Episode 1 : Ice Cream Zombies
Un village paumé au coeur des alpes, un petit lac sans concurrence, c'est ce qu'on avait promis à Cornetto et Hotcola. Mais on ne leur avait jamais parlé des zombies.
Épisode 1 : Ice Cream Zombies.
Lundi, sept heures du matin. Camping du vallon, Alpes suisse.
Cornetto claqua le haillon de la vieille Citroën. La violence du choc résonna dans l'air immobile du matin et arracha une écaille de peinture jaune pâlichon. Le malabar avec son tablier rose jura en pensant qu'il allait devoir ajouter un nouveau sticker en attendant un coup de peinture. Et ce ne serait pas un luxe, parce qu'elle n'avait pas très fière allure sa monture, avec ses roues faméliques, son arrière-train cabossé et ses autocollants comme des pustules sur les bras d'un touriste après un buffet à volonté pour moustiques.
Une exclamation fusa par la fenêtre ouverte.
— Non, mais vas-y, frappe encore plus fort, dégondé du bulbe !
Hotcola lui jeta un regard courroucé lorsqu'il ouvrit la porte.
— Tu veux qu'elle nous fasse un infarctus ? Rossinante est une vieille dame, il faut la traiter avec respect.
Un grommellement s'échappa des lèvres serrées de l'homme.
— Arrête de l'appeler comme ça, tu vas t'attacher si tu lui donnes un petit nom. Je t'ai prévenue, dès que j'ai un peu d'argent de côté, je la change !
— Mais chuuut ! Elle va t'entendre !
La main de Hotcola vint boucher les grilles d'aération, comme pour l'empêcher d'entendre.
— T'en fais pas ma belle, on te gardera toute la vie !
Cornetto leva les yeux au ciel.
— Vu son état, toute sa vie, ça pourrait bien être la semaine prochaine !
— Ce que tu es méchant !
— Rappelle-moi pourquoi je t'ai prise comme associée ?
— Pour mon expérience ? À moins que ce soit mon charme irrésistible ? Non, attends !
Elle prit le temps de la réflexion.
— Tu sais quoi ? En fait, je crois que c'est elle qui m'a choisie. J'ai toute de suite senti un feeling entre Rossinante et moi !
Il laissa tomber ses cent-dix kilos sur le siège, faisant grincer des amortisseurs.
La passagère lui donna une tape sur l'épaule.
— Qu’est-ce que je viens de dire sur le respect pour notre vieille dame ?
Un souffle las.
— Tu me fatigues ! Je vais porter plainte pour harcèlement moral.
— Vas-y et je te dénonce pour cruauté sur notre pauvre Rossinante.
Le crémier savait que tous les combats ne méritaient pas d'être menés. Il ramena délicatement la portière pour la fermer. Les gonds qui manquaient cruellement de graisse gémirent, mais pas un clic. Nouvelle tentative avec à peine plus de fermeté, mais sans amélioration. La vieille carne ne se laissait pas faire ? Elle allait voir qui était le patron !
La troisième tentative fut beaucoup moins délicate. VLAM ! Clic. La portière était fermée. Pop. La belle brune claqua une bulle de gum en protestation, remonta ses genoux vers son menton. Ses longues bottes de cuir rouge délaissées sur le sol, ses pieds prenant appui sur le tableau de bord.
— Brute !
Zip, clic. La ceinture tendue comme un string n’avait pas osé s’opposer à la traction. Peut-être la bête était-elle domptée ? Sans esquisser un mot, les lèvres de Cornetto s'étirèrent. Pare-soleil baissé dévoilant la version miniature du sticker hérité avec le food-truck : un cornet de glace sur lequel s'entassaient des boules de glaces dégoulinantes. Même le nom, « Secoués et Givrés » il ne l'avait pas changé quand il avait racheté l'affaire.
Quand il avait acheté le food-truck, il savait que ce sticker recouvrait les taches de rouille, il était au courant pour la courroie distendue. Mais le prix était imbattable. Il avait découvert ensuite les fuites nocturnes, son addiction à l'huile, les hoquets du moteur, les flatulences… Tout ça allait changer. Il avait un tuyau pour se faire un paquet de fric. Ensuite… Ensuite il aviserait !
La clé dans le contact tourna d'un quart de tour et la bête s'ébroua, crachota. Un pet sonore éclata, suivi d'une fumée noire et d'une odeur méphitique.
— Elle ne sait plus se tenir ta Rossinante, Hottie. Il va falloir songer à l'euthanasier !
Une nouvelle bulle de chewing-gum éclata et des lunettes de soleil furent baissées sur des yeux chocolat tournés vers le paysage aux pics acérés.
Un air chaud entrait dans la cabine. Il portait avec lui des odeurs de chaume mûr et d’asphalte chaud. La nuit n'avait pas réussi à rafraîchir l'atmosphère.
— C'est quoi le programme du jour ?
Hotcola avait posé la question, une mèche de cheveux entre les lèvres, tête tournée vers l'extérieur. Ses paroles emportées se perdirent sous les renâclements de Rossinante. Elle tourna la tête vers Cornetto, s’apprêtant à répéter mais il la prit de court.
— La France.
Il attrapa sa bouteille d’eau. Un demi-litre changea de contenant, passant de la bouteille à son estomac en quelques gorgées sonores.
— On m'a parlé d'un petit village au bord d'un lac. Un endroit paradisiaque qui a la particularité de n'avoir aucun glacier. On est samedi, en s'installant ce matin, dimanche, on aura vendu tous notre stock.
— T'es optimiste toi !
Cornetto éclata d'un rire franc.
— Tous les gamins vont tanner leurs parents pour avoir leur glace avec la canicule. D'ailleurs, dès qu'on arrive, tu changes les prix sur l'ardoise ! Ça va être le jackpot, on pourra faire quelques réparations ou même changer de food-tr…
Un Mister Freeze goût pastèque encore dans son emballage vint interrompre le monologue, se calant avec précision entre ses dents.
— Hors de question de se séparer de Rossinante ! Je te l'ai dit, on s'est adoptées.
Hotcola eut un sourire satisfait.
— Et on arrive quand dans ton village merveilleux ?
Rossinante grimpa les derniers mètres qui la séparaient du col, dévoilant un paysage idyllique au creux d'une vallée.
— On y est.
Un ruisseau sourdait du cœur de la montagne, finissait sa route dans un lac d'une pureté absolue. Entre pierre te lac, un village en cul-de-sac, ou cul-de-lac. Une seule route y menait. Aucune n'en repartait.
Un vieux panneau de bois vermoulu les accueillait avec une peinture représentant le lac et quelques mots effacés par le temps : « Vault-l -lac. 412 hab ants. »
Dix heures.
Toits en pente, murs de pierre et géraniums aux fenêtres, Hotcola contemplait le village, étonnée de l'accueil des habitants qui les saluaient d'un geste de la main, d'un sourire. Mais leur sourires figés et un frisson électrique dans l'air tordait ses entrailles. Et ni la position encaissée ni la présence du lac n'arrivaient à chasser la moiteur d'un été caniculaire.
Une fois garée sur la place du village, Rossinante poussa un soupir, et sur un tremblement s'immobilisa.
Hotcola déplia ses jambes, poussa la porte de ses pieds nus et s'étira, rugit de délivrance.
— Aucun glacier ! Je ne sais pas où tu as eu le tuyau, mais on a vraiment du bol.
— Le maire pensait attirer les touristes avec un village sans lactose.
— Mais c'est stupide ! Il y a plus de vaches que d'habitants dans cette région ! Ils ne les élèvent pas juste pour le loto-bouse du dimanche !
Son compagnon haussa les épaules, ouvrit le volet de la camionnette.
— Bah, à dix bornes d'ici, le village sans gluten ne désemplit pas. Ça aurait pu marcher.
Les yeux plissés et la main en visière, Hotcola observa le sommet des montagnes. Un vautour tournoyait, porté par les courants chauds.
— Si tu le dis.
— En tout cas, à midi pétante, l'interdiction de vendre des produits avec du lactose sera levée. Et on sera les premiers à en profiter !
Puis il rajouta en baissant la voix :
— N'oublie pas de doubler les prix à la carte !
Il leur fallut près d'une heure pour s'installer, brancher les congélateurs sur un compteur de la ville, déplier tables, chaises et parasols. Lorsqu'ils eurent fini, le mercure avait entamé une relation torride avec la barre des vingt-neuf degrés. Une nouvelle chaude journée s'annonçait.
Hotcola alluma son porte-voix (elle l'avait piqué dans une manif pour tous à un militant d'extrême droite qui n'avait pas vu venir la sienne de droite, quand il lui avait tenté de lui mettre la main au culte).
— Givrées et Secoués ! Venez goûter nos glaces complètement givrées et nos cocktails bien secoués ! Le gros barbu, est givré, et je suis totalement secouée ! Venez profiter de nos bonnes glaces au lait des alpes !
La première cliente fut une gamine aux grandes lunettes. Deux couettes encadraient son visage, des taches de rousseur comme une constellation sur ses joues. La première et seule cliente de la matinée.
À midi, Cornetto ronflait dans la cabine, vitres ouvertes, un bob baissé sur ses yeux. Hotcola assise sur une chaise de camping, les pieds sur une table, jouait un air de banjo et chantait d'une voix douce. Le lac s'était vidé. Les barques rangées, les vélos accrochés sur les racks. On aurait trouvé plus de monde à une distribution de saucisse de Toulouse dans une congrégation végan et la recette restait aussi maigre qu'un programme électoral.
— T'as peut-être été un peu gourmand, Cornetto.
— Le matin c'est toujours tranquille. Ils viendront cet après-midi. Je ne m'inquiète pas.
Treize heures.
Dong.
Dong, dong, dong. Contrairement à ce qu'attendait Hotcola, l'église ne sonna pas un, mais treize coups.
Dong, dong, dong. Les rues étaient toujours aussi calmes.
Dong, dong, dong. Pas un clapotis dans l'eau, pas un cri d'enfant.
Dong. Dong. Dong. Et le soleil implacable qui écrasait tout.
Quinze heures.
Hotcola attrapa son pic à glace et cassa un bloc dont elle mit quelques morceaux dans un grand verre. Le volet relevé de Rossinante jetait une ombre bienveillante. Fermant les yeux, elle posa le verre frais sur son front. Les gouttes de condensation perlaient sans grande hâte. Elle suspendit sa respiration. Compta lentement, paupières baissées.
Lorsqu'elle les rouvrit, un vieillard torse nu, brun et sec comme crouton au fond d'un sac, se tenait devant elle, assis sur une sorte de voiturette de golf. Un béret posé sur son crâne rasé ombrait les deux billes noires de ses yeux qui la fixaient derrière leur paroi de verre triple épaisseur.
— C'est pas un endroit pour les étrangers.
Hotcola le regarda avec un sourire jusqu'aux oreilles.
— Bonjour à vous aussi. Qu'est-ce que je vous sers à part des bonnes manières ? Il y a un parfum qui vous plairait ?
— Décampez. Foutez le camp avant qu'il soit trop tard.
Il fit demi-tour dans un nuage de poussière, Hotcola cilla. Lorsque ses yeux s'ouvrirent, le bolide de l'ancêtre disparaissait déjà entre deux maisons, ne laissant derrière lui que deux traces parallèles dans la terre battue.
Foutez le camp. Sous la poussière, ses derniers mots flottaient toujours dans l'air qui jouait à un deux trois soleil. Avant qu'il soit trop tard.
Seize heures.
Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong.
Alors qu'ils ne s'y attendaient plus et avaient rangé tables et chaises, quand le clocher sonna, toutes les portes s'ouvrirent d'un même élan.
Et le dernier.
Dong.
Sonna le début.
Dong.
D'un nouveau round.
Dong.
Les habitants, les touristes dans leurs camping-cars, tous reprenaient vie comme les automates d'un diorama. Un happening, un flash mob qui aurait mobilisé tout le village dans une chorégraphie silencieuse, une pantomime grotesque. Un pas cadencé, désarticulé, les menait tous chez Cornetto et Hotcola.
Comme vidés de toute énergie, le regard vide, le menton sur le torse, ils arrivaient par vagues paresseuses.
La jeune femme, bien qu'habituée aux moments de rush, peinait à suivre le mouvement.
Ils tendaient d'une main molle leur billet et pointaient du doigt les glaces, les boissons, puis d'une main fébrile, déchiquetaient l'emballage, comme des drogués en manque avant de rejoindre un coin d'ombre.
Un coup de pic mal dirigé dérapa sur la poche de glace et vint heurter son pouce. Elle retint un cri et glissa le pouce sous la glace. Jusqu'à ce que la douleur se transforme en un élancement sourd et supportable. Un filet de sang perlait et se dissolvait dans les cristaux de glace, laissant un chemin teinté de rose.
— On va bientôt être à court de glaces !
La voix de Cornetto l'avait tiré de sa rêverie.
D'un mouvement du pied, Hotcola poussa le couvercle d'une caisse isotherme, révélant tout juste quatre canettes de soda.
— Et on va aussi être à court de boissons. Il nous reste plus que quelques vieux sodas éventés dont je me sers pour récurer les casseroles ! Rien qu'on puisse servir.
La foule, sourde à ses propos, se resserra autour d'eux.
Cornetto avait eu raison. Même avec des prix doublés, ils n'avaient pas eu un instant de répit. Ils allaient y arriver. Ils allaient vider leur stock en une seule après-midi, un record ! Il sourit à son associée en rangeant un nouveau billet dans la caisse de fer blanc.
— Qu'est-ce que je t'avais dit ?
Puis, s'adressant à la foule :
— Je suis désolé, messieurs dames, mais nous allons devoir fermer !
La file ne bougea pas d'un millimètre.
Le premier de la file, un homme comme une bête, poilu, barbu, aux bras comme des troncs d'arbres, tenait dans sa grosse poigne une liasse de billets. Ses yeux fixes sans pupille avaient perdu toute trace d'humanité et semblaient capables de l'étriper s'il n'avait pas sa crème glacée. Sitôt servi, il lui tourna le dos et dévora tout, papier, cône et crème cerise, un liquide poisseux et rouge coulant le long de son menton. Son visage se détendit un instant, comme débarrassé d'une douleur.
C'était son dernier cône, et la foule ne semblait toujours pas rassasiée.
La file ordonnée n'était plus un serpent lascif, mais un nœud de vipères qui grouillait en silence tout autour de Rossinante. Tandis que Cornetto commençait à refermer le volet, des enfants entamèrent un jeu, une farandole de violence gratuite. Ils passaient à skate, à vélo, frôlant la taule comme un essaim de guêpes. Puis les tours se resserrèrent et certains gamins armés des clubs pris au minigolf, commencèrent à piquer de leur dard les pare-chocs, les phares, la carrosserie.
Le vrombissement des cartes à jouer coincées dans les rayons des vélos montait en vagues de plus en plus rapides.
Corn balançait ses bras pour attraper un de ces moucherons et lui faire passer l'envie de jouer avec ses nerfs, mais toujours les insectes lui échappaient avec des rictus cruels et silencieux.
C'était ça qui troublait le plus Hotcola, le silence anormal de la foule. Corn haletait, la transpiration acide lui brûlait les yeux.
— Hottie, je crois qu'il est temps pour nous de ficher le camp d'ici !
— Je démarre Rossinante !
Dong.
Et le monde devint flou.
Et le monde devint fou.
* * *
Dix-sept fois le battant frappa le ventre de bronze de la cloche.
Blam ! Un coup puissant donné sur la portière de Rossinante fit sursauter Hotcola. Dong. Corn ! Dong. Guerrier armé de l'ardoise des prix, Cornetto frappait de droite et de gauche pour écarter la foule. Dong. Il ne faisait plus aucune différence entre les corps qui recevaient ses coups. Dong. Un coup de crosse à l'arrière de son genou le fit chuter. Dong. Hottie ! Dong. Rossinante crachait ses poumons, son moteur secoué de spasmes ; les coups de clé ne parvenaient pas à lui redonner suffisamment de jus pour démarrer. Dong. Allez, allez, allez ! Dong. La vitre côté conducteur éclata. Dong. Un pic à glace s’abattit sur la main qui franchissait la vitre bri… Du sang qui giclait sans un cri. Dong. Et seul le bruit des coups. Et les. Dong. Dong. Dong.
DONG.
DONG.
DOOOOOONG.
Après le dernier coup, par dessus le chant des grillons et les coups qui pleuvaient, la foule s'était mise à scander un seul mot : "GLACE, GLACE, GLACE", comme un mantra, une incantation.
— Charlotte !
Hottie se figea. Corn l'avait appelée par son prénom ! Un genou à terre, prêt à être submergé par les villageois, sa masse indistincte peinait à se relever. D'un coup d'épaule, Hotcola ouvrit la portière, fit basculer un premier assaillant qui la reçut en pleine poire. Main gauche bloquée. Sa main droite attrapa la première chose qui lui tombait entre les mains : la louche du bac à glace. Moins efficace que le pic à glace, plus maniable.
Un coup lancé comme un uppercut atteignit une vieille dame qui tentait de lui attraper les cheveux. Main gauche libérée. Sur le côté. TCHAC. Le manche du pic à glace laissant une trace qui devrait faire un bel hématome le lendemain. D'un revers de sa louche tenue comme un tonfa, elle fit sauter les dents d'un touriste en tongs et chaussettes qui s'apprêtait à frapper Corn d'une boule de pétanque. Rien que pour sa tenue vestimentaire, celui-là méritait de toute façon ce qui lui arrivait !
— J'arrive Corn, accroche-toi !
La louche décrivit un swing qui fit éclater le nez du prêtre de la paroisse à en juger par sa tenue. Il la fixa, le sang lui dégoulinant entre les lèvres. Soit il était maso, soit le sang de zombie était meilleur que le vin de messe, car il revint à la charge, mais un nouveau coup de louche calma les ardeurs de l'homme d'église.
Hotcola regarda son arme de fortune et l'embrassa.
— Toi et moi, on ne se quitte plus, juré !
Tandis que Corn se relevait, elle tenait en respect les villageois qui reculèrent.
— Leur fait pas de mal Corn, c'est pas nous qu'ils veulent, c'est juste de la glace !
Et son dos heurta une montagne. Son dernier client, la brute qui avait dévoré son dernier cornet, se dressait sur son chemin.
Elle tenta un coup de pic à glace, mais l'arme rebondit sur la poitrine, et elle était trop proche pour se servir de sa louche. L'homme-bête-zombie lui enserra le poignet jusqu'à ce que ses doigts s'écartent et fassent tomber le pic à glace. Puis une main comme des serres d'acier saisit son cou pour l'étrangler.
— GLAAAAAAACE.
Les coups de louches, trop proches, trop faibles, n'avaient aucun effet, et elle sentait l'air commencer à lui manquer.
— Cuistot !
Les mots avaient peiné à franchir ses lèvres. Dans un réflexe atavique, elle flanqua un coup de genou dans l'entrejambe de l'homme qui lâcha sa prise et s'effondra le souffle coupé. Suivit un splendide pitch shot de la louche qui l'envoya rejoindre les bras de ce cher Morphée.
Cornetto avait réussi à la rejoindre et la protégea le temps qu'elle ouvre la porte, mette le contact.
Comme si elle avait jugé la situation critique, dès le premier essai, Rossinante s'ébroua dans un hennissement de courroie mal réglée. Cornetto dans l'habitacle lançait sa réserve de canettes périmées sur les villageois qui s'approchaient de trop près, troupeau de zombies silencieux, avides de crème glacée.
Rossinante rugissait, se cabrait de droite et de gauche dans une trajectoire erratique impossible à prédire.
La foule s'écartait devant les roues de Rossinante, et soudain il fut là. Immobile. Un vieux dans un nid de zombies. Un avec des lunettes triple-foyers et un berret vissé sur la tête.
Debout sur la pédale de frein, la conductrice donna un coup de volant et fit virer Rossinante dans un crissement de pneu, manquant les faire basculer tous sur le côté. La porte arrière était passée à un cheveu du croulant. Cornetto perdit l'équilibre et heurta la paroi de tout son poids. Grimaçant, il se releva. Une bosse commençait à se former sur son front.
— Bon sang Hottie ! Qu'est-ce qui t'a pris ?
— Le fossile, Corn ! Fais-le entrer !
— Mais pourquoi…
— Ouvre la putain de porte !
Corn grommela et ouvrit les portes. Le vieillard sortit de sa torpeur, saisit la main tendue et grimpa alors que Rossinante repartait déjà sur les chapeaux de roues.
Callé entre les deux sièges, le nonagénaire édenté les guida dans les ruelles étroites, les éloignant toujours un peu plus du danger.
— Là ! indiqua le vieillard en pointant une grange. Je vais vous ouvrir et vous pourrez vous cacher dedans.
Cornetto plissa les yeux.
— Qu'est-ce qui nous dit qu'on peut te faire confiance ? Que c'est pas un piège ?
L'homme haussa les épaules, lèvres serrées.
— Vous ne pourrez pas quitter le village avant la nuit.
Se retournant pour vérifier qu'ils n'étaient pas suivis, Cornetto serrait les dents. Une fois à l'abri dans la grange, il éclata.
— Mais bon sang qu'est-ce qu'il se passe ici ?
— C'est vos cochonneries de téléphones portables qui bouffent le cerveau des gens !
— D'où vous sortez ces âneries papi ?
— Je suis pas sénile ! Il y a trois ans, ils ont installé des antennes de téléphone et après, j'les ai vus moi, se transformer comme aujourd'hui ! C'est vos téléphones qui font tout ça !
— Mais pourquoi vous ça ne vous fait rien ?
Le vieillard grommela à propos des jeunes qui avaient le cerveau ramolli avant de s'expliquer.
— Parce que j'ai pas vos foutus engins ! J'étais le sonneur, suis à moitié sourd à cause des cloches. Ça aussi ça a changé. Avant elles sonnaient toujours vingt-quatre coups. Pis ils ont dit que ça déréglait leur antenne, alors fini les vingt-quatre coups ! C'était la fierté du village !
— Vous plaisantez !
Hottie attrapa le guide touristique dans la boite à gant à la recherche de plus d'explications.
— Alors… Vault-Le-Lac, voilà ! Alors : Charmant village au cœur des alpes, réputé pour son lac et pour son clocher qui sonne vingt-quatre heures. Insomniaques s'abstenir ! C'est fou !
— On vient de se faire poursuivre par des espèces de zombies, et toi tout ce qui t'intéresse c'est le clocher ?
— Non, moi aussi les zombies, je trouve ça louche !
Tout en écoutant les explications, Cornetto tournait autour de Rossinante. Elle avait de nouvelles bosses, un pneu à plat et de la température. Le moteur avait surchauffé et une fumée blanche s'échappait en fins filets de sous le capot. Il posa sa main sur la peinture, appuya ensuite son front.
— Qu'est-ce qu'ils t'ont fait subir ma vieille ?
Une larme de sueur perlait de ses tempes.
La mécanique répondit par un sifflement long comme un dernier soupir.
Le vieil homme faisait des cercles dans la poussière avec le bout de sa canne, se redressa.
— Il va falloir que je parte. C'est bientôt l'heure de mes cachets si je veux pas perdre la tête. Restez bien caché.
Il salua Hotcola et Cornetto et se hâta vers la porte.
Il s'arrêta et sans se retourner, lâcha un dernier message.
— Pour votre vieille guimbarde, il y a peut-être un moyen si elle tient jusque là. Derrière la maisons bleue. Passez le col et vous verrez un lac en contrebas. Ma mère soignait ses genoux en trempant ses pieds. Et moi, je me lave la nuque et le torse avec son eau chaque hiver, et à quatre-vingt-douze ans, j'ai jamais eu un seul rhume.
— Attendez, comment on y va à ce lac ?
— Y'a pas de route. Faut juste monter à travers la forêt.
La porte se referma et l'écho de ses pas disparut.
La fin de la journée fut éprouvante nerveusement. La grange était une étuve et ils n'avaient pas grand-chose à faire d'autre qu'attendre en espérant ne pas se faire repérer.
Hotcola avait sorti son banjo et effleurait les cordes plus qu'elle ne les grattait. Un murmure né des vibrations s'évanouissait si tôt qu'il quittait l'instrument.
Cornetto en profita pour prendre soin de Rossinante, pensant ses plaies. Et à la nuit tombée, lorsque le village se fut assoupi, ils la poussèrent hors de la grange.
— Allez ma vieille, fit le glacier en tournant la clé, je sais que tu peux le faire.
Le chemin de terre, à peine une trouée entre les arbres, était tout juste praticable, et par certains endroits, les arbres, les roches, allaient rendre difficile la progression.
Mais la bête décharnée, blessée, s'accrochait.
Sa jupe frottait le sol, entravait sa montée, et elle continuait. Un liquide noir s'écoulait goutte après goutte de son bas de caisse.
Le caoutchouc de sa roue crevée accrochait aux roches, l'empêchant plusieurs fois de glisser et redescendre de plusieurs mètres.
Cornetto la flattait, jouait en douceur avec le levier de vitesse.
Et Rossinante grimpait dans un râle désormais continu.
Enfin, le sommet fut en vue. Le moteur était à bout de souffle, les hennissements de la courroie toujours plus fréquents.
Ils avaient abandonné en cours de route tout ce qui n'était pas indispensable et Hotcola marchait à ses côtés pour la soulager sur les derniers mètres.
Son banjo chanta plus fort cette fois-ci. Un air mélancolique, un air d'adieu. Ils avaient atteint le sommet et en contrebas, un lac, à peine une mare, se dévoilait dans un chaos de roches. S'ils s'étaient attendus à trouver un lac de montagne à l'eau aussi transparente que celui qu'ils venaient de quitter, ils en furent pour leurs frais. C'était une eau putride, verdâtre, dont s'échappaient de grosses bulles visqueuses qui gonflaient et éclataient en fumerolles noires.
Après quelques mots d'adieu, Corn desserra le frein à main, et Rossinante s'en fut cahotant en direction du lac pour un dernier bain.
— Ça ressemble plus à de la décharge sauvage qu'à une opération de sauvetage. Si ça marche pas, on va faire comment pour la récupérer ?
— Ne sois pas défaitiste ! Il faut y croire pour que ça marche.
Serrés l'un contre l'autre, Corn et Hottie la regardèrent se déhancher lentement jusqu'à la rive et disparaître sous les flots. Le jaune poussin affleura un instant mais finit par disparaître. Ils voulurent garder un œil sur le lac, mais finirent par s’endormir, inconscients de la pluie d’étoiles filantes.
Les premiers rayons du soleil les surprirent dans la même position. De Rossinante, plus aucune trace sinon les gouttes d'huile et les troncs écorchés sur son chemin.
Cornetto massa son dos endolori et se gratta la tête.
— Bah, ce n'était sans doute que les radotages d'un vieux gâteux. Je suis bon pour revenir avec un treuil pour la remonter.
— Ça aurait pu marcher, répondit Hottie.
Le marchand de glace éclata d'un rire franc.
— Eh bien quoi ? On a été attaqués par une bande de zombies affamés de glace cet après-midi. Alors un lac miraculeux…
Cornetto passa son bras autour des épaules de Hotcola, qui en réponse posa la tête contre son épaule.
— Ce que je préfère chez toi, Hottie, c'est ton optimisme.
Puis il ramassa la caisse de la veille, ravi du poids des billets.
— Au moins la recette a été bonne.
Après un dernier coup d’œil sur le lac, ils firent demi-tour avec la motivation d'un cornet abandonné en plein soleil, pétillants de la même énergie qu'un soda éventé.
— J'espère que la civilisation n'est pas trop loin, parce qu'il est hors de question qu'on repasse par le vil…
Un bruit de klaxon se fit entendre comme un barrissement.
Un camion électrique jaune poussin orné d'un cornet vanille et d'une bouteille de soda rouge cerise surgit au détour du chemin. Sur le toit, des panneaux solaires rutilaient. Derrière le pare-brise, une plaque d’immatriculation brillait, entourée de LED et hurlait son nom en lettres majuscules.
— Rossinante !
Un rai de lumière longea la calandre comme un clin d'oeil, et les portes s’ouvrirent dans un chuintement à leur approche.
Hotcola siffla et fit tourner sa louche dans sa main.
— Corn, la vie peut mettre d'autres villages zombies sur notre route, on sera prêts à les accueillir !
— Tais-toi, tu vas nous porter la poisse. Après-vous très chère, déclama Cornetto en montrant la porte ouverte à Hotcola.
La jeune femme s'installa, pointa la louche vers l'horizon avant de s'écrier :
— En route pour les nouvelles aventures de Hotcola et Cornetto ! Hue Rossinante ! En avant !
« Episode 1 : Ice Cream Zombies » par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution — Pas d'Utilisation Commerciale — Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).
À découvrir aussi
D'autres histoires à lire
-
Les racines du souvenir
14+ -
Les escarpins rouges
16+ -
Les étoiles dansantes
16+ -
Le jour où j'ai pas rencontré le père Noël
12+