Barrio negro

Par José-Louis Bocquet & Javi Rey (d'après Georges Simenon)

Éditions Dargaud

96 pages

Sortie le : 06/02/2026

star star star star star 4.5/5

Adapté d'un roman dur de Simenon, Barrio negro suit un couple français à Panama en 1930, pris dans les rouages du colonialisme et des apparences sociales. Bocquet signe une adaptation sobre et précise, portée par le dessin expressif de Javi Rey.


Mon avis :
Barrio Negro, c'est un quartier pauvre à Panama. Un quartier écrasé de chaleur et de misère où le temps semble s'écouler différemment.

C'est aussi le titre d'un roman de Georges Simenon, un de ses "Romans durs".
On le connaît plus grâce au héro longtemps incarné par Bruno Crémer sur le petit écran, mais Simenon n'est pas que l'auteur de Maigret. Si ces romans durs ne sont pas des polars, on retrouve en ligne de fond ce qui fait l'ADN de Simenon : un drame sur fond de différences sociales, de lutte des classes.
Dargaud a eu la très bonne idée d'adapter ces romans dans une collection de romans graphiques avec à chaque fois un duo d'auteur différent, même si on retrouve José-Louis Bocquet sur trois des quatre premières adaptations.



Dans le plus pur esprit de ces romans, Barrio Negro raconte l'histoire d'un couple parti à Panama travailler pour une grande société. Germaine, c'est l'héritière d'une caste, promise à un bel avenir comme receveuse des postes. Joseph, ce n'est certainement pas le mari que son père aurait choisi pour elle. Mais il est ambitieux et rêve de gloire aux amériques. D'un moyen de faire fortune pour prendre soin de sa mère et de sa femme.

"Illustration de barrio negro" © Bocquet, Rey / Editions Dargaud

Avec une grande maîtrise, José-Louis Bocquet nous plonge dans cette atmosphère toute en apparences et faux semblants où déjà les différences de classes s'affichent et font grincer les dents.

On regrettera peut-être que le début ne prenne pas le temps d'installer plus le couple, même si c'est un peu un passage obligatoire en quittant le roman pour un support plus graphique. Mais cette introduction rapide affaiblit l'impact qu'aura la séparation. On n'éprouve à aucun moment l'attachement de Joseph pour Germaine. Elle semble plus être un trophée, une marque de réussite sociale pour Joseph.



Puis c'est le voyage et l'arrivée en Équateur, le Canal de Panama, où rien ne se passe comme prévu. Parce qu'on est chez Simenon, en fond, c'est une histoire de colonialisme, et du droit que certains s'abrogent à imposer leurs idées, leur style de vie, leur manière de voir le bonheur.
Des fortunes se font et se défont, les hommes passent, mais restent les locaux, indigènes qui ont creusé le canal, et les petits mafieux qui prennent l'argent où il se trouve.
Dans les personnages qui se succèdent, ce sont plusieurs strates de la société, plusieurs castes qui se dévoilent. Il y a les puissants privilégiés européens et américains qui se partagent les fortunes, ceux qui dominent. Il y a une caste un peu moins riche qui n'ont pas su faire fortune mais profitent de cet argent à protée de main. Enfin, il y a ceux obligés de travailler sur les docks quand ils trouvent du travail. Et même parmi les pauvres gens, il y a encore des inégalités. Comme si l'homme se construisait en se glorifiant d'être moins bas que les autres. Et le canal comme une cicatrice qui sépare et relie ces deux mondes : Panama, ville vitrine du colonialisme, et 80km plus loin, Colón qui a vu débarquer les afro-caribéens pour travailler sur les chantiers. Si les deux villes ont leur part d'ombre et de lumière, c'est à Colón que se trouvent le Barrio Rojo, celui des prostituées et le Barrio Negro, où vivent les indigènes désœuvrés depuis qu'on n'a plus besoin d'eux sur les chantiers. Le cheminement de Joseph, de Panama à Colón, ne se fait pas par choix. Il ne choisit pas le Barrio Negro, il le subit, affaibli par ses addictions, prisonnier de ses démons et finit par se laisser engloutir par le quartier.



C'est là le bonheur qui est proposé aux nouveaux arrivants. Les jeux, l'alcool, les femmes. Et avant tout, garder les apparences. Car c'est de ça qu'il s'agit. De faire semblant. Faire semblant que tout va bien dans ce pays. Faire semblant d'être heureux. Faire semblant d'aimer sa femme.
On se demande si ces apparences ne seraient pas qu'une affaire d'hommes. Car dans ce monde de faux semblants, seules les femmes se raccrochent à la seule vérité qui compte : celle de l'amour. Car c'est ce qui sous-tend la lutte des classes : La recherche du bonheur.

À Joseph on prédit dès son arrivée que son couple ne tiendra pas, qu'il ne s'adaptera pas à cette vie si loin de ses habitudes. Est-ce de la prescience, la capacité d'un homme à bien cerner ses semblables, ou cette prédiction précipitera-t-elle sa chute ? Pour Joseph, ça ne changera pas grand chose.
"Illustration de barrio negro" © Bocquet, Rey / Editions Dargaud

Dans une torpeur douce-amère caractéristique de cette collection de romans durs, il va alors sombrer, cherchant l'oubli à défaut de bonheur, dans l'alcool, le jeu et le bras d'une femme noire, Véronique, dans le quartier du Barrio Negro.
Germaine, s'accroche à ce qu'elle sait faire de mieux : aimer Joseph malgré lui, en dépit des obstacles. Elle travaille, met de l'argent de côté, tente de s'accrocher à l'hypothèse d'un retour. Elle essaie de tirer vers le haut un Joseph qui s'enfonce, mais plus elle essaie, plus il s'éloigne. Pour elle, le bonheur, ce serait revenir en Europe avec Joseph, retrouver sa famille.


Pour Simenon, l'amour est une routine à laquelle on s'accroche plus qu'un sentiment puissant et lumineux. Il s'installe dans un quotidien plein de silences et ne supporte pas les efforts. Délavé par le soleil équatorial, celui de Joseph pour germaine va s'étioler. Malgré lui mais sans qu'il fasse l'effort de le retenir.
De Véronique, on ne sait que très peu dans l'adaptation de Bocquet. Elle semble jeune et pour elle, son corps est juste un moyen de sortir de la misère. Ce n'est pas une prostituée, une fille facile, elle ne voit pas de vice dans ce qu'elle fait. En celà il s'éloigne un peu du roman de Simenon dans lequel elle a une véritable profondeur.

"Illustration de barrio negro" © Bocquet, Rey / Editions Dargaud

La torpeur dans laquelle plonge Joseph est mise en exergue grâce au talent de José-Louis Bocquet et Javi Rey. Les deux auteurs instaurent une langueur, donnent un rythme lent au récit. On voit la déchéance de Joseph, psychologique et physique. La lente déliquescence qui mènera à sa fin.
Cette lenteur se caractérise notamment par ces textes qui séparent les pages et les cases, les récitatifs comme une voix off. Si ces paragraphes permettent de décrire le cheminement intérieur des personnages, le trait de Javi donne de la nuance aux personnages de Simenon par leurs expressions faciales et portent le récit.
C'est une gageure de reprendre un récit riche en interprétations et réflexions sur un média principalement visuel, et c'est peut-être là une des limites de l'adaptation en BD. Par l'usage des récitatifs, les auteurs se distancient du personnage de Joseph, là où Simenon intégrait les réflexions aux récit en rendant floues la frontière entre la pensée et la description
L'album ne s'en tire pas si mal que ça et on se laisse peu à peu prendre au rythme du récit, grandement aidé aussi par les couleurs somptueuses qui nous plongent dans un Panama des années 30. Dans des couchers de soleils qu'on croirait jaillir de la page, dans les rues écrasées de soleil, dans l'ambiance sombre et lourde des quartiers pauvres.
J'ai une préférence particulière pour les scènes de pêcheurs qui nous plongent dans un ailleurs paradisiaque. Dans cette collection, Dargaud a eu la bonne idée d'enrober la couverture d'une jaquette lumineuse qui résume le mélange de tendresse et d'apathie qui berce le récit. Et sur la couverture, une illustration tirée de l'album, comme un trésor caché. Une de ces fameuses scènes de pèche.

"Illustration de barrio negro" © Bocquet, Rey / Editions Dargaud

Il y a une grande richesse dans le dessin de Javi Rey, et son talent explose dans ce récit avec une grande maîtrise, donnant au lecteur des envies d'ailleurs.

Le final est à l'image de l'album. Doux-amer. Il résout les questions sans les avoir posées et nous invite à réfléchir sur notre définition d'une vie heureuse, l'amour.
Au bout d'un récit qui décrit la chute d'un homme face aux idéaux occidentaux, chacun trouvera une parcelle de bonheur. Pas une happy end, juste un moment de sérénité.

Joseph meurt loin de tout ce qu'il connaissait, alcoolique et malade. Il aura cependant connu une forme de sérénité et de bonheur, entouré de ses enfants.

Tout comme sa transition vers le Barrio Negro, Joseph semble subir le bonheur, son amour pour Véronique et finit par s'en contenter, peut-être même se rendre compte qu'il ne lui en faut pas plus, laissant de côté la vision capitaliste du bonheur.

"Illustration de barrio negro" © Bocquet, Rey / Editions Dargaud

Qui avait tort ? Qui avait raison ? Est-ce qu'une des destinées était préférable à une autre ? Certainement que la véritable morale de cette histoire est qu'il n'y a pas de réponse toute faite. Que la réponse dépend de chacun d'entre nous. Un bonheur ne s'impose pas. On peut le rechercher, mais le plus important est de savoir l'accueillir quand il se présente, sous quelque forme qu'il soit et sans se soucier de ce que les autres en pensent.
Cette œuvre parle avant tout d'un homme à la recherche de l'oubli de soi jusqu'à trouver un bonheur quand il aura coupé tous les liens avec son passé et qu'il s'y attendra le moins.

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