Un bip victorieux sortit des entrailles de la machine lorsque le lutin appuya sur la touche entrée d'un geste théâtral.
— Voilà Père Noël, vous avez la première version du R.E.N.N. le Recueil des Enfants Nuisibles et Nocifs.
Kevin était un lutin efficace, son discours affûté prêt à vanter les mérites de son outil. Chemise blanche cintrée, cravate, crayon derrière l'oreille, il venait d'installer le fleuron du service informatique du pôle Nord.
— Le R.E.N.N. continua-t-il, est l'avenir de la grande distribution de cadeaux.
— Et donc ?
— Alors, c'est très simple, c'est basé sur une intelligence artificielfe liée à la base de données du pôle Nord. En se basant sur la liste des bonnes et des mauvaises actions des enfants, le R.E.N.N. lui attribue une note de un à cent. Cette note correspond à son niveau de sagitude.
— De sagesse.
— Si vous voulez. Bref, avec une note au-dessus de 50, l'enfant est considéré comme sage. Cette note peut-être modifiée par l'avis du public en cas de doute.
— Prenez par exemple le petit Kylian qui a demandé un hélicoptère. Je demande au R.E.N.N. si Kylian a été suffisamment sage pour avoir son cadeau. Attendez...
Kevin posa sa question et attendit que la réponse s'affiche à l'écran.
— Il semble que Kylian ait des comportements contrastés à l'école et à la maison. À l'école, il peut être un peu turbulent et parfois bouscule ses camarades, ce qui n'est pas idéal. Cependant, à la maison, il se comporte bien. Pour ce qui est des cadeaux, un jouet qui encourage des activités respectueuses et constructives pourrait être une meilleure option.
— Voilà !
— Oui, mais j'aurais pu le dire moi aussi !
— Il est aussi capable de vous indiquer la liste des jouets à distribuer et l'état des stocks.
Un deuxième biscuit vint rejoindre le premier entre les mains du père Noël. Il l'engloutit d'une bouchée et reprit, postillonnant.
— Je préférais le bon vieux livre des enfants sages... Au moins je pouvais l'avoir avec moi dans le traîneau !
— On a pensé à ça, répondit le lutin, il y aura bientôt une application pour votre smartphone avec géolocalisation. Vous aurez en temps réel l'historique des enfants dans la maison où vous serez.
— J'attends de voir ! Et il est passé où le raccourcit vers l'ancien logiciel Le L.I.V.R.E. (Liste Incroyable des Vilains et Raisonnables Enfants) ?
— Le L.I.V.R.E. n'était pas compatible avec le R.E.N.N. et on a été obligés de le désinstaller.
Des miettes furent projetées un peu partout lorsqu'il manqua s'étouffer.
— Vous en avez encore beaucoup des acronymes stupides ? Les rennes, les lutins, le livre... qui décide de ces noms ?
— C'est le comité No.E.L. comité de Nommage des Expressions Lu... Au regard que lui lança le père Noël, le lutin s'arrêta net.
Un nouveau soupir s'échappa des lèvres du vieil homme.
— Et c'était obligé de tout changer deux jours avant Noël ?
Le lutin déglutit péniblement, baissa les yeux, remonta ses lunettes et répondit d'une voix si basse que le père Noël dut tendre l'oreille.
— Tant que c'est pas vendredi, on a le droit. Et nous devions absolument livrer la version 1 de R.E.N.N. avant la fin de l'année pour rentrer dans les quotas de production du service informatique. Sinon, le chef ne recevra pas sa prime, et on devra réduire le personnel de dix pour cent.
— Mais c'est complètement débile comme décision !
— C'est la nouvelle politique managériale. Les chiffres sont définis à l'année, et la semaine prochaine tout le monde est en vacances. C'était notre unique créneau pour livrer à temps.
Vidant son mug de café en une dernière gorgée, Kevin reprit ses explications.
— On a sous-traité la saisie des données du R.E.N.N. en Slovénie. Personne ici ne parlait slovène et eux ne parlaient pas le Nord-Lutin. Ils ont copié sans comprendre ce qu'ils écrivaient et on a dû corriger derrière eux. On a mis deux mois.
La moutarde montait au nez de Santa et il devenait aussi rouge que son costume.
— Donc... souffla-t-il. Rappelez-moi votre nom.
— Kevin.
— Donc, Kevin, je récapitule : on a un nouvel outil qu'on a voulu payer moins cher, mais qui nous a coûté au final deux fois plus.
— Techniquement, l'outil a coûté moins cher. Mais il était inutilisable.
— Et on me l'installe aujourd'hui, sans demander mon avis, parce qu'on n'est pas vendredi.
— C'est assez bien résumé.
Le père Noël s'effondra sur son clavier.
— Je suis fichu !
— Noooon, mais ne vous inquiétez pas !
La fenêtre à l'écran changea lorsque Kevin manipula la souris et ouvrit une nouvelle fenêtre.
— Vous avez le service de support, géré à Lisbonne, ils seront formés dans deux jours. Et s'ils ne sont pas disponibles, on a deux technicielfes, corvéables vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept ! Des gars sérieux, vous allez voir.
Une nouvelle fenêtre s'ouvrit sur l'écran sur laquelle on pouvait voir deux lutins en train de se livrer à ce qui semblait être une bataille de flashballs. L'un d'eux portait un bonnet rouge, tandis que son adversaire portait un bonnet bleu.
— C'est eux vos experts ?
Kevin s'empressa de réduire la fenêtre et de couper le son.
— Techniquement, l'entrée en service n'est qu'à midi. Ils n'ont pas encore pris leur poste encore...
Reprenant le micro, il s'adressa aux lutins.
— Euh, les gars ? Hum... Je suis avec le patron là. Ze big boss. Le PN...
Bonnets rouge et bleu arrêtèrent de se tirer dessus et revinrent à leur place.
— Oh ! Pardon, on n'avait pas été prévenus qu'on devait faire une démo ce matin, mais on est prêts !
Le père Noël se pinça l'arête du nez, remonta ses lunettes, prit un nouveau cookie.
— Et si ces deux... experts ne peuvent pas résoudre le problème ? demanda-t-il. C'est quoi le plan B ?
— Alors, dans le dernier recours, il y a Roger. Le pape de la technique, le grand gourou du circuit électronique, le pope of the top. Mais, ne vous inquiétez pas, on n'aura pas besoin de l'appeler !
— Bon, je vais me familiariser avec le nouvel outil, si j'ai un problème, je vous appelle ou je sonne les deux zigotos.
— En fait, répondit Kevin, s'il y a un problème, il faut que vous alliez sur S.No.R. (Système de Notification pour Raller) et que vous indiquiez la nature du problème... La personne de support vous rappellera. Que ce soit Rouge, ou Bleu... Ou Rouge...
— Mais s'ils sont dans le bureau d'à côté, quel intérêt ? Allez, laissez-moi l'ordinateur que j'apprivoise ce nouvel outil.
Kevin libéra le siège à contrecœur et le laissa seul.
Quarante-quatre heures avant la tournée.
Le bureau du père Noël était encombré de tout un bric-à-brac de mugs, de sachets de thé, de bouts de papier gras, de miettes... Il avait tout juste la place de déplacer la souris.
Après une dizaine de cookies supplémentaires, deux verres de lait de poule et de nombreux essais infructueux, il avait enfin compris comment utiliser le logiciel et commençait à lui trouver quelques avantages.
— Et là, j'appuie sur la touche « Entrée », et...
L'écran devint bleu avec des flocons qui chutaient en pluie. Il y eut quelques bips d'agonie, et tout devint noir.
— KEVIN !
Le lutinformaticien passa la tête par la porte du bureau.
— Oui monsieur ?
— C'est tout cassé !
— Vous avez informé le service support comme je vous avais dit ? demanda le lutin.
— Je ne peux pas allumer ! Comment voulez-vous que je les contacte ?
Kevin poussa sans ménagement son patron et reprit :
— Vous avez fait une action spéciale avant que ça s'éteigne ?
— Non ! Je travaillais avec le R.E.N.N. et tout d'un coup, plus rien.
Kevin fit un peu de place sur le bureau, époussetant quelques miettes sur le clavier, déplaçant un mug de lait de poule, et attrapa la souris. Il la fit bouger, mais rien n'apparaissait à l'écran.
Il appuya sur quelques combinaisons de touches, sans plus d'effet.
— Peut-être qu'il n'y a plus de batterie ?
Kevin brancha la batterie du portable sur le chargeur et enfonça le bouton d'alimentation. Un ronronnement familier s'échappa de la grille du ventilateur, et l'écran revint à la vie.
— Vous voyez, rien de grave ! Pas de quoi s'alarmer
Le père Noël s'en voulut de s'être inquiété pour si peu et reprit son examen de la liste des enfants sages. Malheureusement, à peine huit minutes plus tard, la même série de bips agressifs se fit entendre et l'ordinateur sombra une nouvelle fois.
— KEVIIIIIIN !
De nouveau le lutin passa la tête dans l'embrasure de la porte.
— Ouiiii ?
— Ça a recommencé ! Et cette fois-ci ne me dites pas que c'est la batterie, elle est branchée ! s'exaspéra Santa.
— En effet, c'est bizarre. Je vais ouvrir un ticket de support pour vous, on va voir ce que nous disent les experts.
Et ils attendirent.
Quarante-deux minutes passèrent avant que le téléphone sonne.
— Bom dia ! J'ai reçu votre incident. Avez-vous essayé de débrancher et rebrancher ?
— Oui ! Bien sûr.
— Appuyez en même temps sur les touches Flocon, et Entrée ?
La combinaison de touches n'eut aucun résultat.
— Très bien, je vais transférer votre demande au niveau 2.
— Quoi, c'est tout ? Vous n'avez pas mieux à me proposer ?
— J'aurai ma formation la semaine prochaine. Mais n'hésitez pas à ouvrir un autre incident l'an prochain !
— Mais c'est aujourd'hui que j'en ai besoin !
Le père Noël s'affala sur sa chaise, les bras le long du corps. Kevin vint lui tapoter sur l'épaule.
— Ne vous inquiétez pas, on va trouver une solution.
— Il y a intérêt, maugréa Santa, j'ai besoin d'une liste complète pour demain ! Les rennes ont besoin du plan de vol.
Il se redressa et en s'éloignant, s'adressa à Kevin en haussant la voix.
— Demain ! C'est bien compris ?
Trente-six heures avant la tournée.
La salle du support bruissait d'une activité inhabituelle. Une poignée d'elfes étaient réunis autour de l'ordinateur comme des infirmiers autour d'un patient comateux.
— Vous avez vérifié l'antimicrobe ?
— Vous avez fait les mises à jour de VASISTAS ?
— Vous avez vidé la hotte ?
— Vous avez redémarré ?
— Vous êtes sûr c'est pas une attaque du Grinch ?
— J'ai vérifié, E.L.F. (Encodage Lutin Formidable) a bien été remplacé par L.U.T.I.N. (Logiciel Utile Testé Impénétrable et Nécessaire.).
Le père Noël passa sa main sur son visage aux yeux cernés. Il sentait le poids des ans, regrettait l'époque où plus jeune, il n'avait pas toutes ces machines.
Au même moment, une sirène stridente résonna dans le bâtiment et son téléphone se mit à sonner.
— Patron, c'est Michèle ! Service production de jouets écologiques.
— C'est vous la sirène ? demanda le père Noël en serrant l'accoudoir de son fauteuil.
— Non, moi je suis une licorne !
— Je demandais si c'était à cause de vous la sirène qu'on entend !
— Aaaah ! Oui, on a été obligés d'arrêter la machine de production ! Il nous manque la liste des jouets dernière version, vous savez s'il y en a encore beaucoup à produire ?
— Oui, préparez encore un lot d'arbalètes en bois et deux de quilles suédoises. Ça devrait suffire pour les cadeaux de dernière heure. Et des boules de pétanque d'intérieur en tissus, ça a bien marché l'an dernier ! Et coupez cette sirène !
— OK patron !
Il raccrocha, tenta une nouvelle fois d'allumer son ordinateur, toujours sans succès.
— KEVIN ! IL ME FAUT LA LISTE ! Les rennes me harcèlent et la production de jouets s'entasse en vrac !
— Je... je vais changer le ticket d'incident, je vais indiquer que c'est une « Panne critique » et on va passer au niveau 3 du support.
Sur l'ordinateur s'affiche alors le contact du grand gourou, Roger. Photo pleine page avec l'inscription : Quand on a un problème, qui est-ce qu'on appelle ? Bug Buster ! Roger, chasseur de bug.
— C'est lui le niveau 3 ? demanda le père Noël interloqué.
— Oui, c'est Roger. Répondit un des lutinformaticiens du support niveau 2.
— Mais Roger est un... commença le père Noël.
— Oui, l'interrompit Kevin. Roger est un capucin. Mais bon sang, c'est le singe le plus doué de sa génération. S'il a sa dose de cookies aux graines de pavot et de thé matcha, il n'y a rien qui lui résiste.
— Eh bien allez chercher Roger ! hurla le père Noël.
— L'ennui c'est que Roger ne travaille pas avant demain matin, répondit Kevin. Il nous coûte très cher, alors on ne le paye que trois heures par semaine.
Écœuré, le père Noël ne finit même pas le cookie qu'il avait entamé. À la place, il attrapa un mug pas trop sale, le remplit pour moitié de lait de poule, pour moitié de rhum, et quitta la pièce en maugréant :
— Si on me cherche, je suis parti me calmer. Et si ma femme apprend pour le rhum, vous servirez de nain de jardin pendant dix ans. C'est bien compris ?
— Oui patron.
Trente-et-une heures avant la tournée.
Allongé sur un tapis de sol, les yeux au plafond, se demandant comment ils en étaient arrivés là, le père Noël réfléchissait. Dans le pire des cas, il reprendrait son ancien livre. Il lui suffisait de remettre la main dessus. La dernière fois qu'il l'avait vu, il lui semblait que c'était au grenier. La mère Noël saurait. Elle savait toujours où tout se trouvait. C'était elle qui faisait tourner la boîte. Depuis toujours.
Il composa le numéro en favori sur son portable.
— Allo bibiche ? Je me demandais, tu te souviens où j'ai rangé mon vieux grimoire ?
— Dans l'ancien traîneau, au hangar !. Il y est resté après sa dernière tournée de 1999, avant que tu t'achètes ton nouveau bolide.
— Merci chérie !
Son front plissé se relâche et ses rides semblent tout d'un coup moins profondes. Même sa voix est moins tendue.
— Un souci ?
— Non, non, tout va bien, c'est juste une précaution.
Le téléphone était tout juste raccroché, qu'un lutingénieur vint solliciter frapper à la porte. C'était Bleu, tremblant, bafouillant, les mains serrées, les doigts plus emmêlés qu'un bout de ficelle au fond d'une poche.
— Patron, excusez-moi de vous déranger, mais Roger est arrivé...
D'un bond, il se redressa avec une souplesse que démentait son embonpoint.
Devant l'air stupéfait de Bleu, il sourit.
— Même si je me nourris de gâteaux, il faut tout de même que je reste en forme pour passer par les cheminées ! Allez, allons voir le prodige en action !
Lorsqu'il débarqua, le singe était à son poste, pieds croisés sur le bureau. Il portait une chemise à carreaux et un nœud papillon. Une paire de bretelles retenaient son pantalon. Sa tête était coiffée d'un bonnet de marin en laine rose. Il s'exprimait en petits cris, accompagnés de nombreux gestes.
— Roger dit qu'il s'agit plus d'un problème hardware que software, annonça Bleu. Ce pourrait être dû au compresseur MPN-600 qui est obsolète et ne supporte pas la dernière màj.
Un cookie canneberge et flocons d'avoine apparut dans la main du père Noël.
— Faites comme si je ne comprenais rien et expliquez-moi simplement, demanda-t-il la bouche pleine.
— Ce n'est pas le programme, mais plutôt votre ordinateur qui est trop vieux. Has-been. Dépassé. Surtout le compresseur MPN-600.
— Bon, et on ne pourrait pas remplacer ce bidule trop vieux ? On n'a pas un machin-700 ?
Bleu et Roger se regardèrent et éclatèrent de rire. Puis Roger fit de grands gestes et poussa des petits cris aigus.
— Non, même le machin-700 serait trop vieux. Il dit que ça ne va pas être simple, mais qu'il devrait pouvoir vous bricoler quelque chose. Par contre, ça va vous coûter cher parce que ça va prendre plus de trois heures.
Nouveau soupir. Nouveau cookie. À ce stade, il était prêt à vendre un renne pour pouvoir faire sa tournée.
— Faites le nécessaire. Il ne reste plus qu'un jour et demi avant la tournée. Depuis quand Noël est devenu une question d'argent ? J'ai toujours distribué des cadeaux sans contrepartie !
— Hiiiik, Hiiik, hik hik hik ! répondit Roger.
— Depuis qu'en 1931, Haddon Sundblom, un publicitaire, a utilisé votre image pour vendre une boisson gazeuse au cola, traduisit Kevin.
— Je me fiche du soda ! Débrouillez-vous pour que ça marche, un point c'est tout !
La mère Noël, inquiétée par les cris de son mari, entra avec un plateau de gourmandises.
— Tout va bien chéri ? Tu m'as l'air tendu.
Soupir. Biscuit.
— Tout va bien !
Le ton est sec. Un renne passa la tête par la porte, hésitant à parler.
— Patron ? Comète s'inquiète parce qu'on n'a toujours pas le plan de vol. Fringant et Danseur disent qu'ils vont bientôt ne plus avoir de place dans le traîneau si on continue à entasser les jouets sans les ranger !
— Dis-leur que notre meilleur homme, non, notre meilleur capucin est sur le coup !
— J'y cours chef !
Le père Noël sortit de son bureau d'un pas énergique, claqua la porte. Sa femme sursauta, ratant une maille de son tricot.
— Il est tendu, je le sens.
— Quelques soucis informatiques, répondit Kévin en se servant un biscuit sur le plateau. On va s'en sortir.
Vingt-trois heures avant la tournée.
Tous les lutinformaticiens étaient réunis derrière le bureau tandis que Roger en occupait le siège. Le balancier de la vieille horloge égrenait les secondes dans un tic tac assourdissant. Le père Noël faisait les cent pas, les mains croisées dans son dos.
Après avoir démonté, bidouillé, remonté et fermé le capot de l'ordinateur, Roger donna un dernier tour de vis.
L'opération s'était déroulée dans le plus grand silence, ponctuée seulement de temps en temps par une main tendue du capucin pour réclamer un tournevis, un fer à souder, des appareils de mesure.
Enfin prêt, Roger rebrancha l'ordinateur et l'ouvrit.
Le capucin fit craquer ses doigts, comme un pianiste qui s'apprête à jouer une partition difficile et ses doigts filèrent sur les touches en un staccato effréné. La tension était à son comble dans la salle quand deux notes de clairon victorieuses sortirent des enceintes de l'ordinateur.
Fort des expériences passées, le père Noël n'exulta pas, ne sauta pas de joie. Attendant sa réaction, les lutins fêtèrent ce succès silencieusement. Il commença à travailler tandis que Roger présentait la facture de son intervention.
Les urgences d'abord : vérifier les jouets à fabriquer en dernière minute, établir le plan de vol des rennes, faire une répartition des jouets par continent, et vérifier La Liste. Qui était passé sur la liste des gentils ou en était sorti ces dernières heures ?
L'écran tourna au bleu nuit et fut envahi de flocons à peine eut-il envoyé le plan de vol aux rennes. Les quatre bips de l'angoisse sonnèrent le glas de l'intelligence artificielfe.
Roger, incrédule regardait tour à tour l'écran bleu. Puis il poussa une série de cris, déchira son chèque en petits morceaux qu'il mangea et partit en poussant de petits cris aigus.
— Il... Il ne vaut mieux pas que je traduise, déclara Bleu.
— C'est une catastrophe... je ne serai jamais prêt à temps pour la tournée. Qu'on me fasse porter le grand livre ! Je vais TOUT reprendre à la main.
Douze heures avant la tournée.
Le bureau était envahi de feuilles volantes, des colonnes de noms et de chiffres s'étalant sur des pages et des pages. Et au milieu de ce capharnaüm, deux êtres solidaires, solitaires.
Le père Noël, les doigts pleins de traces de chocolat des derniers biscuits engloutis, se grattait la tête, essayant de s'y retrouver dans ses comptes. Il s'en était tellement remis aux outils technologiques ces dernières années qu'il avait perdu la main.
Ayant réussi à se faire une place au milieu de ces feuilles, Kevin, inlassablement reprenait étape après étape ce qui pouvait être à l'origine du bug, ponctuant chaque échec par de régulières séries de bip.
À force, les deux individus s'étaient habitués à entendre ces sons désagréables. Il en allait différemment pour la mère Noël qui commençait à en avoir assez de ces « BIIIP BIIIP BIIIP BIIIP » qui lui faisaient à chaque fois perdre le compte de ses rangs de tricot.
— C'est pas un peu fini tout ce bazar ? dit-elle. Depuis deux jours, ce ne sont que cris, jérémiade, et par-dessus tout, ce bruit strident ! Je n'en peux plus !
— C'est la faute à la technique, bibiche. Depuis deux jours, mon ordinateur ne fonctionne plus, j'ai été obligé de tout reprendre à la main !
Il a des cernes sombres et profonds. Son costume est froissé, maculé de miettes.
— C'est de ma faute, renchérit Kevin. J'ai accepté de remplacer le logiciel, et depuis, plus rien ne marche.
Posant ses aiguilles à tricoter, la mère Noël leva les yeux au ciel.
— Quels sont les symptômes ?
— L'ordinateur s'allume, tout fonctionne et au bout de quelque temps, tout s'éteint, répond l'elfe.
— Laissez-moi deviner, vous avez tout mis à jour, remplacé des bidules, mais la panne revient toujours ?
Le père Noël et Kevin se regardèrent, intrigués.
— Oui, c'est ça, déclara Kevin. C'est exactement ça !
— Hmm, mon mari est stressé. Je vois du bazar sur le bureau, des assiettes vides, des mugs. Combien de cookies as-tu engloutis ?
— J'ai peut-être un peu abusé ces dernières heures. Mais... tu sais bien bibiche, j'ai tellement à faire la dernière semaine...
— Ah vous me faites une belle bande de techniciens, leur lança-t-elle désespérée. Attendez-moi là.
Quand elle revint, armée de seaux, éponges et poubelles, elle commença par enlever la première couche des papiers.
— Doux jésus ! s'exclama-t-elle en constatant l'état du bureau.
Pendant une heure, elle rangea, nettoya, frotta, récura. Puis, elle sortit d'un aspirateur de poche et poussa Kevin.
— Qu'est-ce que vous comptez faire avec ça ? demanda Kevin.
— Dans votre jargon, on appelle ça effacer les cookies ! Regardez et apprenez !
Elle poussa sans ménagement son homme et alluma son aspirateur.
— Il y a vingt-deux ans, notre télé avait les mêmes symptômes, les bips en moins. Tout fonctionnait et au bout d'une demi-heure, tout s'éteignait. C'était une de ces grosses télévisions à l'ancienne, vous vous souvenez ?
Le père Noël et Kevin acquiesçaient tandis que Madame Noël passait l'aspirateur dans les moindres recoins de l'ordinateur.
— Notre chat appréciait l'endroit bien chaud et dormait sur la télé. Sur la grille d'évacuation de la chaleur.
— Je me souviens oui, mistigri ! Un gros chat roux !
— Non, Mistigri était gris... C'est Citrouille qui était roux. Mais là n'est pas l'histoire. Lorsque le technicien est venu réparer, il m'a montré la panne, et comment la réparer. Avec un simple aspirateur !
Elle éteignit l'appareil et le raccrocha à sa ceinture.
— Figurez-vous que les poils de Mistigri s'accumulaient dans les grilles d'aération, empêchant la télé de refroidir. Et au bout d'un moment, la télé devenue trop chaude, elle s'éteignait.
— Mais on n'a plus de chat bibiche ! Ce n'est donc pas possible que les poils bouchent la grille !
— On n'a peut-être pas de chat, mais on a un gourmand qui se goinfre et qui met des miettes de partout !
Elle désigna l'aspirateur à sa taille.
Regarde, le réservoir est plein de miettes ! Allez-y maintenant, redémarrez et revenez me voir dans une heure, quand il ne se sera toujours pas éteint !
Dix heures après la tournée.
Une ambiance détendue règne enfin au Pôle Nord. La tournée s'est déroulée dans les temps grâce à l'intervention de Madame Noël. Les rennes ont reçu leur plan de vol. Kylian n'a finalement pas eu son hélicoptère.
Roger a regagné la jungle, il vend désormais du Kombucha aux touristes et a juré de ne plus retoucher à un ordinateur.
Kevin a eu droit à une semaine de vacances pour se remettre. Il a découpé une planche de surf dans son bureau et est parti loin. Très loin.
Le père Noël a changé la décoration de son bureau. On y voit une photo de la mère Noël dans un cadre avec l'inscription « Employée du mois ».
Il y a un autre panneau sur sa porte. Il représente un sens interdit sur un cookie et une inscription : Zone Sans Cookie.
Bleu est passé manager après le succès du déploiement du R.E.N.N. Kevin écrira un livre sur cette histoire : La réussite par l'échec. Rouge est devenu Consultant expert en livraison d'ultra urgentes à chaud patate.
— Tu sais quoi Bleu ? Je me demande si on ne pourrait pas mettre une intelligence artificielfe pour faire notre boulot.
— Mais carrément ! On pourrait enfin monter la ligue de flashballs ! Tu crois que le père Noël accepterait de rejoindre notre équipe ?
Les escarpins rouges Le théâtre de Noël