Episode 4 - Un père et manque
C'est l'heure de la réunion de famille. Attention, ça tire à balles réelles.
Le nœud papillon lui faisait mal au cou, il se sentait incapable de déglutir et ne rêvait que d'une chose, se débarrasser de sa mue, abandonner cet exosquelette de coton tissé et le cuir à ses pieds.
— Arrête de tirer dessus, Corn, tout ce que tu vas faire, c'est ressembler à une grosse saucisse débraillée au lieu de ressembler à une grosse saucisse classe.
— J'ai mal aux pieds et j'ai l'impression qu'on essaie de m'étrangler ! Pourquoi j'ai accepté de venir ?
— Pour revendiquer ta place.
— Dans cette société de faux-culs ? Non merci !
— Non, en tant que chef talentueux ! Arrête de faire ta mauvaise tête et souris, c'est juste une soirée !
Les jardins du domaine étaient envahis d'hommes et femmes qui avaient fait la fortune de plus d'un chirurgien esthétique. Des tables chargées de fontaines de champagne alternaient avec les statues du parc et des barnums avaient été dressés, abritant les stands des partenaires de la soirée.
Les tenues étaient toutes élégantes, les robes mettaient en valeur les corps idéalisés des femmes. Chez les hommes, les vestes de costumes et chemises des hommes ne cachaient pas les embonpoints, tandis que d'autres exhibaient des bronzages parfaits et des corps sculptés soulignés par des tenues qu'ils avaient dû choisir au rayon ados.
Des petites bouteilles d'eau de source, Teaux plate, étaient vendues vingt euros en faveur d'une ONG. Double bénéfice pour la société qui se faisait de la publicité, défiscalisait, et récoltait des fonds. À ce prix, Hottie préféra rester au champagne !
— C'est classe, dis donc. Je comprends pas pourquoi ils ont confisqué les smartphones.
— Ils préfèrent maîtriser la communication. Rien de ce qui ne sera pas pris par un photographe officiel ne sortira d'ici.
— Ouais, eh bien, ils sont pas près de me piquer le mien ! Et si ma fille avait un problème ?
— Tu l'as introduit en douce ?
— Oui, j'en ai donné un vieux qui était H.S. !
Hotcola rentrait le ventre, tentait de se tenir bien droite sur ses talons hauts pour mieux s'intégrer à cette foule. Elle tint une bonne dizaine de minutes avant de décider qu'après tout, elle n'avait rien à cacher. Elle se relâcha et fit claquer une bulle de chewing-gum, s'attirant un regard en coin d'une convive en robe argentée qui la jaugea des pieds à la tête.
— Eh ! pourquoi elle me reluque la sardine ?
Elle ajusta sa robe noire et prit le bras de Cornetto, s'éloignant de quelques pas.
— Elles sont jalouses.
— Jalouses de mon bourrelet et de mes pieds morts en fin de journée ? Eh bien je leur laisse quand elles veulent.
— Oui, mais toi t'as une vie.
Hottie prit un temps avant de répondre.
— Fais gaffe, je vais finir par prendre ça pour un compliment !
Cornetto engouffra un petit four sans même prendre le temps de le mâcher.
La femme sardine couvrit sa bouche derrière un éventail à paillettes et mezzo voce, dit à sa voisine tout en veillant à parler suffisamment fort pour que les personnes autour d'elle l'entendent.
— Nouveaux riches ou parasites ?
La voisine eut un regard en coin
— Regardez-moi ces rustres. L'habit ne fait pas le moine, et un costume loué ne cache pas la médiocrité.
Hotcola s'arrêta, lâcha le bras de Cornetto et revint sur ses pas.
— C'est de nous que vous parlez là ? Non parce que le compliment peut se retourner ! Une morue avec une robe à paillette reste une morue !
Hottie empoigna deux doigts de chair sur ses hanches.
— Et oui, ma robe ne cache pas mes formes ni ma petite bouée. Mais moi au moins je ne passe pas la journée à me faire secouer la sorbetière par un coach sportif.
Elle s'éloigna de deux pas, puis fit demi-tour et pointa un doigt vers la sardine.
— Et j'ai une vraie vie avec des cicatrices. Et quand je serai vieille j'aurai des choses à raconter à mes petits enfants, pas seulement les cicatrices qu'un chirurgien plastique aura fait pour me remplacer les œufs au plat par des ballons de baudruche !
Les deux femmes restèrent interloquées après cette tirade, mais le coup de grâce fut donné par Cornetto.
— Mais oui ! Tu as raison ! Ça y est, je me souviens. Maintenant que je vous imagine sans ces deux protubérances disgracieuses qui vous servent de ramasse-miette, je vous reconnais, vous êtes Marie-Line de Saint-Leu. Comment allez-vous ? Je vois que vous avez trouvé un moyen de retenir votre mari à la maison ! Est-ce efficace ou va-t-il toujours dans ce bar à champagne, quel était son nom déjà ?
— Monsieur, je ne vous permets pas !
— Monsieur ? Voyons, très chère, vous ne me reconnaissez pas ? Maxence de Corné de Teaux ! Vous n'êtes pas très physionomiste. À moins que vous ne reconnaissiez les hommes comme moi mes casseroles, à leur…
Hotcola fit mine de s'étouffer.
— Corn, allons donc chercher une coupe, quelque chose a du mal à passer.
Cornetto sourit à sa compagne.
— Certes, très chère.
Puis, s'inclinant vers le troupeau qui s'était mis à jaser en s'écartant de la pauvre madame de Saint-Leu :
— Mesdames, au déplaisir de vous revoir.
Enfin, il claqua une main ferme sur les fesses moulées dans la robe sardine et murmura pour ses seules oreilles.
— T'en fais pas Marie-Line, je voulais juste vérifier si ça aussi c'était du factice, je ne suis pas un satyre ! Mes félicitations à ton coach sportif, il a fait un meilleur travail que ton chirurgien !
Hotcola attendit le retour de Cornetto, la tête un peu plus droite que lorsqu'elle avait débarqué mal à l'aise dans cette soirée.
— C'est dingue d'être tombé sur une de tes anciennes connaissances. Je crois qu'on leur a donné de quoi discuter pour la soirée !
— Ah, non, je l'ai jamais rencontrée, j'ai juste vu sa photo sur des tabloïdes. À mon avis, elles en ont pour l'année au minimum.
Hottie éclata de rire.
— Donc des protubérances disgracieuses ? Monsieur a loué du vocabulaire avec son smoking ?
— C'est pas parce que j'ai fui tous ces hypocrites que je n'ai rien gardé de mon passé !
Hottie lui serra le bras et sourit d'un air amusé.
— Bon, c'est par où le reste du buffet ? Tu ne vas pas me dire que mon frère n'a prévu que les trucs moisis sortis de son usine de plats micro-ondes ? De mon temps on avait au moins droit aux homards, aux brioches, au foie gras !
— Tu ne penses donc qu'à manger ?
— Si tu te contentes du médiocre, j'irai me faire un sandwich dans la cuisine, ce ne sera pas la première fois !
— On n’est pas sortis si tu commences à faire une incursion en cuisine. Allez, en avant ! J'aperçois un pingouin avec un plateau. Allons voir ce qu'il propose.
Hotcola prit une bouchée sur un plateau qu'elle déposa sur sa langue, tentant d'en apprécier les saveurs complexes.
— Oh purée ! T'as raison, ça vaut pas un bon fromage ou une tartine aux tomates séchées !
Elle finit d'avaler et tira sur la manche de Cornetto.
— T'as pas parlé d'une cuisine ? Tu dois connaître un peu les lieux non ? Et si tu me faisais visiter ?
— Les désirs de madame sont des ordres.
Guidés par Cornetto, ils contournèrent les barnums et s'éloignèrent de la foule, croisant quelques serveurs les bras chargés.
— Ici, indiqua-t-il en pointant un renfoncement, c'est le local technique. Pour les lumières du jardin, l'arrosage automatique, les commandes du portail. Et nous, notre destination, c'est la petite porte ouverte : la cuisine !
Ses yeux brillaient et si Hotcola n'avait pas été pendue à son bras, il se serait frotté les mains. Là, loin des sourires de façade et des petits pas mesurés, une armée de commis, chefs, sauciers, pâtissiers, rôtisseurs, valsaient, criaient, emporte-piéceaient, dressaient des plateaux de petits fours.
— C'est ici que j'ai grandi plutôt qu'entre les murs de ma chambre. Je vois le chef, attends-moi là.
Vingt minutes plus tard, Hottie dégustait une tartine qui aurait fait saliver plus d'un escargot.
— Tu connais quelqu'un dans cette cuisine ? demanda-t-elle après avoir avalé sa première bouchée.
— Non, je suis parti depuis trop longtemps, personne ne reste aussi longtemps. On ne les incite pas trop à rester.
— Tu avais quel âge ?
Cornetto but une gorgée, pour se donner un peu de temps.
— J'avais douze ans quand je suis parti. Quand ma mère a quitté mon père. Ça a été un séisme dans ce microcosme ! Il a tellement peu apprécié qu'il ne nous a rien laissé. Du moins, ses avocats. Et moi, comme je n'avais pas plus envie de le voir, je ne suis jamais revenu.
— Jusqu'à aujourd'hui ?
— Jusqu'à aujourd'hui !
Hottie posa sa tête sur l'épaule de Cornetto, écoutant la musique qui s'échappait du jardin.
— Un tango ! J'ai toujours rêvé d'en danser un ! Allez viens Corn, allons danser !
— Mais tu sais danser ?
— À part la Macarena et la danse des canards, non. Mais allez ! Viens !
C'est ainsi que quelques minutes plus tard, Cornetto et Hotcola se déhanchaient sur un air de tango, deux chiens dans un jeu de quilles au milieu des danseurs.
Il y eut d'abord un larsen, un sifflement qui fit grimacer Hotcola avant qu'une voix interrompe la musique. Une voix qu'Hotcola reconnut sans toutefois y associer un visage. Ayant enlevé ses talons hauts pour pouvoir danser, elle était désormais trop petite pour voir plus loin que les dos devant elle. Elle se déhancha pour essayer d'apercevoir la personne sur l'estrade, donna un coup de hanche à Cornetto pour qu'il se déplace, et enfin, reconnut la silhouette sportive et gominée de Tibère.
— Mes chers amis et invités du soir, ce soir je vais remettre un prix un peu spécial.
Il fit une pause, prit le temps de regarder son auditoire pour capter l'attention.
— L'entreprise Bleu Magret que je représente est spécialisée dans la restauration sous vide comme vous n'êtes pas sans le savoir. Je tiens d'ailleurs à remercier ce soir, notre chef Michel et ses équipes, qui ont su sublimer nos produits pour vous proposer le buffet de ce soir.
Quelques claquements de mains épars et discrets se levèrent dans la foule.
— Merci pour eux, vos applaudissements les touchent, et grâce à ça, j'éviterai de leur verser un gros pourboire en fin de soirée.
Tibère rit à sa propre blague et poursuivit.
— Je plaisante, bien entendu. Bleu Magret a toujours mis un point d'honneur à mettre en avant les forces vives de notre région…
Hotcola donna un coup de coude à son voisin pour lui murmurer quelques mots.
— Quel démagogue ton frère ! On dirait un homme politique en campagne !
Sur l'estrade, Tibère poursuivait son discours soporifique.
— Non, si je suis heureux d'être ici ce soir, sur cette estrade, pour remettre le prix du meilleur Food Truck dans notre si belle région, c'est que le vainqueur de ce trophée, n'est autre que mon demi-frère, Maxence de Corné de Teaux, avec son food-truck « Givré et Secoué » !
Invitant Cornetto à le rejoindre sur scène, un spot de poursuite avait éclairé le duo formé par Corn et Hottie.
— Maxence, si tu veux bien me rejoindre sur scène…
Le visage de Cornetto s'assombrit quand il se sut piégé.
— Allons, allons, ne fait pas ton timide ! Mesdames et messieurs, je vous remercie d'applaudir mon frère. Si son visage vous est inconnu, ce n'est pas pour rien, il n'aime pas trop les mondanités contrairement à moi.
Rires dans l'assemblée que traversaient Cornetto et Hotcola. Au moins eurent-ils le plaisir de voir les yeux grands écarquillés de miss Sardine et son banc de flétans lorsqu'ils passèrent près d'eux. Hottie se permit même un clin d’œil provocateur malgré le trac.
Faire la zouave sur la piste de danse ne lui semblait d'un coup plus du tout une bonne idée maintenant que les projecteurs étaient sur eux.
Tibère lui serra la main, puis celle de Cornetto, et se permit même une accolade improvisée avec son frère.
Hottie vit le visage de son associé se décomposer, son corps se raidir devant ce geste incongru et inattendu.
Il avait joué le jeu des sourires et de la poignée de main. Il avait accepté le trophée qu'il avait tendu à Hotcola, mais il ne s'était pas attendu à ce geste intime.
Hotcola ne l'avait jamais vu aussi désemparé, en colère contre ce geste comme arraché contre son gré.
Tibère avait murmuré quelques mots à l'oreille de Cornetto. Ce dernier tourna la tête vers le coin de l'estrade le plus éloigné du public. Hotcola suivit son regard. Derrière un rideau, à moitié caché, un homme aux cheveux gris à la silhouette voûtée dans un costume sur mesure fixait les deux frères. Son visage indéchiffrable à cette distance, mais Hottie perçut une crispation de la mâchoire et des mains sur le pommeau d'une canne de carbone, noire comme la suie.
Elle eut un frisson quand leurs yeux se croisèrent. Des yeux d'une telle densité qu'ils semblaient attirer la lumière sans jamais la laisser ressortir. Des yeux plus sombres que la canne. Les yeux d'un père qui portait plus de colère qu'un cœur d'homme ne devrait contenir.
— Merci.
Hotcola avait presque oublié l'estrade et la foule quand elle entendit la voix de Cornetto dans les enceintes.
— Merci à la société Bleu Magret pour ce trophée qui vient récompenser le travail de plusieurs années.
Puis sans montrer un quelconque sentiment, commença à rebrousser chemin, mais la main ferme de Tibère le dirigea vers l'arrière de la scène, loin de la foule, et vers cet homme.
Alors Cornetto releva les yeux et fixa le rideau qui ondulait malgré l'absence de vent. Vers ce monstre de père.
— Max !
C'était la voix du père, sèche, comminatoire. Le mot est parti comme un coup de fusil, mais la balle n'avait pas atteint sa cible, car Cornetto continuait à avancer sans tourner la tête vers son père.
Alors il y avait eu un claquement de doigts. Un costard cravate cintré qui laissait deviner une arme dans un étui. Oreillette et carrure de rugbyman. Pas un tout fin qui se faufilait entre les lignes. Plutôt le genre gros de devant, capable de renverser un mur parce que c'était moins fatigant que de le contourner.
Ce qui faisait bizarre à Hotcola, c'est que Cornetto ne paraissait pas ridicule à côté. Loin de là. Et à voir la tronche du cuistot, elle aurait misé sur "main dans la gueule" dans une bataille de chi-fou-mi si les deux avaient dû s'affronter.
— Monsieur de Corné de Teaux ? Monsieur requiert votre présence.
Le porte oreillette s'était exprimé d'un ton calme et indiquait d'une main l'arrière-rideau.
— Monsieur de Corné de Teaux, c'est l'enragé derrière la scène. Moi j'ai viré la particule quand il s'est débarrassé de ma mère et moi. C'est Corné-Teaux maintenant.
— Monsieur votre père insiste.
Hottie voyait bien qu'aucun des deux ne flancherait. Ils auraient pu s'embarquer dans une partie de je-te-tiens-tu-me-tiens-par-la-barbichette qui serait rentrée dans le Guiness Book des records si on les avait laissés. Mais la présence de la bosse sous la veste d'Oreillette ne lui inspirait pas confiance. Et puis elle n'avait pas envie de gâcher la fête de leur hôte.
Derrière eux, Tibère avait lâché son micro après avoir remercié les partenaires commerciaux de Bleu Magret, en vrac la grande distribution, les transporteurs, un fabriquant électronique, les laboratoires pharmaceutiques, sans oublier monsieur le conseiller régional.
— Corn, ne faisons pas attendre ce vieil homme, ce n'est pas poli. On pourra partir quand on se sera débarrassés des mondanités.
Sans attendre de réponse, elle était passée dans le dos de Cornetto et commençait à descendre les marches. Le cuistot dut se ranger à son avis, car il la suivit sans un mot. Derrière eux, Oreillette leur collait aux basques.
Si elle n'y avait pas prêté attention auparavant au milieu du banc de requins en costume et paillettes, Hottie ne pouvait s'empêcher de remarquer les nombreux vigiles, gardes du corps, gardes des corps, qui leur tournaient autour.
Si elle avait dû deviner, Hotcola aurait dit que ceux à l'allure militaire et professionnelle étaient la garde privée du père, tandis que ceux au profil de petite frappe étaient au service du fils. Il y eut quelque chose qui attira le regard, une démarche ou un détail qu'elle vit sans y prêter attention. Une impression fugace de déjà vu. Mais elle partit aussi vite qu'elle était arrivée, et Hotcola se retrouva nez à nez avec le père qui ne lui accorda aucun regard.
— Ainsi te voilà de retour après toutes ces années. Je vois que tu t'es trouvé une nouvelle passion.
— Il faut bien gagner sa vie d'une manière ou d'un autre.
La réponse de Cornetto était laconique, sans aucune passion dans la voix.
— Pour ça, tu n'as qu'à t'en prendre à ta mère, c'est elle qui est partie. Et tes frasques d'adolescent, ta rébellion, ont fait le reste.
— S'il te plaît, ne mêle pas ma mère à tout ça. Elle vient de qui la géniale idée de cette petite réunion de famille ? Du fils en perpétuelle quête d'approbation paternelle ? Ou du père qui ne sera jamais capable d'apprécier ce qu'il possède déjà ?
— Épargne-nous ton mélodrame s'il te plaît.
Hotcola frissonna. Cette réponse, comme en écho aux paroles du fils quelques instants plus tôt, le père devait être un sacré négociateur.
Semblant remarquer sa présence, le père se tourna vers elle, sans plus afficher d'empathie dans sa voix ni dans son attitude. Seules ses lèvres avaient reproduit la mécanique du sourire.
— Tu ne nous présentes pas à ta compagne ?
— Mon associée, précisa Cornetto. Maintenant, dites-moi pourquoi vous teniez à me voir qu'on puisse tous repasser à autre chose.
— C'est ton frère qui a créé cet événement. Il s'essaie à des expériences sociales, parait-il. Il m'a demandé d'être patient, mais pour l'instant je ne vois que s'accumuler les dettes.
Tibère serra les dents. Plongé dans un bain bouillonnant de dédain depuis trop longtemps, il était devenu rouge écrevisse.
— Je… C'est sur le point d'aboutir, papa. Il y a quelques complications, mais le succès sera retentissant !
— Maxence au moins avait la décence de ne pas chercher d'excuses à ses échecs.
Cornetto leva les deux mains et secoua la tête.
— Ne comptez pas sur moi pour rentrer dans vos jeux pervers. Hottie, viens, on s'en va.
Hotcola se trémoussa puis sortit caché d'on ne sait où, son smartphone.
— Attendez, on va quand même faire un selfie de famille !
Les yeux de Tibère s'écarquillèrent de surprise, il tendit la main pour essayer d'arracher le portable des mains de Hotcola.
— Rangez ça, pauvre folle !
Le cliché prit en gros plan la main de Tibère. Et arrière plan, Cornetto et son père fixaient la caméra d'un même air impassible.
Et la panique s'empara de la foule.
— Oh purée, qu'est-ce que j'ai fait ?
À peine la photo prise, Tibère qui ne savait plus où donner de la tête, arracha la bouteille d'eau des mains de son père qui s'emporta.
— Mais enfin ! As-tu perdu la tête ?
Ce fut d'abord un cri, des bruits de verres brisés venus du fond du parc, près des vestiaires. Puis des pas qui se précipitaient, des gens qui tombaient, bousculés dans un mouvement de foule incontrôlable.
La bouche tordue de rage, Tibère se tourna vers Hotcola.
— Imbécile ! J'avais interdit les portables ! Regarde ce que tu as déclenché avec ta stupide photo ! Il faut fuir !
— M… mais… bégaya Hotcola.
Près d'eux, les vigiles du père furent pris de convulsion, puis le père lui-même, vieillard dont la bouche tordue déborda d'un filet de bave. Ses yeux devinrent vitreux, et un mot sortit de sa bouche.
Un seul et unique mot qui semblait repris par une dizaine de gardes et autant de personnes dans la foule.
Cinq.
Petites.
Lettres.
Comme un cri de ralliement
— GLACE !
Alors Tibère se réfugia derrière ses gardes du corps.
Alors le poing de Cornetto vint cueillir Oreillette dont les bras tendus s'approchaient dangereusement.
Hotcola partit comme une dératée, abandonnant Cornetto face à ces hommes qui semblaient privés de leur humanité.
Cornetto avait rejoint la scène, s'était saisi du pied du micro qu'il balançait autour de lui comme un club de golf, tenant éloignés les zombies qui tentaient de le saisir.
Il vit Hotcola qui s'éloignait, contournait la foule pour regagner les cuisines. Il espérait qu'elle s'en tirerait. Qui pouvait deviner ce qui l'attendait là-bas.
Puis ses yeux revinrent sur son demi-frère, qui, protégé par ses gardes, tentait de se ménager une sortie. Il avait su. Il avait su avant les autres que quelque chose allait se passer. Il l'avait anticipé.
— Tibère ! Qu'as-tu fait ? Comment as-tu pu ?
Il ne termina pas sa phrase, esquivant un coup un peu trop lent. Répliqua par une baffe derrière la tête qui envoya valser son agresseur vers un troupeau de zombies qui montaient vers lui.
Pourquoi lui ? Il semblait que cette haine était toute dirigée vers lui. Les zombies étaient comme attirés dès qu'ils l'apercevaient.
Il lui fallait se tirer de là avant que la fatigue le gagne et qu'il ne puisse plus se défendre.
Il n'avait qu'une idée en tête : rejoindre Rossinante en espérant que Hottie aurait eu la bonne idée de regagner le véhicule.
Il sauta à bas de l'estrade, la foule s'était clairsemée et il ne restait qu'une poignée de zombies épars. Comme un pilier de rugby à qui on a donné le ballon, il partit bille en tête, écartant d'un bras, repoussant de l'autre. Vint le moment où dans sa hâte, il ne vit pas le fil tendu qui soutenait un barnum. Et la chute, inévitable.
Et ce fut la curée.
Quatre zombies proches s'étaient jetés sur lui, les coups pleuvaient et il tentait de se protéger, recroquevillé en position fœtale, mains sur la tête. Pourquoi s'acharner sur lui ?
Un coup plus précis que les autres l'atteint à la hanche, s'il s'en sort, il risque de boiter un moment ! S'il s'en sort…
— Qu'est-ce que…
Les coups qui lui tombaient sur la gueule ont cessé. À la place, des gouttes d'eau commencent à inonder son visage, tremper sa chemise qui a oublié sa blancheur quelque part en route. Il peut dire au revoir pour la caution du costume.
Il sent un nouveau coup, léger. Un bout d'un pied qui le secoue, plus qu'un véritable coup.
— Allez, debout Corn, Rossinante nous attend.
— Hottie ? C'est bien toi ?
— Bah oui, qu'est-ce que tu crois ?
— Comment...
— J'ai repensé à l'arrosage automatique. Je me suis dit qu'avec une pelouse comme ça, ce devait être des sprinklers et pas dû goutte à goutte. Alors j'ai enclenché tout ça, et ça a l'air d'avoir calmé un peu tout le monde.
Corn était toujours assis par terre, comme s'il peinait à y croire. Les quatre zombies étaient désormais figés comme des automates, recevant la pluie comme une bénédiction tombée du ciel.
— Bon, tu te lèves, j'aimerais être loin avant que ça leur reprenne !
Cornetto prit la main tendue et se leva, claudiquant vers le parking.
— Je crois que c'est Tibère qui est derrière tout ça.
— La bonne blague ! T'as trouvé ça tout seul ou ton papounet t'a aidé ? Je savais que vous ne vous aimiez pas trop dans la famille, mais là, vous êtes des psychopathes !
Cornetto grimaça, mais insista pour conduire. Hotcola se poussa donc sur le siège passager.
Les grilles de la demeure étaient grandes ouvertes, laissant à Rossinante tout le loisir de prendre de la vitesse. Ils s'en étaient sortis. Du chemin de terre, ils passèrent à une petite route de campagne, puis enfin, une départementale. Cornetto serrait les dents.
— Hottie, je veux bien que tu me passes un de tes sachets d'aspirine. Même deux, tiens ! Je vais en avoir be…
BLAM.
Un véhicule venait de percuter Rossinante qui sortit de la route, précipitée vers un pin. Le choc violent projeta Cornetto contre le volant. L'airbag se déclencha, le frappa au visage et le renvoya en arrière s'écraser contre son siège. Hottie qui était penchée vers son sac se cogna la tête contre la boîte à gants, perdit connaissance.
Elle ne vit pas Cornetto se pencher sur elle et prendre son pouls, enlever sa ceinture et tituber sur quelques pas.
Elle ne vit pas les deux hommes sortir du SUV noir qui les avaient percutés. Elle ne sut jamais rien du Taser qu'ils avaient sorti. Elle ne les vit pas tenir Cornetto chacun par un bras et l'emmener dans leur véhicule. Enfin, elle ne vit pas le SUV s'enfuir et l'abandonner sur la route, Rossinante blessée.
Si elle avait pu être témoin de la scène, elle aurait peut-être reconnu les deux gorilles. Peut-être aurait-elle retrouvé cette fugace sensation de déjà-vu. Mais le seul témoin, ce fut Dulcinée qui dans sa cage à poule battait des ailes dans une vaine tentative, ses caquètements noyés dans la plainte continue du Food Truck.
Il n'y a jamais de silence dans une forêt. Il y a toujours le chant d'un oiseau, d'un grillon, le craquement d'une branche. Et parfois, il y a l'appel automatique d'un véhicule moderne. La sonnerie mécanique d'un appel au secours. Le tuuut tuuuuut, suivi d'une voix humaine.
— S.O.S. assistance bonjour. Quelle est votre position ? Allo ? Est-ce que quelqu'un m'entend ? Nous avons la position du véhicule. Nous allons envoyer une équipe d'urgence. Allo ?
Allo.
Allo.
« Episode 4 - Un père et manque » par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution — Pas d'Utilisation Commerciale — Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).
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