En résumé
Sur une Lune terraformée, Othello part sur les origines d'un drame familial. Jade Khoo mêle aquarelles poétiques et SF écologique, entre dystopie et utopie fragile, évoquant Miyazaki. Une réflexion envoûtante sur la nature, la mémoire et la place de la culture.
Jade Khoo signe chez Morgen une oeuvre singulière avec cette science fiction écologique. Après un magnifique Zoc chez Dargaud, qui s'apparentait à un oeuvre de jeunesse plus faible scénaristiquement, elle s'affirme ici comme une autrice de talent pour les années à venir.
Terre ou Lune raconte l’histoire d’Othello, passionné d’ornithologie, qui tente de comprendre le drame familial qui l’a conduit au pensionnat. Un lieu où il est ostracisé pour la part active qu’il a prise dans ce qui a détruit sa famille et l’a éloigné du monde des oiseaux. Moqué, sans possibilité d'évasion intellectuelle, il regrette sa vie passée et se demande ce qui a pu mener à ce drame.
Croyant verser un somnifère dans la nourriture de son père, Othello provoque sa mort et l'incarcération de sa mère.
À l’occasion de vacances, Othello retrouve le village de son enfance et le club d’ornithologie. La beauté des paysages, entrevue dans la première partie, prend alors une dimension supérieure. C’est ici que l’album éclate véritablement de poésie. Les aquarelles s’étalent comme de grandes bouffées d’air pur, dessinant un paysage idyllique. On s’attendrait presque, au détour d’une case, à découvrir un arbre chargé des fruits de la connaissance tant l’endroit semble paradisiaque.
© Jade Khoo / Morgen Editions
Sauf que ce paysage n’est pas celui de la Terre, c’est celui d’une Lune terraformée. Dans ce monde, hors de cette zone terraformée, il y a ces grandes étendues lunaires qui abritent le dernier des géants lunaires. Un enfant endormi. Tous les géants ont quitté la lune à l'arrivée des humains, sauf lui.
L'autrice ne dévoile pas grand chose de ces sélénites qui demeurent une énigme pour le lecteur comme pour le peuple de la lune. Quelle est sa place dans ce monde ? On lui suppose un rôle important par sa présence en couverture du roman graphique. Peut-être n''est-il là que pour rêver et transmettre ses souvenirs à ceux qui en font la demande, comme un témoin immuable de ce qui a été.
© Jade Khoo / Morgen Editions
Derrière ce monde merveilleux se cachent des secrets. Comme tout paradis, celui-ci a son revers. La quête de vérité d’Othello nous en apprend peu à peu davantage : une Terre étouffée par la surpopulation et la pollution dépend d’une Lune devenue le grenier de l’humanité.
Sous couvert d’activités ornithologiques, on découvre une société agricole totalement coupée de la Terre, isolée comme dans un cocon. Un monde préservé — mais privé de musique, de littérature, de tout ce qui génère des émotions et développe l’esprit critique.
Un peuple privé d’art est un peuple que l’on manipule plus facilement. Sans culture, il devient plus difficile de remettre en question les discours officiels et de se rebeller.
Othello, comme son homonyme shakespearien, est un étranger sur cette lune. Il découvre qu'il est le fils d'un immigré terrien, il n'est pas un lunaire.
Certes il est intégré à ce monde, peut-être plus toléré qu'intégré, mais qu'en serait-il si tout le monde connaissait son ascendance terrienne ?
Cette découverte va renforcer les doutes du jeune garçon et constitue un point de bascule dans le récit.
Sa vie a été bâtie sur des mensonges et son monde va changer alors qu'il va peu à peu remettre en question sa vision du monde tronquée, basée sur ce qui lui a été raconté. Ces mensonges qu'on lui a racontés, cette version de l'histoire biaisée, sont ceux d'une société qui ne se remet plus en question. Alors le drame ne concerne plus l'individu mais toute la société. Il devient politique, sociétal.
Avec cette omniprésence de l’écologie et la délicatesse de ses aquarelles, l’album évoque l’univers de Hayao Miyazaki, qui a toujours placé la nature au cœur de ses œuvres, que ce soit dans Nausicaä de la Vallée du Vent, Princesse Mononoké ou Le Voyage de Chihiro.
Chez Jade Khoo, les oiseaux et les animaux sont préservés. Les champs sont cultivés sans rompre l’équilibre fragile du monde. L’écologie n’est pas un décor : elle est la base même de l'histoire, le socle de cette société lunaire. Par cette dualité entre un mode écologiquement viable et une société soumise, elle place son histoire à la frontière entre la dystopie et de l'utopie. Entre une Terre au bord de l'extinction dans laquelle les humains ne font que survivre, et cette Lune sur laquelle la science a permis la création d'un paradis écologique. C'est cette dualité qui donne autant de force à l'album.
La science-fiction contemporaine est presque entièrement dominée par la dystopie. Pourtant, à l’heure où certaines sociétés condamnent la différence, réduisent les budgets consacrés à la culture, où les inégalités sociales s'accentuent, la dystopie semble avoir été rattrapée par la réalité. Et proposer un futur différent, pas totalement sombre, est déjà un choix fort.
Terre ou Lune n’est pas une dystopie sombre et pessimiste, pas non plus une utopie lumineuse, mais un objet littéraire à la croisée des chemins, une utopie imparfaite. Un monde ou la nature est protégé, mais fragile dans ce qu’il sacrifie. Et c’est précisément cette dualité qui le rend passionnant. Si l’univers imaginé par Jade Khoo n’est pas sans défaut, il a le mérite rare de proposer une possibilité d’écologie retrouvée tout en posant une question essentielle : que devient l’humanité lorsqu’elle est prête à sacrifier une planète pour sauver un petit nombre et néglige l’esprit ? Faut-il brûler nos navires et recommencer de zéro pour que l'humanité trouve une place au sein d'un écosystème sain ?
C'est un véritable coup de cœur que ce Terre ou Lune et j’ai hâte de découvrir le deuxième tome pour découvrir le destin et le passé d'Othello, et peut-être en apprendre plus sur ces mystérieux géants.