Stand Still

Par Lee Loughridge, Andrew Robinson

Éditions Delcourt

224 pages

Sortie le : 02/04/2026

En résumé

Un sociopathe vole un appareil figeant le temps. Stand Still séduit par son énergie et son dessin expressif, avant de s'essouffler en seconde partie.

Mon avis

O temps suspend ton vol

Ryker Ruel, un sociopathe, a dérobé un dispositif expérimental lui permettant d'arrêter le temps. S'offre alors une multitude d'opportunités scénaristiques : Stand Still est un comics d'action qui démarre tambour battant sur des scènes pleines de panache et de promesses, mais parvient-il à tenir sur la longueur ?

Coloriste habitué aux univers de super héros (Batman, Avengers, Punishers, Superman...), Lee Loughridge signe avec Stand Still son premier scénario original en compagnie d'Andrew Robinson et d'Alex Riegel pour un album au format italien (format paysage). L'idée de départ est alléchante, pleine de potentiel d'autant que c'est un sociopathe qui s'empare de l'appareil, et la question que pose l'éditeur pour son accroche - "Que ne feriez-vous pas si vous pouviez arrêter le temps ?" - nous fait miroiter que tous les possibles s'offrent au criminel.

"Illustration de Stand Still"
© Lee Loughridge, Andrew Robinson / Editions Delcourt (2026)

Pour son récit, Lee Loughridge va alterner deux points de vue : Celui du tueur et celui du scientifique qui a conçu le dispositif. C'est un classique efficace qui permet d'alterner des scènes d'action et d'hémoglobine avec une avancée du récit pour en comprendre l'origine et le mener vers un dénouement.

"Illustration de Stand Still"
© Lee Loughridge, Andrew Robinson / Editions Delcourt (2026)

La force de la première partie de l'album, c'est surtout ce tueur sociopathe qui ne semble avoir aucun but précis dans son délire et ses crimes.
Il est complètement cynique, mauvais et il faut dire que le dessin d'Andrew Robinson retranscrit parfaitement le caractère du personnage. Il y une alchimie parfaite entre lui et Lee Loughridge qui assure également la mise en couleur. C'est très rythmé, on a, volontairement, du mal à suivre avant de comprendre que le monsieur a la capacité d'arrêter le temps.

Puis vient l'antagoniste, le scientifique à l'origine de ce miracle. Et c'est là que les choses se compliquent un peu. Le personnage manque cruellement de charisme et le récit est trop fade pour qu'on s'attache à lui. Et si son arc narratif donne une respiration à celui de Ryker, il souffre de la comparaison.
Au fil du récit, la tendance va peu à peu s'inverser. Le scientifique va prendre une place plus importante et Ryker va devenir moins intéressant parce que lassant.

Les raisons de la colère

Pour moi, il y a deux raisons principales à l'affaiblissement du personnage principal.
La première est que s'il est uniquement un sociopathe, le personnage de Ryker tourne en rond. On ne peut pas tenir toute une histoire complexe si la seule motivation du principal protagoniste est sa folie et un manque total d'empathie, à moins d'avoir un antagoniste aussi puissant pour compléter le duo et équilibrer le récit.

"Illustration de Stand Still"
© Lee Loughridge, Andrew Robinson / Editions Delcourt (2026)

Malheureusement, le personnage du scientifique reste faible tout au long du récit malgré un développement inattendu. On s'intéresse un peu plus à lui lorsqu'il devient moins passif, mais il perd lui aussi en cohérence par ses choix et son récit passé.
La deuxième raison est que, n'ayant pas d'antagoniste fort à lui proposer, Lee va tenter d'humaniser Ryker, de donner une raison à ses actions et ainsi affaiblir le personnage au lieu de renforcer le scénario.
En imaginant cette histoire de vengeance et l'origine du vol, Lee vient en contradiction des premières pages de son récit. Il n'est plus un sociopathe, mais un homme dévoré par un désir de vengeance. Et dans ce cas, on perd toute la logique des assassinats, vols de musées, etc. Car si certains crimes s'expliquent, d'autres passent à la trappe, ne rentrent plus dans le scénario. Pour moi la vengeance aurait du expliquer tout ou ne rien expliquer, pas seulement une partie. En décidant à posteriori de proposer une explication à certains crimes, Lee introduit une dissonance dans son récit qui va peu à peu se répandre et contaminer les pages suivantes jusqu'à la résolution.
L'impression qui en ressort est que le scénariste à commencé par des scènes éclatantes et immersives et a ensuite tenté de mettre un peu d'ordre et de construire une histoire à partir des actions d'un personnage.
Pour combler les manques de liant créés par ce début d'album sur les chapeaux de roues, Lee Loughridge introduit alors des scènes qui semblent sorties de nulle part, puis sont oubliées totalement. Elles font gagner un peu aux personnages, mais sont frustrantes tellement elles créent une attente, une promesse qui ne sera jamais tenue. Une frustration plus importante que ce que les personnages vont gagner en épaisseur.

Le principe d'incertitude

Si on met à part cette inversion du récit, l'autre écueil vient des imprécisions scientifiques qui m'ont hérissé les poils. OK, j'accepte la création d'un appareil capable de figer le temps sauf pour la personne qui le porte, c'est le postulat de base du récit et l'univers de l'album va tourner autour de ce point, soit. C'est le contrat qu'en tant que lecteur, j'accepte en m'engageant dans cette lecture.
C'est un récit d'action et je ne m'attends pas à avoir des explications de physique quantique sur le principe de gel du temps.
On reste d'ailleurs dans l'incertitude et c'est très bien ! On n'a pas besoin de savoir comment ça marche... On a un gros doute quand ils arrivent à refaire l'appareil avec des produits du commerce, mais pourquoi pas.
Mais j'attends tout de même une cohérence dans la physique de cet univers !
Ici on a l'impression que les règles du temps immobile sont ajoutées dans le seul but de créer des moments dramatiques, et n'ont pas été construites à l'avance en cohérence avec le récit.

"Illustration de Stand Still"
© Lee Loughridge, Andrew Robinson / Editions Delcourt (2026)

Mais à quel moment le fait de figer le temps va changer la densité de l'eau ?
La réalité physique n'est pas à géométrie variable. Un homme avec les mains plongées dans un évier ne va pas avoir les mains broyées parce que le temps est figé et pas lui ! Qu'il s'écorche les mains parce qu'il essaie de les sortir, à la rigueur, mais en aucun cas la simple pression de l'eau va lui broyer les mains ! (oui, je m'exclame, je m'insurge, mais mon côté cartésien ressort parfois).
Il y a d'autres petites bêtises dans le même genre, mais je vous laisse la surprise de les découvrir. En tout cas, ça m'a fait sortir du récit et je n'ai jamais pu raccrocher totalement. D'autant plus que ça coïncidait avec l'affaiblissement du personnage, et au changement de dessinateur.

Le point de bascule

Car la particularité de ce comics, c'est qu'à la moitié du récit, Andrew Robinson laisse la place à Alex Riegel.
Un changement de dessinateur malheureux, survenu suite aux incendies tragiques qui ont frappé La Californie en Janvier 2025 et détruit totalement sa maison.
Image Comics a alors confié la suite de l'album à Alex Riegel, avec un style différent, peut-être plus dynamique, mais nettement moins précis sur les traits des personnages.
On perd alors une grande partie des expressions du visage et l'expression cruelle de Ryker devient alors un masque plus figé, moins expressif.
Le récit qui était porté par le dessin impeccable de Robinson malgré quelques écueils scénaristique, perd alors en cohérence et en intensité.
Même l'harmonie entre le dessin et la colorisation perd de sa cohérence. Et le travail de Lee Loughridge à la fois sur le scénario et la couleur semble avoir perdu de son efficacité.
Pour relancer le récit, la relation entre les personnages va changer complètement et Lee va introduire un nouveau protagoniste, à la démesure de Ryker, mais qui arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. Un tueur à gage chargé de récupérer le dispositif, récupérant le rôle de sociopathe au moment du récit ou Ryker devient plus "humain".

"Illustration de Stand Still" © Lee Loughridge, Andrew Robinson / Editions Delcourt (2026)

Encore une fois, on a l'impression que le scénario se construit au fil de l'histoire. Sur un scénario qui joue avec la temporalité, ce n'est certainement pas le cas, mais le risque est plus grand de se prendre les pieds dans le tapis.

Mobilis in immobile

Sur l'objet, pas grand chose à dire. Le format à l'italienne fonctionne bien, même s'il n'est pas indispensable et surtout hérité d'une publication web, donc format paysage pour être apprécié sur des écrans 16/9 plutôt que portrait comme les comics classiques. Delcourt pour cet album a fait les choses en grand, proposant un bel objet, soigné. Avec une couverture classique mais efficace, avec un Ryker qui se détache sur un fond uni et une voiture lancée à vive allure en arrière plan. Elle fait plus penser à un récit avec des voitures de courses, un Fast and Furious qu'à un thriller sci-fi qui flirte avec H.G. Wells.
L'album bénéficie aussi d'une couverture exclusive pour les librairies du Comics Shop Assemblée qui vient parfaitement couvrir le manque avec une illustration qui rapproche plus du polar noir avec ce noir et blanc au titre rouge et un cadran d'horloge aux aiguilles brisées qui remettent le temps au centre du débat.

Stand Still nous emmène dans un récit hypervitaminé qui séduit sans convaincre totalement, avec une perte de rythme et de repère en deuxième partie.
Un album qui n'est donc pas sans défaut mais séduira les lecteurs amateurs d'adrénaline et de science fiction pas trop regardant sur les lois de la physique.

Critique publiée le :

Mortépi - Vilain Goret

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