Ketsudan Coup de cœur

Par Mud, Julien Motteler

Éditions Dargaud

180 pages

Sortie le : 27/03/2026

En résumé

Ketsudan transpose Le Cid de Corneille dans un Japon féodal peuplé de yōkai. Mud et Motteler marient alexandrins et roman graphique avec maîtrise.

Mon avis

Qu'en un tome, un récit, deux auteurs accomplis,
Tiennent jusqu'à la fin le lecteur conquis.

Avec Ketsudan, Moteller et Mud nous proposent une œuvre hybride et très aboutie, au croisement du roman graphique et du théâtre classique dont ils reprennent les codes.
Avec brio, les deux auteurs reprennent Le Cid de Corneille pour le transposer dans un japon médiéval menacé par des hordes de yōkai (esprits malins, monstres). C'est très efficace, car le récit du Cid s'y prête à merveille par son intemporalité et ses thèmes classiques.

Une tragédie qui semble taillée pour le Japon féodal

L'histoire du Cid repose sur des thèmes intemporels : l'honneur, la loyauté familiale, la rivalité entre devoir et amour. Autant de ressorts dramatiques qui trouvent un écho naturel dans le Japon des daimyōs, shōguns et samouraïs.

"Illustration de Ketsudan"
© Mud, Julien Motteler / Éditions Dargaud (2026)

Dans cette société régie par des codes stricts, où la réputation d'un homme engage celle de son clan, la vengeance et l'honneur deviennent question de vie ou de mort.
L'affront subi par un père appelle réparation. le fils doit défendre son nom. Ce n'est pas un choix, c'est une obligation morale qui le lie au-delà de ses propres motivations, de ses sentiments.
Ces dilemmes, ces choix cornéliens au cœur de la pièce, s'inscrivent avec évidence dans l'univers des samouraïs.

Comme l'Espagne médiévale du Cid, le Japon féodal repose sur une hiérarchie rigide faite de fidélités, de lignages et de devoirs.
Le pouvoir politique s'articule autour d'allégeance, et la gloire militaire demeure l'une des voies majeures pour conquérir l'honneur et la reconnaissance.
Dans ce contexte, l'histoire du Cid, celle de Rodrigue et Chimène, trouve une nouvelle résonance. Elle semble même amplifiée tant ce japon féodal dans nos imaginaires est régi par un code d'honneur encore plus strict que celui de la chevalerie européenne.

Un théâtre transposé dans les codes du roman graphique

La force de Ketsudan, c'est que les auteurs ne se contentent pas de déplacer l'intrigue : ils préservent aussi l'esprit théâtral en reprenant plusieurs codes du théâtre classique.

Les dialogues sont écrits en alexandrins, parfois repris mot pour mot de la pièce de Corneille notamment dans ses tirades les plus célèbres.

"Illustration de Ketsudan"
© Mud, Julien Motteler / Éditions Dargaud (2026)

Ce choix audacieux confère au récit une musicalité forte qui mériterait d'être lu à voix haute pour en savourer le rythme.
Les échanges gagnent en solennité, et l'album retrouve alors l'énergie d'une mise en scène théâtrale.
La structure même de l'ouvrage reprend celle d'une pièce : actes, entractes et apparitions des personnages sont clairement marqués, comme autant d'entrées sur un plateau imaginaire.

Cette dimension scénique se retrouve également dans le dessin. Les nuages stylisés qui traversent le ciel semblent suspendus à des cordes, comme les éléments de décor d'un théâtre. Le paysage lui-même devient ainsi une scène, raccrochant toujours le lecteur à l'origine classique de l'histoire.

"Illustration de Ketsudan"
© Mud, Julien Motteler / Éditions Dargaud (2026)

Les entractes, qui viennent donner une respiration à l'intensité du récit, nous immergent quant à elles dans les codes des illustrations japonaises.
Sur un papier imitant la teinte des parchemins en papier de riz, un dessin à l'encre de chine présente des scènes didactiques qui nous en apprennent plus sur ce japon médiéval par des légendes peuplées de créatures fantastiques.

"Illustration de Ketsudan"
© Mud, Julien Motteler / Éditions Dargaud (2026)

Un dessin dynamique au service du récit

En dehors de ces entractes, le trait dynamique de Moteller accompagne parfaitement la tension dramatique du récit. Les affrontements sont lisibles, les mouvements fluides, et la narration d'une grande clarté.

La gestion des couleurs joue également un rôle essentiel dans l'immersion. Les teintes déjà évoquées de papier de riz nous renvoient à un Japon traditionnel profondément ancré dans l'imaginaire collectif, celui que le cinéma a contribué à populariser à travers les films de Akira Kurosawa ou la série Shōgun, que ce soit celle de 1980 avec Richard Chamberlain ou celle de 2024.

Sans jamais verser dans la simple imitation, l'ouvrage convoque ces références visuelles pour installer une atmosphère immédiatement reconnaissable : bonsaïs, fleurs de cerisier, yōkais aux yeux lumineux, armures de plaques de cuir... Tout est là pour nous plonger immédiatement dans un univers familier et nous rappeler l'ambivalence de ce récit à mi-chemin entre le classique du théâtre du XVIIe siècle et le japon féodal.

Une œuvre qui mérite plusieurs lectures

Porté par cette mise en scène soignée et par un dessin énergique, le récit se révèle particulièrement fluide. La lecture est rapide, rythmée, toujours limpide.
Il y a tellement de richesse dans ce roman graphique, qu'il mérite une place à part dans vos étagères, prêt à être cueilli et relu pour en découvrir une nouvelle facette.

"Illustration de Ketsudan"
© Mud, Julien Motteler / Éditions Dargaud (2026)

Et c'est sans doute là que réside la réussite la plus inattendue de cette adaptation : en traversant les siècles et les continents, la poésie de Corneille retrouve une nouvelle scène, proposant une œuvre singulière et riche empruntant à de multiples genres et démontrant s'il en était besoin encore, l'universalité de la pièce de Corneille.

Critique publiée le :

Raiders

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