La veille de Noël, dans un bar bondé, Clara, serveuse épuisée, observe les clients défiler : un vieil homme esseulé, un couple au bord de la rupture, un étudiant nostalgique. Chaque échange ravive ses doutes : est-elle une bonne mère ? Peut-elle encore rêver d'un avenir meilleur ? Cette nuit pourrait bien bouleverser ses certitudes et lui offrir une lueur d'espoir inattendue.
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Clara enlève sa chaussure droite, une paire d'escarpins rouges qu'elle s'était offerte un mois auparavant, en soldes. Elle savait qu'elle ne pourrait pas les porter au travail, mais elle avait voulu se faire plaisir. En les enlevant pour chausser sa paire de baskets, elle se sent comme un avocat qui enfile sa robe, comme Clark Kent qui retire ses lunettes, elle rentre dans un rôle. Celui d'une serveuse de quarante-deux ans, épuisée, ne comptant plus les pas.

La sonnerie de son téléphone retentit et elle voit s'afficher le nom de son patron sur l'écran. Elle pressent que ce n'est pas un appel qui va la réjouir.

— Clara  ? Franck à l'appareil. Désolé de te déranger au dernier moment. Écoute, je suis toujours bloqué, je ne pourrai pas venir. Tu fais la fermeture. Je n'ai pas envie de laisser Jeanne le faire toute seule. Elle est pas prête.

— Oui, je comprends, mais je devais rejoindre ma fille ce soir...

— Bah, elle est grande maintenant, quel âge elle a  ? Seize ans  ?

— Quatorze.

— C'est pareil, non  ? Elle peut rester une heure toute seule  ! Je te paierai en heures supplémentaires.

— Franck, je ne...

— Il faut que je te laisse. On en discute à mon retour. Oh  ! Et n'oublie pas de nettoyer le sol avant la fermeture, que tout soit nickel  ! OK  ?

Sans même avoir attendu la réponse de Clara, il a raccroché. Comme si c'était un dû. Comme si les quelques euros en plus à la fin du mois allaient remplacer un moment avec sa fille.

La tête basse, elle ferme les yeux, masse sa nuque puis finit de lacer ses chaussures. Elle regarde les messages qui l'attendent. Des amis. Beaucoup ont travaillé aujourd'hui, mais leur journée se termine quand son service commence. Ce soir, ils seront avec ceux qu'ils aiment. Parfois, elle pense à démissionner, trouver autre chose.

Le « ting » d'un nouveau message retentit, la sort de sa rêverie comme un coup de gong pour rentrer sur le ring. Un sourire illumine son visage. C'est Julie. Un « Je t'aime maman » qui lui réchauffe le cœur. Il faut qu'elle la prévienne qu'elle rentrera plus tard.

— Allo chérie, c'est maman. Je suis désolée, je vais devoir rentrer plus tard, je dois faire la fermeture.

— Mais on devait passer Noël ensemble, maman  !

Voix qui hésite encore entre l'enfant qu'elle n'est plus et l'adulte qu'elle n'est pas encore.

— Je sais, mais Franck ne m'a pas trop laissé le choix.

Un silence qui se prolonge.

— Julie  ? Tu es encore là  ?

— On devait regarder La Vie est Belle ensemble. T'avais promis  !

— On le regardera ensemble demain, c'est pareil. Et tu sais quoi  ? Je vais être super désagréable pour que les gens partent plus tôt.

La voix retrouve un peu de couleur.

— Même pas cap  !

— Promis  !

— Du coup, est-ce que je peux monter manger chez Jade  ? Sa maman m'a invitée.

Jade, c'est la super copine qui habite deux étages au-dessus. Elles sont inséparables.

— OK, mais tu rentres avant dix heures. Et tu m'envoies un message quand tu es rentrée.

— Juré  !

— Je t'aime ma fille.

Après avoir raccroché, Clara termine sa transformation. Elle enfile le tablier du Café des Heures Perdues, attache ses cheveux en queue de cheval et prend une grande inspiration.

Le sourire qu'elle accroche à ses lèvres en entrant dans la salle fait illusion, mais ses yeux trahissent sa lassitude. Encore un service.

— Ah  ! Te voilà  !

Jeanne l'accueille avec un plateau sur les bras. Elle semble débordée.

— J'ai cru que t'avais décidé de rester avec ta fille. J'aurais compris. C'est ouf de bosser aussi tard à Noël. Ils ont nulle part où aller les gens  ? Ils ont pas une famille  ? Quand je bosserai à Londres, hors de question que je me tape les jours fériés. Je veux pas être pas esclave de mon boulot.

Jeanne est à peine plus âgée que sa fille. Survoltée, exubérante, pleine de certitudes.

— Bonjour Jeanne. Il y a l'air d'y avoir du monde ce soir.

— Ah ouais, bonjour. J'oublie souvent. Bah, on a eu les alcoolos habituels, deux ou trois couples qui sont passés avant de continuer la fête ailleurs, des touristes, la routine quoi. Quand je pense à ma sœur qui fait la fête à Berlin, je me demande ce que je fais encore là  !

Le soupir de Clara qui pense à sa fille est chassé par un bras qui se lève.

— Tu peux débarrasser la sept Jeanne  ? Je vais voir le couple près de la porte.

— Oui, chef  !

— Ce soir, je fais la fermeture avec toi, Franck ne viendra pas.

— Parce que tu t'attendais à le voir bosser aujourd'hui  ? Tu rêves  !

Oui, elle rêve. Elle croit encore qu'il reste des gens avec un fond honnête.

La clochette tinte à l'entrée. La porte s'ouvre sur un vieil homme. Un habitué.

Victor, c'est monsieur dimanche matin. Un café crème et un morceau de pudding qu'il trempe dans son café en lisant son journal. Un homme de routine.

— Bonsoir Clara.

— Bonsoir Victor, comment ça va  ? Je vous sers quelque chose  ?

— Un spritz et un grand verre d'eau s'il te plaît Clara.

Élégant dans son costume sobre, un éternel nœud papillon rouge vient égayer sa tenue, comme un ruban sur un cadeau de Noël. Ses cheveux gris sont légèrement ébouriffés par le bonnet qu'il vient d'ôter.

Jeanne a tout juste un regard vers lui. Un froncement de nez que Clara trouve insolent.

— Pas sympa de te moquer.

— Oh ça va, madame sainte-ni-touche.

— Et toi, tu seras comment quand t'auras son age  ?

— La question de vieux  ! J'ai vingt ans  !

Elle chasse la question d'épaule et s'appuie dos au comptoir. Clara sert Victor qui joue un moment avec son verre d'eau, perdu dans ses pensées. Il écarte le cocktail du bout des doigts.

— Et lui, demande Clara en désignant le vieil homme du menton. Tu crois qu'il était comment à vingt ans  ?

Jeanne la regarde d'un air amusé.

— Hummm. C'était quand  ? avant la guerre  ? J'sais pas, p't'être il était sexy.

La jeune fille hausse les épaules, attrape un menu et s'éloigne vers une table qui vient de se peupler. Clara la regarde s'affairer. Elle se débrouille plutôt bien.

Je pourrais la laisser se débrouiller seule ce soir, songe-t-elle. Je pourrais enlever mon tablier, rejoindre ma fille et la laisser faire ses preuves. Je devrais peut-être faire comme elle, m'en foutre un peu de ce boulot.

La clochette retentit à nouveau et l'ambiance tendue d'une dispute pénètre dans les pas d'un couple. Peut-être une dispute qui remonte à l'origine du couple, à l'origine des couples. Elle les installe à une table un peu isolée. Lui a le profil d'un commercial. Cheveux bruns gominés, nez aquilin, costard cravate, montre connectée. Elle, triche moins sur son apparence. Elle reste élégante avec son long manteau et ses bottes en cuir souple. Son visage est fermé. Elle ne le regarde pas quand elle s'assied face à lui. Silencieuse. Clara pose une carte entre eux deux.

— Je vous laisse la carte, je reviens dans quelques instants  ?

— Oui, merci.

Même le dos tourné, elle continue à entendre les mots secs, les soupirs. En voilà deux qui sont mal partis pour passer une douce nuit.

La playlist de Noël tourne en fond, noyée dans le brouhaha des conversations. Clara aime cette ambiance feutrée qui laisse les mots échangés prendre le pas sur la musique.

Le sapin de Noël scintille, brille dans les regards des enfants, dans les sourires des adultes. À la table du fond cependant, les voix s'élèvent. Dysharmoniques. La musique d'un couple qui se déchire. Parfois, les moments de complicité se font trop rares et les morceaux de vie se séparent. Ils ne collent plus les uns aux autres.

Clara est sensible au langage du corps. Elle observe et attend que le moment soit venu de les interrompre.

— Me revoilà, avez-vous eu le temps de choisir  ?

Sa voix est comme un baume sur une cicatrice. Elle apaise les mots.

— Euh, oui, merci, je vais vous prendre une pression. Et toi, Marie  ?

— Une eau gazeuse, avec une rondelle de citron s'il vous plaît.

La tension est légèrement retombée. Lui, tend une main en un geste d'apaisement, mais elle, Marie, retire la sienne pour éviter le contact.

— Arrête Lucas, s'il te plaît.

Marie joue avec son alliance, comme si elle la démangeait. La fait tourner sur son doigt. La fait coulisser jusqu'à la première phalange. La remet.

— Je ne te reconnais plus.

— Je vais changer Marie, je te promets  !

Clara n'entend pas toute la conversation, mais elle remplit les blancs. Elle regarde l'horloge de son portable, dix-neuf heures. Elle a reçu un autre message de Julie, une photo avec son amie Jade. Les odeurs de café de l'après-midi ont laissé la place à celles plus suaves de l'alcool. Quelques notes de tabacs s'insinuent lorsque s'ouvre la porte. Jeanne est accoudée au bar, elle fixe Victor qui délaisse son spritz et sirote son verre d'eau.

— Pourquoi il prend deux verres le vieux s'il en boit qu'un  ? Moi je le veux bien son cocktail s'il y touche pas  ! Moi les vieux, je les comprends pas. Je pourrais jamais bosser entourée de vieux.

— Je crois que ça ne me dérangerait pas de travailler dans un EHPAD. J'y pense des fois.

Jeanne porte soudain la main à la poche arrière de son jean, en retire son smartphone.

— Ah, j'ai mon amoureux qui m'appelle  !

Et le papillon s'envole à nouveau au milieu des tables avant de revenir une minute plus tard, toujours virevoltante.

— Je l'ai expédié, il est gentil, mais je bosse moi  ! Le pauvre je lui ai même pas laissé le temps de parler. Trop de trucs à faire.

Elle attrape un bac plein de verres sales pour l'amener en cuisine. Clara la regarde faire.

— Pourquoi tu me fixes comme ça  ? Tiens, tu devrais aller voir ton petit amoureux, il est tout rabougri sur sa chaise, faudrait pas qu'il fasse un malaise  !

Parfois, cette jeune fille la surprend.

— Tout va bien Victor  ?

Le vieil homme n'a pas bu la moitié de son verre, il a sorti une grille de mots croisés qu'il complète petit à petit.

— Tout va bien, merci. Ces mots croisés me donnent plus de mal que d'habitude  !

— Vous faites quelque chose pour Noël  ?

— Oh, vous savez, pour un vieux monsieur comme moi, Noël est un jour comme un autre  ! Et vous ma petite Clara, vous ne deviez pas passer la soirée avec votre fille  ?

— Hélas, mon boss ne voit pas les choses comme vous.

— Elle doit vous manquer  !

— Oui. Surtout que dans deux jours elle part chez son père. Je ne l'aurai pas vue beaucoup.

— Mais dites-moi, vous n'aviez pas parlé de changer  ? Vous deviez voir une coach pour un bilan de compétence  ?

— Non, je ne l'ai toujours pas fait. Faut payer le loyer d'abord. J'ai peur de ne pas trouver mieux.

— La peur est le pire des conseillers, croyez-en mon expérience  !

Elle montre d'un geste le verre de spritz sur la table, intouché, comme chaque veille de Noël depuis qu'elle le connaît.

— Un rapport avec ce cocktail  ?

Victor soupire, saisit le verre qu'il fait tourner sur lui-même, sourit.

— Vous êtes perspicace.

— Vous me raconterez un jour  ?

Le téléphone de Clara vibre dans sa poche. Un rappel de Franck : « N'oubliez pas de sortir les poubelles  ! Bonne soirée ». Victor s'est replongé dans ses mots croisés. Jeanne a remarqué l'air contrarié de Clara.

— Qu'est-ce qui ne va pas  ? Montre.

Clara montre alors le message à Jeanne dont la réaction ne se fait pas attendre.

— Quel abruti  ! Je comprends pas pourquoi tu restes. Moi je tiens pas six mois avec lui  ! Crois-moi, je vais pas rester longtemps  !

Les doigts entortillés dans une mèche de cheveu, Clara la regarde s'éloigner, pensive, puis elle retourne dans la salle accueillir un jeune homme qui vient de passer la porte.

— C'est possible de s'asseoir à une place avec une prise pour brancher mon ordinateur  ?

Le jeune homme d'une vingtaine d'années, un étudiant que Clara croise parfois dans le quartier. Il a un sourire charmant et un accent étranger que Clara ne situe pas tout à fait.

— Pas pour l'instant, mais installez-vous au comptoir, la première qui se libère sera pour vous.

— Merci  ! Je vais prendre un coca alors.

— Vous n'êtes pas d'ici d'après votre accent  ?

— Je viens d'Uruguay, je suis venu en France pour mes études, ça fait maintenant trois ans.

— L'Uruguay  ! Dites donc, ce n'est pas la porte à côté. Vous ne devez pas voir votre famille très souvent  !

— Non, c'est pour ça que je suis venu, pour le wifi. Je voudrais souhaiter un bon réveillon à mes parents.

— Ah oui, je vous comprends  ! Je crois que je ne survivrais pas si ma fille partait sur un autre continent pour ses études.

— Chez nous, la famille c'est très important. Mais si j'étais resté en Uruguay, je l'aurais regretté.

Clara note sur un coin de papier le code wifi et le tend au jeune homme.

— Voilà le mot de passe pour le wifi. Je vous appelle dès que j'ai une table. C'est quoi votre prénom  ?

— Ruben.

— Eh bien, enchanté Ruben, moi c'est Clara, je vous fais signe bientôt  !

Elle se tourne vers Victor.

— Alors ce spritz, il est pour qui  ?

— Vous n'allez pas me laisser tranquille jusqu'à ce que je vous ai raconté mon histoire, c'est ça  ?

— Tout à fait  !

— Eh bien, c'était il y a quarante ans. Je devais avoir votre âge. Dans un café un peu plus bas dans la rue. Il y avait cette femme, élégante, toujours un peu décoiffée, avec ce sourire imparfait qui ne faisait que souligner la beauté de ses traits.

Les yeux plongés dans son cocktail, il remuait la paille. Ses épaules s'étaient redressées, son visage souriant semblait avoir rajeuni de dix ans.

— Elle venait avec des amies prendre un verre. Lorsqu'elle riait, elle cachait sa bouche avec la main, comme une enfant. J'étais entièrement sous son charme. Le dimanche, je la voyais qui s'asseyait à une table voisine et parfois nous échangions un geste, un regard. Chacun à sa table.

— Vous deviez être un sacré séducteur Victor  !

— Pas vraiment séducteur... Oh, je crois que nous allons devoir reporter la suite de l'histoire, votre amie a l'air débordée  !

Quittant ses pensées, elle relève la tête. Un client s'énerve dans la salle, contre Jeanne.

— ... n'ai jamais commandé ça  ! Hors de question que je paye  !

— Il y a un problème Jeanne  ?

— Ouais, Monsieur ne veut pas payer le verre de vin, il dit que j'ai fait une erreur.

— Oui, elle a fait une erreur, s'énerve encore le client, ce n'est pas du tout le vin que j'avais commandé  !

— Excusez-nous monsieur, on va le décompter. Jeanne, tu t'occupes de ressortir la note pour monsieur  ?

Jeanne lui jette un regard noir, mais retourne à la caisse.

— Encore une fois monsieur, je suis désolé. Je vous souhaite un joyeux Noël  !

Une fois plus isolées, Jeanne s'en prend à Clara.

— Pourquoi tu l'as pas fait payer  ! J'ai fait mon boulot, je lui ai montré la bouteille et il a goûté le vin  !

— Et alors, ça va changer quoi  ? Tu lui offres un verre et il content  ! C'est Noël  !

— Moi, je suis pas prête à lâcher ma dignité comme toi pour satisfaire l'égo d'un client ou du patron, Noël ou pas Noël  !

Clara est un instant soufflée par la violence des paroles de Jeanne.

— Pardon Clara, j'y suis allée un peu fort, mais tu me connais, je parle, le parle, je peux plus m'arrêter.

— Non, tu as raison, je suis parfois trop gentille. Trop conne.

Elle a murmuré ces derniers mots. Sèche et réaliste. Les autres, elle les crache presque entre ses dents serrées.

— Je suis comme ça, c'est mon caractère. Mais crois-moi, il me faut beaucoup, beaucoup de patience pour ne pas te planter là et rentrer chez moi avec ma fille. Il y a du boulot dans la salle, on en reparlera.

Jeanne ne s'attendait pas à une réponse si franche. Elle essuie une larme. Clara s'affaire pour se calmer. Les tables n'ont jamais été aussi propres de la soirée  !

— Tout à l'heure, tu demandais à quoi je ressemblerai quand je serai vieille. Je sais pas où je serai, mais j'espère que je m'en sortirai aussi bien que toi.

Clara ne sait comment répondre à Jeanne après son coup d'éclat. Alors elle se concentre sur ce qu'elle sait faire de mieux. Elle regarde la salle et repère une table vide.

— Ruben  ! J'ai une table pour vous avec une prise juste à côté, vous serez à l'aise pour appeler votre famille.

— Merci Clara  !

Ruben aussitôt installé branche son ordinateur. Ça fait près de deux semaines qu'il n'a pas appelé sa famille. Et en cette veille de Noël, la nostalgie de son pays et la distance le submergent. Les yeux brillants d'émotion il voit le visage souriant de sa mère, son père, sa grand-mère et même ses cousins apparaître à l'écran.

Hola mamá ! Feliz Navidad  !

— Hola Rubenito  !

Clara s'éloigne pour les laisser à leur intimité. Elle aussi a les yeux qui brillent un peu. Avant qu'elle ait même réfléchi à son geste, elle a déjà son téléphone portable dans la main et s'est réfugiée dans la cuisine.

— Julie, ma chérie  ? Comment ça va  ?... Non, rien de spécial, tu me manquais. Tu t'amuses bien  ?... Je vais fermer plus tôt. Après tout, c'est Noël  ! On sera ensemble pour ouvrir le premier cadeau. Je t'aime ma chérie.

Ce premier cadeau ouvert à minuit, c'est leur petit rituel à toutes les deux. Julie a grandi, mais le rituel lui n'a pas changé. C'est à ça que servent les rituels non  ? Ce sont des points de repère, des amers qui nous permettent de ne pas perdre de vue ce qui est important. Comme être avec sa fille le soir de Noël.

Clara a les yeux encore embués de larmes lorsqu'elle porte un plateau avec deux énormes glaces à une joyeuse famille qui s'est installée. Du coin de l'œil, elle observe la table du fond, celle du couple en déliquescence... Marie et Lucas. Elle se dit que le bonheur demande des efforts. Ce n'est pas prendre un bon ou un mauvais embranchement qui fait la différence, mais au quotidien se donner la peine de faire de son mieux.

L'anneau est toujours là à l'annulaire de Marie mais leurs regards se frôlent sans se croiser.

— Vous fêtez le réveillon en tête à tête  ?

Clara se fait inquisitrice. Elle aimerait les ramener vers des pensées plus positives.

— Oui, on a décidé de le fêter entre nous. J'ai réservé une table dans un restaurant pas très loin. C'est... c'est le restaurant où je l'ai demandée en mariage.

— Oh, comme c'est romantique, quelle bonne idée  !

— Je l'espère.

— Moi je devais passer la soirée en tête à tête avec ma fille, mais mon patron a chamboulé mes plans au dernier moment.

Marie compatit avec elle.

— Vraiment  ? Ce n'est pas du tout sympa.

— Non, mais je devrais arriver à temps pour passer minuit avec elle. Je compte pas laisser passer cette chance  ! Noël c'est la nuit des deuxièmes chances, non  ?

Marie regarde Lucas. Un léger sourire au coin des lèvres. Elle baisse les yeux sur son alliance.

— Vous avez raison. D'ailleurs, ça va être l'heure qu'on y aille, je crois chéri.

Lucas lui rend un regard plein d'espoir. Puis se tourne vers Clara.

— Oui, je ne voudrais pas être en retard. Vous pouvez nous apporter la note  ?

— Bien sûr  ! Je reviens tout de suite.

Clara se demande si un pèlerinage sur un lieu du passé peut faire revivre la magie du moment. Elle n'y croit pas, mais elle aimerait que ça fonctionne pour ce couple.

Le café commence à se vider et l'ambiance change, devient plus feutrée.

Il n'est pas loin de vingt-deux heures et Clara en a plein les jambes. Après avoir massé ses tempes quelques instant, elle rejoint l'extrémité du comptoir, du côté de Victor. Dans la rue une bande de fêtards grimés en pères Noëls fait de grands signes aux vitrines du café. Jeanne pousse un cri et se précipite à leur rencontre. Elle serre dans ses bras un des pères Noël et revient en courant dans le café, un grand sourire aux lèvres.

— Regarde, c'est mes amis qui sont venus me chercher  ! Dis, je peux te laisser fermer  ? Il reste une heure  ! Promis, je ferai toutes les fermetures jusqu'à Nouvel An  ! Allez, steuplé ma Clarinette  !

Clara regarde la jeune fille et ses mèches colorées redevenue une petite fille dans l'attente de la décision.

— Allez, va rejoindre tes amis  !

Elle s'en veut d'être si faible.

— Mais d'abord, tu sors les poubelles, et tu vérifies que les machines à café aient suffisamment de grains.

— Oh, merci  ! Jeanne dépose un baiser sonore sur la joue de sa collègue. Puis dans un élan spontané, embrasse aussi Victor tout étonné.

Jeanne bondit et rejoint rapidement ses amis avec qui elle échange quelques mots, puis revient s'affairer dans le café.

— Je nettoie, je te compte la caisse et je les rejoins  !

— Va les rejoindre, je compterai la caisse.

— T'es sûre, ça te dérange pas  ?

« Bien sûr que ça me dérange, que je préférerais sortir en courant comme toi et prendre ma fille dans mes bras. »

— Non, vas-y, va retrouver ton amoureux  !

Elle observe la salle ou restent seulement quelques tables occupées.

— De toute façon, je vais fermer.

Après tout, Franck n'avait qu'à venir lui-même  ! Elle n'a pas à se sentir désolée.

— Mesdames et messieurs, nous allons fermer le café dans vingt minutes. Merci pour votre compréhension, et joyeuses fêtes à tous  !

Lorsque Jeanne raccroche son tablier, il ne reste plus que Victor à sa table. En sortant, elle ferme à moitié la grille pour décourager d'éventuels nouveaux clients et envoie une bise à Clara du bout des doigts.

Victor se lève et prend sa veste, s'avance vers Clara au comptoir.

— Je vais vous laisser fermer Clara, allez retrouver votre fille.

Clara est reconnaissante mais elle sent que le vieil homme a encore une histoire à raconter.

— Vous n'avez pas fini votre histoire, vous vous souvenez  ? Ne comptez pas vous en tirer à si bon compte.

— Oh... Non, non, ce n'est rien d'intéressant.

— Allez Victor, ne vous faites pas prier  !

— D'accord, je vais essayer de vous faire la version courte alors.

Il se repose sur le tabouret de bar.

— Nos regards croisés ont duré des mois. La veille de Noël, il y eut un nouveau miracle. Elle était là. C'était si inattendu, que j'en suis resté paralysé. Encore une fois, ma peur avait eu le dernier mot.

Clara posa sa main sur la manche de Victor. Il s'était arrêté le temps de laisser passer l'émotion.

— C'était la dernière fois que je la voyais. Je regrette chaque dimanche de ne pas avoir osé l'aborder.

Victor remet son bonnet sur la tête, noue son écharpe. Clara a fini de ranger les chaises. Le sol est propre. Elle est prête à fermer le café et retourner voir sa fille.

— Si vous permettez le conseil d'un vieillard, la chance ça se provoque Clara.

— Merci pour cette belle histoire Victor. Je vous promets de réfléchir.

— Je vous souhaite une bonne nuit de Noël. Et n'oubliez pas, c'est une nuit magique. Allez retrouver votre fille  ! Profitez de chaque instant.

Clara sourit et rejoint le vestiaire tandis que les pas de Victor s'éloignent dans la rue. Elle hésite à enlever ses baskets et remettre ses chaussures de cendrillon. Elle n'a pas de prince à charmer et son carrosse ne risque pas de se transformer en citrouille. Elle sera rentrée chez elle à temps pour profiter de sa fille. Elle attrape son portable et envoie un message expéditif à Franck.

« Le café est fermé. Tout est prêt pour la reprise. »

La réponse de Franck ne se fait pas attendre, mais Clara s'en fiche, elle range son téléphone sans le regarder.

Les rues sont calmes. Les bruits étouffés par l'air immobile. Les familles sont réunies derrière les fenêtres fermées et les rideaux tirés. Leur vies se devinent en ombres chinoises. Il y a toujours des personnes seules, des gens qui travaillent. Clara pense aux urgentistes, aux policiers, à l'épicier de nuit qui restera ouvert toute la nuit. À l'infirmière qui tient la main d'une future maman. À celle qui tient la main d'un mourant. Elle aperçoit au coin d'une rue le jeune étudiant, Ruben, avec une bande d'amis. Un peu plus loin, c'est le couple qui se déchirait, Marie et Lucas. Marie tient le bras de Lucas et a sa tête posée sur son épaule. On dirait que le retour aux origines leur aura été bénéfique. Du moins pour ce soir.

Lorsqu'elle franchit la porte de leur appartement, Julie est lovée dans le canapé. Elle se lève en s'étirant et accueille sa mère d'un câlin.

— J'ai préparé un chocolat chaud, il ne manquera plus qu'à ajouter quelques chamallows  ! Je te préviens, j'ai déjà choisi le paquet que je veux ouvrir  !

Clara lui rend son étreinte et la serre contre son cœur.

— Tu m'as manquée ma fille  ! Laisse-moi enlever mon manteau et on ne se quitte plus pendant deux jours  !

Clara pose son sac, enlève ses chaussures et récupère les clés qu'elle a machinalement rangées dans la poche de son manteau.

Il y a autre chose dans sa poche, une carte. Clara la prend et la lit sous l'œil curieux de Julie.

— Qu'est-ce que c'est  ?

Clara répond en souriant.

— Un cadeau du père Noël.

Elle pose la carte de la coach professionnelle et le petit mot de Victor noté dessus.

« Joyeux Noël. Victor. »

Clara remonte ses pieds nus sous elle et regarde avec tendresse sa fille ouvrir son présent.

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Les escarpins rouges

Les escarpins rouges

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