Les étoiles dansantes

avent2025 fantastique urbain transformation
Thomas mène une existence transparente dans les rues de Paris. Des étoiles filantes inexpliquées illuminent soudain le ciel de la capitale, et d'étranges rêves commencent à hanter ses nuits. Son corps se transforme peu à peu en une créature bestiale que la foule traque. Un compte à rebours s’engage au bout duquel il devra faire un choix.
Temps de lecture : 20min | À lire à partir de : 16+
Publié le :

Thomas se redresse d'un bond dans son lit, la sueur trempe sa peau malgré le froid qui s'est infiltré dans l'appartement mal isolé. Encore une nuit courte, déchirée de rêves et de cauchemars dont il ne se souvient pas mais dont il ne sort pas indemne. Le rêve de cette nuit, et des nuits d'avant, est toujours aussi intense au réveil.

Un vieillard solide au visage en lame de couteau, ridé, se cramponne à lui et lui parle à travers une barbe grise et broussailleuse, emmêlée de feuilles, de brindilles comme s'il sortait d'un sous-bois. Mais il ne comprend pas ce que l'homme lui dit. Dans son rêve, l'homme a une odeur de sous-bois, de sève, de musc animal. Il tend une main ensanglantée et pointe un doigt vers les étoiles. Quand le rêve s'achève, le vieillard reprend un balluchon qu'il met sur son épaule et s'évanouit dans la nuit, laissant la place à une poussière d'étoiles qui disparaît dans le vent.

C'est toujours à ce moment qu'il s'éveille.

Et au matin, ce sentiment d'urgence, comme s'il était en retard pour un rendez-vous. Trois jours déjà que ses nuits le laissent plus rompu que reposé. Depuis deux jours, des pluies d'étoiles filantes illuminent le ciel de Paris. Les scientifiques n'expliquent pas ce phénomène, on parle de débris sans trop savoir les nommer. Certains parlent d'extra-terrestres, d'autres évoquent la menace rouge, la Chine, la Russie et autres théories du complot, mais le fait est que personne ne sait d'où elles viennent.

Thomas n'arrive pas à s'ôter de l'esprit que le phénomène et ses rêves sont liés.

Aligne sur son set de table une tasse, une pomme, un couteau, se fait couler un verre d'eau. Allume sa cafetière et lance un café. Met la radio le temps de sa douche. Quand il coupe l'eau, le café a fini de couler.

 

« Nous sommes le 19 décembre, vous écoutez France Info, il est huit heures. » 

L'eau qui s'écoule dans la bonde de douche n'emporte pas avec elle les affres de sa nuit passée à tourner et virer dans son lit comme un derviche. Il n'a pas besoin de consulter sa montre connectée pour savoir que sa nuit a été courte en sommeil. Le souvenir du rêve est encore présent. Le vieil homme et les deux billes d'acier de son regard le hantent toujours. Les paroles flottent toujours dans l'air. Cette fois, Thomas a compris certains mots. « Le temps du changement est venu ! Tu devras faire un choix. » Les mots sont chargés de glace et d'immensité. Ils continuent à résonner dans la chambre vide. 

L'énergie va lui manquer pour qu'il puisse affronter la journée. Pour supporter les moqueries des collègues de bureau. Les piques acides qui le visent parce qu'il n'aime pas se mêler à la multitude. Pas la force d'entendre les remarques passives agressives de Bertier à la machine à café. Pas le courage d'affronter le regard dédaigneux de Sophie qui sait tout mieux que tout le monde et le juge sans le connaître. Pas l'aplomb nécessaire pour encaisser le coup d'épaule accidentel de Jules lorsqu'ils vont se croiser dans la salle de pause.

Alors il va se couper du monde, s'isoler derrière la barrière de son casque stéréo, les yeux posés sur la boule à neige qui enferme un vieil homme rouge dans son traîneau. Il aimerait juste qu'on lui foute la paix.

— Z'avez pas une p'tite pièce ?

La voix et la main tendue ont tiré Thomas de ses pensées. C'est un homme sans âge, sa peau brune est tavelée et sillonnée de rides. Mais ce qui interpelle le plus, ce sont ses yeux d'un blanc laiteux.

Quelques pièces déposées dans la main tendue, il prend soin de refermer les doigts du vieil homme pour éviter qu'elles ne roulent.

— Vous savez où aller si vous avez trop froid  ?

— Z'inquiétez pas ! Un vieillard comme moi connaît tous les coins de cette ville ! 

La voix est éraillée par le froid, l'alcool bon marché et les clopes grattées aux passants. Mais les mots sont prononcés sans hésitation.

— C'est bien alors, dit-il au sans-abri. Prenez soin de vous. 

— Vous aussi, répond le vieil homme. La nuit du solstice est toujours longue pour les âmes en peine !

Sur ses paroles cryptiques, le vieillard glisse les pièces sous sa veste et reprend sa quête en tendant la main aux passants et Thomas s'enfonce dans les tunnels du métro.

Quand la journée se termine, il retrouve la solitude de son appartement. La nuit a déjà repris ses quartiers. C'est une nouvelle nuit de lumières. Celles des fenêtres et balcons décorés de guirlandes lumineuses, des sapins synthétiques aux chandelles de LED, et celles éphémères des étoiles filantes. 

Chaque vague de ces météores qui viennent chatouiller l'ionosphère, il les ressent dans sa peau, dans ses membres, dans le sang qui coule dans ses veines. Elles promettent encore une nuit de sommeil agité.

 

Le vieil homme pointe les étoiles d'une main ensanglantée. Thomas voudrait attraper le vieillard par la veste, lui dire qu'il ne comprend pas cette histoire de choix, le secouer, mais il reste englué dans la toile de son rêve.

Réveil.

« Nous sommes le 20 décembre, vous écoutez France Info, il est huit heures. » 

Sur le set de table : la tasse, la pomme, le couteau. La cafetière gargouille. L'eau brûlante de la douche. Le café ne suffira pas ce matin. Il en faudra un autre.

Les nouvelles du matin reviennent sur la météo, vigilance orange en montagne, les étoiles filantes, le cyclone Chido, l'attaque d'un marché de Noël en Allemagne, les courses de Noël et la ruée dans les grandes surfaces. Autant de sujets symptomatiques de l'absurdité d'un monde qui a perdu le nord.

Sa barbe est plus rêche ce matin, plus dure sous le fil du rasoir. Quelques poils noirs entremêlés de blanc lui rappellent que comme tout être, le temps le rattrape. Miroir Ô miroir, dis-moi si je vieillis. Et chaque jour le miroir dans un silence implacable lui renvoie son visage à la fois si identique à celui de la veille et si différent de celui de ses vingt ans ainsi que la sentence : Memento mori. Souviens-toi que tu meurs.

Il prend au hasard une chemise dans sa penderie. Jean, chaussettes de sport, sweat, chaussures confortables. Aucun signe distinctif, aucune personnalité.

Il se fond dans la foule, se dissout, bousculé, chahuté. Traverse les couloirs du RER, les rames du métro, les rues et boulevards. Insensible aux vitrines colorées de Noël.

Le café qu'on lui sert est trop sucré et son nom est mal orthographié sur le gobelet. Il a l'habitude. Un vent froid et sec le fait frissonner malgré un ciel sans nuage. Il remonte le col de sa veste avant de reprendre sa route.

— Z'avez pas une p'tite pièce ?

Thomas reconnait le vieil homme de la veille. Il se tient là, juste devant lui, figure fantomatique au milieu des passants. Il est assez grand et a de larges épaules, tient une sébile dans la main.

Plonge sa main dans la poche de son jean et n'en ressors qu'un ticket de caisse froissé, quelques centimes.

— Vous vous appelez comment ?

— Moi c'est Ismaël, répond le vieil aveugle.

— Ce n'est pas votre prénom sur le gobelet, mais ce n'est pas tout à fait le mien non plus. Le café est bon si vous aimez le sucre. En tout cas, il est chaud.

Il tend son gobelet au sans-abri.

— Tenez.

Il pêche son portefeuille à l'intérieur de son manteau. En sort un billet qu'il met dans la main du vieil homme.

— Ça, c'est pour vous. Pas grand-chose, prenez une soupe chaude, à manger, ce que vous voulez. Prenez soin de vous.

Il s'apprête à repartir après que le vieil homme l'ait remercié à plusieurs reprises, mais il sent la main s'agripper à son poignet.

— Demain, le jour reprendra du temps à la nuit. Un nouveau cycle va commencer.

Une toux grasse l'interrompt. Son crachat épais laisse une trace sur sa manche.

— Merci pour le café !

Avalé par la foule, le vieil homme disparaît en maugréant. Ses gestes sont amples pour écarter la foule alors qu'il insulte ceux qui ne se poussent pas assez vite.

Sa journée passe au téléphone, dans des bureaux sans âme où il parle à des anonymes qui lui raccrochent au nez, l'insultent, l'ignorent. Le soir venu, il prend le chemin en sens inverse. Raye une nouvelle journée avant le weekend.

Le dimanche est la seule interruption de sa routine. Il va aider à distribuer des repas chauds à la soupe populaire. C'est comme une bouffée d'humanité pour lui. Comme si ce geste désintéressé lui permettait de vidanger la violence de la semaine passée, la transformer en positif.

 

 « Nous sommes le 21 décembre, vous écoutez France Info, il est huit heures. » 

De profonds cernes sombres marquent son visage. Le fil du rasoir peine à couper la barbe drue qui recouvrent ses joues. Ce n'est plus lui dans le reflet du miroir. Ce qui l'intrigue le plus, c'est cette tache sombre apparue sur son bras, comme une tache de vin, un vitiligo inversé. Il la frotte, mais la tâche continue de le narguer.

La veille encore, les étoiles filantes ont illuminé le ciel de Paris, au plus grand plaisir des touristes. Dans le froid, il est resté un long moment accoudé à son minuscule balcon. Des traînées lumineuses ont déchiré le firmament. Il a écouté le chant des étoiles se mêler à celui de la ville en un rythme envoûtant.

Le temps de sa douche, la tâche sur le bras s'est agrandie. Une autre tâche est apparue. Sur sa cuisse. Moins de dix minutes ont passé depuis que la lame du rasoir a quitté sa peau, mais lorsqu'il passe sa main sur son visage, une barbe de trois jours a poussé. 

L'odeur du grain fraîchement moulu réveille lentement ses neurones. La première gorgée, suave et chaude lui donne un coup de fouet salvateur. Comme un animal, il va piocher au fond d'un bocal un rollmops qu'il avale. La chair marinée du poisson va fournir le carburant que son cerveau réclame, déclencher un shoot direct de dopamine.

Thomas repense au sans-abri de la veille, celui qui parlait de cycles. Est-ce que ces tâches ont quelque chose à voir avec ses paroles ? 

Le manteau qu'il choisit est sombre avec une capuche profonde. Une écharpe qui lui cache la moitié du visage termine le camouflage. 

Le jour ne s'est pas encore levé, la nuit et la brume s'accrochent aux branches des arbres faméliques, enveloppant les passants de mystère. Il court les rues, les couloirs du métro, mais nulle trace du sans-abri de la veille.

Dans les refuges, il interroge les anonymes, les sans noms. Mais comment dans une ville de plus de deux millions d'habitants, trouver une personne qu'il n'a fait qu'apercevoir ? Comment retrouver quelqu'un de qui les yeux se détournent ? Migrant, accidenté de la vie, marginal... Lui qui d'habitude se fait bousculer, a l'impression que la foule s'ouvre devant lui. Les gens le fuient, tournent la tête.

Au hasard d'un reflet dans une vitrine, il aperçoit un homme hagard qui lui retourne son regard. Deux phares au fond d'un lac. Deux billes qui luisent dans un puits noir. Une peau velue affleure sous la capuche. Il comprend mieux pourquoi les gens s'écartent de lui. Cette allure de bête l'aurait effrayé s'il n'avait pas déjà vu ce visage dans son miroir ce matin. 

Son ventre grouille et il prend conscience du temps qui a passé. Il réveille son téléphone portable qui indique plus de quinze heures. 

Trois appels en absence du bureau, autant de messages non lus. Dans sa quête impossible, il a perdu le compte des heures. Lui prisonnier de sa routine, lui qui jamais n'arrive cinq minutes en retard, ni même cinq minutes en avance, il a oublié d'aller travailler.

Il prétextera avoir été malade. Ses insomnies, la terrifiante sensation d'oppression qui lui tord les tripes, les tâches qui s'étendent sur son corps en attestent. 

Lorsque la nuit tombe, Thomas bredouille décide de revenir sur ses pas. Il va rejoindre son appartement, prendre une aspirine, essayer de retrouver sa routine. Il a désespérément besoin de dormir pour que son cerveau se remette en marche et reprendre forme humaine.

Il rejoint son appartement dans un état semi-comateux, un tambour résonne dans son crâne, ses tempes vibrent dans un rythme syncopé. Silhouette hagarde portée par le vent il titube plus qu'il ne marche vers chez lui. Il n'a même pas la force de se déshabiller en rentrant et tombe comme une masse sur son lit, s'effondre. Il s'endort dans un rêve halluciné dans lequel il marche sur la Voie lactée. Des milliers de personnes bordent ses pas, tendent la main vers lui. Il aimerait les aider, mais il ne peut pas. Un seul homme ne peut pas à lui seul venir en aide à toutes ces mains qui se tendent ? Comment choisir ? Les mains tendues le retiennent, il trébuche en essayant de les fuir, chute dans le vide, au milieu des étoiles.

 

« Nous sommes le 23 décembre, vous écoutez France Info, il est huit heures. » 

Set de table, tasse, aspirine, verre d'eau.

Café. Café. Café. La douche attendra. Il pourrait engloutir une boite entière de biscuits, avaler un litre de lait qu'il ne serait pas rassasié.

Enfin un répit. Son mal de crâne a disparu. Il attrape son smartphone. Dix-huit appels en absence. Il est huit heures vingt, nous sommes le lundi 23 décembre.

Lundi.

23.

Décembre.

Thomas se rappelle s'être couché samedi soir, comme si c'était hier, pense-t-il avec un sourire retenu. Plus de trente-six heures plus tôt.

Il traîne et repousse le moment d'affronter la salle de bain. Il a peur du regard qu'il va croiser dans le miroir. Peur de la bête tapie dans les reflets. Elle est là. Il le sait. Il la sent. Voit les poils sur ses bras, ses jambes. Sent sa barbe le démanger.

Le cœur battant, il appuie sur l'interrupteur de la salle de bain et s'avance. Au premier coup d'œil, il ne se reconnait pas. Une pilosité grise a envahi la moitié de son visage. Ses cheveux aussi ont poussé, blanchi. En une journée il semble avoir vieilli de trente ans, pourtant, il ne s'est jamais senti aussi en forme. Les taches brunes qui parcouraient sa peau sont désormais plus étendues. Il a l'air d'une bête sauvage. Un sentiment d'urgence le pousse à sortir, courir, s'approcher des étoiles !

Une fois douché, coiffé, habillé, il a regagné un peu d'humanité. Saisit une veste. Prend une pomme. Se rue hors des murs qui l'oppressent.

Une part animale tapie au fond de lui rêve d'étendues sauvages et indomptées, de forêts. Mais il n'est pas encore temps.

Dans la rue, les gens s'écartent de lui, le pointent du doigt comme une bête curieuse. D'autres baissent la tête, comme si sa vue les offensait, les blessait.

La ville de lumière ne porte jamais aussi bien son nom qu'en période de fêtes, et chaque décoration jette une lumière dorée dans les moindres recoins et l'empêche de se fondre dans les ombres et l'oubli.

Il est devenu une bête de foire. Un monstre. Celui qu'on montre qu'on regarde pour se faire peur.

Les appareils même pas dissimulés le filment, le prennent en photo. Les mères serrent leurs enfants contre elles.

« Eh ! Le yéti ! J'peux faire un selfie ? » On saisit sa veste pour le faire se retourner et avoir une meilleure image. Thomas se dégage d'un geste brusque, et grogne en montrant les dents.

— Eh mais t'es pas bien mec ! Faut t'faire interner ! Vous avez vu comme il m'a agressé ! Appelez les keufs !

Du coin de l'œil, Thomas aperçoit deux policiers se diriger vers lui d'un pas assuré. Ils viennent pour lui. 

Alors il court. Se perd dans le dédale des rues. Fuit les grandes avenues touristiques, les vitrines lumineuses des grands magasins. 

À force de se perdre, il finit par se retrouver dans une ruelle oubliée par la lumière, envahie de sacs poubelles, de verre brisé et de cartons vides. La ruelle sent l'urine et la pourriture. Il s'appuie contre un mur, remonte le col de sa veste, il n'en peut plus de courir. Aimerait se poser. Oublier un instant. Il glisse le long du mur et cache son visage entre ses mains.

— Debout, reste pas là. T'es dans ma rue.

Une voix rocailleuse a surgi devant lui. Un instant il croit reconnaitre Ismaël, mais ce n'est pas le vieil aveugle. Juste un homme perdu, comme lui.

— J'veux pas d'problème, dit-il. Juste un abri, faire une pause.

L'homme le jauge un instant.

— On a tous des problèmes. J'te connais non ? Déjà entendu ta voix.

Thomas redresse la tête.

— Allez, suis-moi, j'connais un endroit où tu pourras rester un moment.

Ces mots lui ont redonné un semblant d'humanité. Cet homme, il l'a déjà vu, lui a servi un bol de soupe quelques fois.

Il suit l'homme jusqu'à la cave d'un vieil immeuble. Au fond, derrière un fatras de cartons vides, dans un mur en partie écroulé, s'ouvre un passage qui les mène rapidement dans les entrailles de Paris. Les anciennes carrières de calcaire.

Ils marchent dans les sous-sols jusqu'à une vaste cave dans laquelle ont été aménagées quelques tentes autour d'un feu dans un demi-bidon rouillé.

Une petite main tire la manche de Thomas. Une jeune fille d'une dizaine d'années tout au plus lui sourit. 

— J'te quitte ici. Faut pas que je laisse ma rue trop longtemps. Layla va s'occuper de toi !

La jeune fille ne le quitte pas des yeux, ne semble pas le craindre. Cette seule pensée le rassérène. 

Au milieu de ces gens, il se sent en sécurité. Ils l'ont accueilli sans poser de question. Ne l'ont pas jugé.  Lui ont offert un repas chaud, un endroit où dormir.

Au matin, ses muscles sont mâchés, il a froid. Le vieil homme de ses rêves est revenu. Encore des paroles sans queue ni tête. « Rejoins les étoiles. ». Ses vêtements ont pris l'humidité. Dans la nuit, ses chaussures sont devenues trop petites, il n'arrive plus à les enfiler.

Layla rit de le voir engoncé dans ces vêtements. 

Dans un caddie qu'elle lui présente, il trouve une paire de bottes, des rangers usagées, mais solides, un sweat de Noël décoré de têtes de rennes et un vieux manteau de laine qui a été rouge dans une vie antérieure. Il est poussiéreux et sent l'humidité, mais il tient chaud. Il y a quelques trous de mites et la capuche qu'il remonte sur son crâne pour cacher son visage avant de partir irrite sa peau. Pourtant Thomas a l'impression de l'avoir toujours porté.

— Merci, Layla, dit Thomas en lui prenant la main. Et remercie aussi ta famille de m'avoir accueilli.

Aucune crainte n'apparaît dans l'attitude de la fillette. Il se sent un peu moins animal. Un peu plus humain. Son visage disparaît désormais derrière une barbe longue et des mèches blanches qui lui tombent sur le front. 

Sans un mot, seul, il refait à l'envers le chemin de la veille, s'extirpe du ventre de Paris et débouche à l'air libre sous un ciel lourd de nuages.

 

 « Nous sommes le 24 décembre, pense Thomas, je n'ai aucune idée de l'heure qu'il est. » 

Les ruelles sont encore vides à cette heure de la journée et son manteau le couvre suffisamment pour qu'il passe inaperçu. Il parcourt près de quatre kilomètres avant que le jour ne dévoile un peu trop sa silhouette et qu'il ne soit de nouveau la cible des regards. 

Alors il fuit et sa course le mène jusqu'à une barrière. Un obstacle sur sa route. C'est une parade de Noël. Des chars et une fanfare. Il sent la foule qui l'oppresse. Le métal froid sous sa paume. Les corps pressés contre lui qui le bousculent. Ceux qui l'évitent. Sa respiration se saccade. Son pouls s'accélère, il panique. Tente d'écarter la barrière qui lui résiste. Dans sa précipitation son pied heurte quelqu'un lorsqu'il enjambe l'obstacle. Il cherche à s'excuser, mais c'est trop tard le mal est fait. La foule le bouscule, le montre du doigt, le filme, prête à le lyncher. En réponse, il montre les dents et grogne. La course poursuite reprend. Ses tempes battent un rythme endiablé et l'empêchent de réfléchir clairement. Il n'est plus qu'instinct, court comme une bête traquée. Comme il n'a jamais couru. Autour de lui tout se fond dans un magma de couleurs et de son diffus, les silhouettes, les cris, les sirènes, les lumières de la ville.

Lorsqu'il s'arrête enfin pour retrouver son souffle, il reconnait au-dessus de lui la silhouette du Sacré-Cœur. Il entend les sirènes qui résonnent tout autour de lui, mais il sait qu'il n'a pas encore atteint son but. Il reprend sa course, ne sent pas les crampes qui lui donnent une démarche encore plus animale. Il n'est plus conscient de son souffle rauque, du grondement qui s'échappe de sa gorge en un râle bestial. Il court.

Lorsqu'il parvient devant la basilique, il n'est plus qu'un être terrifié et terrifiant.

Les touristes venus assister à la messe de minuit s'écartent. Il court toujours, continue de monter. Toujours plus haut. Toujours plus près des étoiles.

Les cloches du Sacré-Cœur sonnent le premier coup de minuit.

Son crâne résonne, il porte ses mains à ses oreilles pour atténuer le bruit.

Au deuxième coup de minuit, les yeux fermés, il revoit le vieillard de son rêve, debout devant lui. Une pluie d'étoiles filantes est en train de s'abattre au-dessus de lui.

Au troisième coup, il entend les paroles du vieillard. Le vieil homme est calme, serein, tend sa main la pose sur son épaule. Il parle de sacrifice.

Au quatrième coup, Thomas a les genoux à terre, son long manteau rouge rubis étalé autour de lui. Le vieil homme -- son nom est Niklas -- s'excuse. Il parle de partage et de cycles. 

Au cinquième coup de minuit, Thomas comprend que ce vieil homme, c'est lui. Mais c'est aussi le vieil aveugle dans la rue qui lui a donné un abri pour la nuit. C'est cette femme qui a cédé sa place dans le métro. C'est cette famille qui n'avait rien et qui lui a donné à manger. C'est tous ceux qui un jour viennent en aide à ceux dans le besoin.

Au sixième coup de minuit, les étoiles filantes dansent autour de lui. Elles sont neuf.

Gendarmes et policiers se rapprochent. Les touristes filment le spectacle des étoiles dansantes.

Au septième coup de minuit, il arrive à nommer chacune de ces étoiles. Il y a Rudolphe, Tornade, Danseur, Fringant, Comète, Furie, Cupidon, Tonnerre et Éclair.

Les gendarmes reculent, la foule n'est plus qu'un immense réseau de téléphones portables tous tournés vers Thomas qui au dixième coup de minuit se redresse.

Au onzième coup de minuit, le temps s'arrête. 

Le vieil homme lui tend la main. « Es-tu prêt ? »

Thomas acquiesce en silence. Un silence qui porte avec lui toutes ses peines, ses espoirs.

« Tu sais qui je suis  ? demande l'homme. »

— Je sais qui je suis ! 

Ces mots, il les hurle à la foule, aux hommes qui le tiennent en joue. Sa gueule est ouverte en un cri, animal.

 

Au douzième coup de minuit, un coup de feu éclate. La lumière des étoiles filantes vacille, s'éteint.

Son corps s'effondre dans la neige sale.

 

Le silence tombe sur le Sacré-Cœur.

 

Derrière la rubalise, il ne reste plus qu'une veste miteuse d'un rouge rubis sans corps.

Dans le sifflement du vent se perd un son de clochette et ces quelques mots :  « Allez, hue Comète, hue Tonnerre ! Il est l'heure de se mettre au travail. » 

image/svg+xml

Télécharger cette Histoire Courte

Icône EPUB

Les étoiles dansantes

Les étoiles dansantes

Licence Creative Commons BY-NC-ND

"Les étoiles dansantes" par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).

#Appelezmoigrinch Pour une poignée de cookies

D'autres histoires à lire

〉Découvrir plus de la catégorie histoires