En résumé
Après la mort de son père, Magda hérite de Karl, un androïde-majordome laissé en veille. Cyril Bonin interroge conscience et beauté dans un roman graphique d'une grande délicatesse.
"Objets inanimés avez-vous donc une âme ?"
Cette phrase de Lamartine n'est que la moitié de la citation. On pourrait croire qu'elle interroge sur ce qui différencie l'humanité, mais la deuxième partie change complètement le sens de la citation.
Avec Karl, Cyril Bonin rejoint la citation complète et propose une réponse avec une œuvre pleine de poésie et de justesse dans son style graphique si reconnaissable qui colle parfaitement au récit.
Au départ de cette histoire, il y a un père et une fille, Magda, qui ne se sont pas parlé depuis des années. Lui était un scientifique obnubilé par son travail, elle, une jeune femme qui préfère les relations humaines.
Il faudra attendre le décès du père dans un accident causé par Karl, l'androïde "homme à tout faire" pour que père et fille soient réunis une dernière fois.
Un dernier rendez-vous qui laissera sur les bras de Magda le fameux androïde majordome.
Ce sont simplement deux individus qui se sont peu à peu perdus de vue par manque de dialogue. Par incompréhension.
Des mots seront mis plus tard sur cette difficulté de communication du père : l'autisme.
Dès lors, mal à l'aise pour communiquer avec ses semblables et pour combler le vide laissé par sa fille, c'est un androïde qui s'est occupé de cet homme solitaire. Ici, la fiction se rapproche de la réalité ou s'en inspire, quand on sait que le Japon investit dans des robots aidants aux personnes âgées pour palier la pénurie de soignants, nous ramenant au manque de nos civilisations modernes qui abandonne ses seniors.
C'est cette solitude humaine que s'attache à décrire Cyril Bonin à travers le récit du majordome.
Si Karl remplace l'humain dans ses tâches de soutien, il va développer ici une anomalie. Karl va devenir sensible à la beauté, développer une véritable empathie qui va le pousser à prendre des initiatives, à s'intéresser à l'humain. Et cet éveil à la beauté va entraîner peu à peu son imperfection. Et la mort de son maître.

© Cyril Bonin / Editions Sarbacane (2026)
Que ce soit un manque de discernement, une défaillance de la machine parfaite qu'il est censé être ou une décision consciente et contraire à la première loi de la robotique énoncée par Asimov, dès que la machine a pris conscience de la beauté de la nature, elle est devenue imparfaite.
Je passerai rapidement sur l'explication des connexions neuronales nouvelles créées par l'androïde et qui pourrait justifier cette prise de conscience, car là n'est pas le débat. Elle rejoint les réseaux neuronaux virtuels qui servent les IA actuelles.
La question sous-jacente à ce récit et qui prolonge celle de l'émotion que l'on ressent face à une œuvre d'art, à un paysage, rejoint un débat très actuel sur la capacité des IA à créer de la nouveauté, à appréhender la beauté en dehors de tout modèle cognitif.
On voit aujourd'hui que les machines sont capables de reproduire avec beaucoup de fidélité l'œuvre de n'importe quel artiste. Mais peut-on réellement parler de création quand ce ne sont qu'emprunts, modèles de logique et formules mathématiques ?

© Cyril Bonin / Editions Sarbacane (2026)
Et si nous n'étions capables de créer ou de comprendre l'art que par nos imperfections ?
Dans ce cas, une machine qui par définition, tend à la perfection dans ce qu'elle produit, serait alors incapable de distinguer l'art et la beauté.
De cette imperfection, puisqu'elle ne peut être qu'humaine, va découler un procès. Est-ce que la machine a été mal conçue, et dans ce cas, la faute en revient à ceux qui l'ont construite ? Ou au contraire, elle a développé une conscience, s'humanisant, et devenant ainsi responsable de ses actes.
Et comment juger une machine pour laquelle le temps n'a pas la même signification que pour nous.
Là encore, le débat peut dépasser le cadre du récit et s'étendre à la justice des hommes au sens large. La punition par l'enfermement a-t-elle un véritable sens ? Avons-nous d'autres solutions à proposer pour la punition des crimes ?
Ici, la question parait d'autant plus absurde qu'un androïde n'a pas conscience du temps qui passe. Mais au fond, elle reste identique.
Face à cette question, à celle de la responsabilité pénale et de la conscience d'une machine, Magda cherchera des réponses non pas dans la logique, mais dans le ressenti.
Puisque c'est dans les sentiments qu'on distingue l'humain de la machine, la réponse ne peut pas être une simple déduction logique.
Pour porter ce récit profondément intimiste, dans lequel il nous interroge sur notre rapport à la conscience, aux rapports humains et à la beauté, Cyril Bonin livre comme à son habitude, une œuvre tout en délicatesse dans lequel un "crayonné" transparaît sous des couleurs aux tons pastels automnaux.
La nature dans ce roman graphique prend une grande place dans un album qui place la réflexion sur la technologie au centre du récit.
Des décors qui font éclater une forêt dense et pleine de vie en contraste avec les chromes de l'androïde. Les personnages sont élégants, on les croirait sortis d'un film des années 50 ou de la série Mad Men dans leurs costumes et tailleurs. Il ressort une indéniable poésie du dessin de l'auteur qui colle parfaitement au récit.

© Cyril Bonin / Editions Sarbacane (2026)
Son utilisation des hachures pour appuyer les ombres et volumes donne aux dessins de Cyril Bonin un air un peu suranné, qui rappelle à son tour les années 50-60. Un dessin qui arrive à nous plonger dans un récit hors du temps et mêle l'humain et une technologie sobre qui semble s'effacer derrière la nature.
C'est par cette poésie et cette sensibilité que l'auteur arrive à nous surprendre et par le contraste créé avec le récit très contemporain.
"Objets inanimés, avez-vous donc une âme qui s'attache à notre âme et la force d'aimer ?"
Voilà la citation complète, et elle interroge davantage sur la capacité des objets à développer une âme et à s'attacher à la nôtre. Comment ne pas faire la relation avec ce majordome qui a de l'empathie.
Est-ce que l'objet a développé une âme à force d'être aimé par son propriétaire ? Ou est-ce cette sensibilité à la beauté qui a fait qu'il s'est attaché à lui ?
Sans confondre âme et conscience, Cyril Bonin donne une définition qui lui est propre, et considère la capacité à s'émerveiller devant la beauté comme révélateur d'une conscience. Et dans la relation entre le père et Karl, il semble que l'objet ait acquis une âme au fil de sa relation avec son maître.
Mais cette prise de conscience n'est pas sans prix, puisqu'elle se fait au détriment de la perfection.
Notre mode de vie, les modèles qu'on met en exergue aujourd'hui, nous poussent tous à chercher une perfection de vitrine.
Dans cette course à la performance qui oublie l'humain, les IA génératives arrivent à nous faire croire que nous n'avons plus d'effort à faire pour nous rapprocher de la perfection. Alors qu'elles ne sont que le reflet de nos propres imperfections, seulement recouvertes d'un verni, tout autant capable de faire des erreurs.
Mais ces erreurs ne sont pas les révélateurs d'une conscience de la machine. Seulement de ceux qui l'ont programmée.