercie ! C'était très gentil de ta part et tu m'as rendu un grand service.

Juliette acquiesça, l'œil soudain brillant et un léger sourire naquit au coin de ses lèvres, baissa la voix d'un air de conspiratrice

— Vous inquiétez pas ! Je dirai à personne que j'ai rencontré le père Noël.

L'homme sourit et posa une main sur l'épaule de son père.

— Je crois qu'il est temps que je vous ramène. Je suis sûr qu'il y a quelqu'un qui s'inquiète pour toi aussi !

Juliette haussa les épaules.

— Mes copines sont au cinéma. Mais moi j'avais déjà vu le film !

— Je vais remercier le serveur de m'avoir prévenu, et je te ramène au cinéma. Ce n'est pas très loin.

Une fois la note réglée, Juliette et Noël (qui s'appelait Daniel en réalité) suivirent Nicolas. Un quart d'heure plus tard, ils arrivaient au cinéma.

À peine Juliette était-elle entrée que les portes de la salle s'ouvraient et laissaient sortir les premiers spectateurs.

Juliette serra Noël dans ses bras. Le vieil homme, qui ne savait plus vraiment qui elle était, lui caressa doucement les cheveux.

— Au revoir, Sophie, murmura-t-il.

— Monsieur, au fait, c'est qui Sophie ? Il m'a appelée comme ça cet après-midi.

— Sophie, c'est ma tatie, la sœur de mon père. Tu lui ressembles un peu à son âge en effet !

— Je crois qu'il aimerait bien avoir un chien comme quand il était petit.

Nicolas regarda son père avec œil attendri.

— Merci jeune fille, j'y penserai !

Il tourna la tête vers Juliette et la regarda quelques secondes.

— Tu sais, aujourd'hui, tu lui as fait un grand cadeau à mon papa. C'est pas tous les jours qu'il s'amuse autant.

Juliette lui sourit en retour. Nicolas lui rendit les lunettes de soleil roses qu'il avait gardées en main.

— Tu devrais y aller, je crois que tes amis t'attendent !

Kevin vint récupérer Juliette et la fit réintégrer le groupe.

— T'étais passée où toi ? Je t'ai pas vue sortir !

— Bah, j'étais aux toilettes !

— Encore ? Allez, va rejoindre les autres c'est l'heure de rentrer.

Juliette prit place dans la file et fit un dernier signe de la main à Daniel et Nicolas.

 

Une heure plus tard, lorsque sa maman vint la chercher, Juliette silencieuse, regardait par la fenêtre de la voiture.

— Alors, c'était bien le cinéma ?

Juliette, les yeux perdus vers les étoiles, continuait à fixer l'obscurité.

— Je sais pas.

— Tu te souviens plus si tu as aimé ou pas ?

Sans quitter les étoiles des yeux, Juliette patienta quelques secondes avant de répondre.

— Maman ? Tu crois que ce serait grave si le père Noël oubliait des choses ? Par exemple s'il était trop vieux.

Sa maman tourna la tête vers elle, ne sachant pas trop que répondre.

— Eh bien, il y aurait certainement quelqu'un, des lutins peut-être pour s'occuper de lui au pôle Nord, ou ses enfants. 

Juliette soupira.

— Ouais, eh bien, je sais pas si on va avoir beaucoup de cadeaux ! Il est gentil, mais... il est un peu tête en l'air le fils du père Noël. Heureusement que j'étais là.

Sa main masqua un bâillement et elle se gratta le bout du nez, le regard perdu vers la nuit.

— Je crois que quand tu seras vieille, je pourrai m'occuper de toi et de papa.

Dans le rétroviseur, elle observa sa fille.

— Alors je suis rassurée, merci Juliette.

image/svg+xml

Télécharger cette Histoire Courte

Icône EPUB

Le jour où j'ai pas rencontré le père Noël

Le jour où j'ai pas rencontré le père Noël

Licence Creative Commons BY-NC-ND

"Le jour où j'ai pas rencontré le père Noël" par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).

Les racines du souvenir Quatre dans la tempête

D'autres histoires à lire

〉Découvrir plus de la catégorie histoires