En résumé
Une Belgique plongée dans le noir après une tempête solaire, entre effondrement systémique et manipulation des foules. Scénario mêlant drame familial et chaos politique, servi par un dessin réaliste et varié. Angoissant, plausible, addictif.
Ça commence comme un de ces films catastrophe dont Hollywood a la recette. Un film à la Michaël Bay dans lequel on commencerait par rencontrer les personnages principaux sans qu'un lien évident se dessine entre eux. Et puis, il y a le scientifique, le savant fou qui arrive avec sa liasse de papiers pour prévenir d'une catastrophe imminente. Mais ses appels restent sans réponse, et c'est dans l'indifférence générale d'un monde trop autocentré qu'il disparaît à la vue du lecteur pour revenir bien plus tard en personnage secondaire récurrent.
On retrouve un découpage en feuilletons et des codes très cinématographiques. Cette structure narrative n'est pas si anodine puisqu'à la base, le scénario était prévu pour une série TV belge. La différence est que ce ne sont pas les gratte-ciels de New York, Washington ou Los Angeles qui forment le paysage, mais Bruxelles et la campagne belge. Ensuite, tout s'éteint.
© Tollet, Renard & Réglat-Vizzavona / Daniel Maghen Éditions – 2026
La Belgique est privée d'électricité suite à des éruptions solaires. Ici les auteurs se basent sur un phénomène déjà recensé en 1859, l'événement de Carrington. Mais on était alors loin d'un monde dépendant de l'électricité comme d'un besoin primaire. En déplaçant le phénomène en 2025, on démultiplie ses effets.
Privé d'électricité, ça signifie plus de communication, plus d'eau potable, transports aériens paralysés, moyens de cuisson, de chauffage limités. Plus de monitoring ou d'assistance dans les hôpitaux.
Privé d'électricité, ça signifie la fin de la civilisation.
Mais là où un scénario hollywoodien aurait fait le focus sur un petit groupe qui survit, Olivier Tollet et Romain Renard se penchent sur le côté humain, sur l'effondrement du système politique, sur la manipulation des masses à travers une série de personnages impliqués à divers degrés : la ministre de la Défense, son frère policier, un ami d'enfance (orphelin accueilli par leur famille) revanchard (oui, là on n'est pas à l'apogée du twist scénaristique…), un ministre opportuniste, la princesse de Belgique. Là où des hommes, des femmes luttent pour rétablir un semblant d'organisation, d'autres profitent du chaos ambiant pour exacerber les haines, manipuler l'opinion publique en envahissant les ondes. Une omniprésence médiatique pour manipuler les foules, appeler à l'insurrection civile, fait une alliance avec l'extrême droite évoquant les sombres heures du nazisme. Ce discours est encore plus fort dans l'histoire tourmentée de la Belgique. Divisée entre flamands et wallons, entre pro et anti-monarchie. Les relations entre les personnages s'affinent au cours de l'album, on voit les fils qui tissent la toile du récit. Au cœur de ce grand récit national, ceux plus intimes des protagonistes éclatent en arcs narratifs puissants. On découvre des hommes et des femmes complexes, ajoutant toujours plus de profondeur. À l'histoire générale s'est mêlée celle d'une famille : les Van Obel, et comme évoqué précédemment, ancienne famille d'accueil de Sébastien. On est là dans un grand classique des séries et téléfilms qui aiment à placer des histoires de famille au cœur de l'intrigue. Ce n'est pas forcément gênant mais ça a tellement été utilisé que la ficelle commence à être usée.
Au dessin, Patrice Réglat-Vizzavona nous livre une Belgique réaliste à feu et à sang dans une lutte fratricide. Des couleurs qui varient au fil des pages, entre nuances de gris et sépia sobres, couleurs plus cliniques et froides ou encore tons orangés aux couleurs d'un incendie, avec une tonalité différente suivant les arcs narratifs et les personnages suivis. Les pages défilent avec une grande maîtrise de la narration, que ce soit dans les scènes plus intimes, celles de la vie courante ou les scènes d'action, à aucun moment la lecture n'est ralentie. Tous les éléments se conjuguent pour faire de ce pavé un véritable page-turner : découpage en feuilleton, histoire prenante, fluidité graphique. Une fois commencé, difficile de lâcher les 344 pages de ce pavé !
© Réglat-Vizzavona / Daniel Maghen Éditions – 2026

© Réglat-Vizzavona / Daniel Maghen Éditions – 2026
En refermant l'album, c'est avant tout l'angoisse d'une situation plausible qui domine. Celle qui fait écho à une Amérique dominée par les fake news qui exacerbent la haine de l'étranger, la montée des nationalismes. Celle qui fait écho à une modification du climat qui entraîne des changements sociétaux : inondations, sécheresses, incendies, ouragans, tempêtes… Si les alertes se multiplient depuis des décennies, les mentalités et les habitudes de vie ne changent pas. On ne peut pas se préparer à une catastrophe, on peut juste s'adapter.
Sans électricité, c'est la part d'humanité qui se met sur OFF. Elle laisse libre cours aux peurs et aux instincts primaires. L'individualisme prend le pas sur la communauté. Des œuvres comme celle-ci nous invitent à réfléchir sur notre réaction en tant qu'humain face à une telle situation. Que ressortirait-il d'une catastrophe comme celle-là ? Après une période de chaos, avec résilience, j'ai envie de croire qu'un autre mode de vie serait possible.
4.5/5
5/5