Episode 3 - Psycanicien

Quand un véhicule d'exception a un souci, il faut plus qu'un mécanicien. Il faut un psy pour analyser les causes. Un Psycanicien.

20 min 14+

— Papiers du véhicule s'il vous plaît.
— Encore !
Le gendarme se pencha à la fenêtre pour apercevoir le conducteur.
— Ah, mais oui ! On s'est déjà vus, il me semble. Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude !
Cornetto se gratta la barbe.
— J’en avais pas l’intention.
— Vous avez toujours votre pneu sous-gonflé, je vous conseille de le faire réparer rapidement. Ce pourrait être une crevaison lente.
— Il a raison Corn, Rossinante doit avoir un problème. Il faut l'amener voir un docteur pour voitures !
Le gendarme eut un sourire et un regard compatissant.
— On dit un mécanicien.
— Je dis ce que je veux ! Rossinante a besoin de soins, et donc on va consulter un docteur pour voitures !
Le gendarme rendit les papiers.
— Bien, alors soyez prudent tant que vous ne serez pas passés chez le… docteur.
Hotcola eut un sourire franc.
— Ah, tu vois Corn, même le monsieur le dit !
Cornetto soupira.
— Vous n’auriez pas dû rentrer dans son jeu. Je vais en avoir pour tout le trajet !

Le garage Diabaté n'était pas à proprement parler un docteur pour voitures. Mais c'était ce qui s'en rapprochait le plus. Henry Désiré Diabaté, HDD pour les intimes, avait eu une double vie. Médecin dans son pays natal, avec une spécialisation en psychiatrie et malgré une forte expérience en traumatismes de guerre, il n'avait pas pu obtenir l'équivalent en s'installant en France. Alors il s'était tourné vers ce qu'il savait faire de mieux à part soigner les âmes : réparer les mécaniques. Un héritage des longues années d'enfance passées dans le garage de son oncle.
Tout ceci, Cornetto n'en savait rien lorsqu'il avait parqué Rossinante devant l'enseigne. Seul un démiurge doté d'un sens de l'humour douteux avait pu mettre Henry Désiré sur leur route. Ce démiurge, ce dieu cruel, Cornetto l'avait voué aux gémonies lorsque l'estimable mécanicien les avait fait asseoir sur un divan.
— Je me présente, Henry Désiré Diabaté, spécialiste en traumatismes mécaniques.
— Enchante ! Moi c'est Charlotte, Hottie pour les amis.
— Cornetto.
Henry Désiré fit un baise-main à Hotcola et serra la main de Cornetto.
— Alors, racontez-moi ce qui vous amène ici.
— Notre véhicule a un souci avec la roue avant gauche. Elle n'arrête pas de se dégonfler.
— Hmmm.
— On nous a parlé d'une crevaison lente.
Henry Désiré nota quelques mots dans son carnet.
— Très bien. Mais ce n'est souvent qu'un symptôme. Changer une roue, c'est donner un antidouleur pour une dent cariée. La douleur partira un instant, mais la dent sera toujours malade. Votre véhicule…
— Rossinante ! intervint Hotcola.
— C'est un choix de nom intéressant. Rossinante a-t-elle été traumatisée récemment ?
Hotcola tenta de se redresser dans le divan trop profond.
— Pardon ?
— Oui, a-t-elle été dans une situation inhabituelle et dérangeante ?
— Vous voulez dire genre, poursuite par des zombies, noyade, transformation magique ?
— Eh bien, oui. Ce sont des exemples !
— Alors oui. Tout ça.
— Hmmm. Et en avez-vous parlé avec elle ?
Hotcola se tourna vers Cornetto puis vers Henry Désiré.
— Eh bien, non. Vous… Vous pensez que je suis une mauvaise mère ?
— Non, non ! Mais avant de regarder cette roue, nous devrions écouter d'abord ce qu'elle a à nous raconter.
Cornetto plaça sa main sur son visage, ouvrit un œil sur Hotcola qui jubilait.
— Pourquoi tant de haine ?

Après que Hotcola eut raconté le bain magique de Rossinante, Henry Désiré commença par faire le tour de Rossinante sans prononcer une parole. Griffonnant un mot par-ci, par-là. Dessinant la courbe d'un phare, le galbe d'un pare-chocs, les longs cils essuie-glace qui dessinaient le contour de son pare-brise comme d'un trait de eye liner.
— C'est vous, monsieur, qui conduisez ?
— Souvent. On se partage la route sur les longs trajets.
— Madame, vous voulez bien démarrer le moteur ?
Hotcola grimpa dans l'habitacle et appuya sur le bouton de démarrage. Un geste si anodin qui lui avait paru presque magique quand Rossinante était revenue transformée du lac.
— Amenez-la jusque devant la porte s'il vous plaît que je regarde cette roue.
Hotcola s'appliqua à manœuvrer sous l'œil attentif de l'expert. Cornetto observait, appuyé au chambranle de la porte.
— C'est un peu plus grave que je pensais. Sa roue n'a pas de problème, mais votre Rossinante est persuadée qu'elle a un souci, alors elle compense. Et j'ai cru déceler un autre problème, mais je ne pourrai pas en savoir plus sans passer du temps avec elle.
Henry Désiré consulta sa montre et posa une main sur la carrosserie.
— Je crois qu'elle a beaucoup de choses à dire. Si vous avez un peu de temps, j'ai un créneau de libre maintenant. Si dans une heure elle ne va pas mieux, on prendra un nouveau rendez-vous.
Hotcola sortit de sa place et se jeta dans les bras du mécano.
— Je vous remercie docteur !
— Ça fait bien longtemps qu'on ne m'a pas appelé comme ça.
Henry Désiré resserra le nœud de sa cravate sous sa blouse bleue, se dirigea vers le garage d'où il revint avec une paire d'écouteurs autour du cou, un ensemble de câbles, potences, écrans, et d'une mallette.

On entendait un bip pulser régulièrement de la valise reliée à Rossinante. L'écran affichait un ensemble de courbes que Hotcola aurait été incapable d'interpréter.
— Alors c'est grave docteur ?
— Il est encore tôt pour le dire.
Les doigts de monsieur Diabaté parcoururent le clavier un moment, faisant varier l'écran jusqu'à ce qu'une vidéo s'affiche. Une image trouble tout d'abord, verdâtre et troublée par ce qui semblait être une brume et des gouttes visqueuses sur les caméras.
— Je crois qu'on est remontés jusqu'à sa naissance. C'est un événement rare auquel vous assistez. Rossinante doit avoir une grande confiance en vous pour se livrer autant.
Hotcola, les yeux humides et la gorge serrée, hocha la tête en essuyant une larme.
La caméra tremblait. Peu à peu on observait des arbres se détacher sur l'écran comme autant de géants silencieux. Rossinante semblait avancer d'un pas hésitant. Comme sur un chemin cabossé. L'image tressauta, on aurait dit qu'…

Un frisson la parcourut lorsqu'une chouette la frôla de l'aile et vint se percher devant elle, la fixant de ses yeux comme deux phares. Elle se savait à court d'énergie, et l'eau putride dont elle sortait était un obstacle de plus. Il lui faudrait attendre d'avoir séché un peu avant de s'alimenter. Sa carcasse se souvenait d'avoir reçu des coups, et elle hésitait à trop se servir de sa roue avant, sans trop en connaître la raison.
Ses capteurs indiquaient que la pression était normale, mais pouvait-elle s'y fier lorsqu'elle voyait les pierres aux angles acérés qui pavaient sa route ?
Elle ne reconnaissait plus son corps, sa voix avait mué, elle avait gagné en masse, et elle avait tous ces boutons qui avaient éclos sur son tableau de bord.
Elle arriva enfin au sommet du raidillon, contemplant un instant le lac vert en contrebas. À quelques mètres de sa position, elle captait la présence de deux êtres endormis.

— Regarde Corn ! C'est nous sur l'écran ! Et dire qu'on s'en est même pas rendu compte.
— S'il vous plaît, n'interrompez pas le processus cognitif, mademoiselle.
— OK, OK, je me tais !

Le chemin continuait de l'autre côté. Vers un village endormi. Un endroit que Rossinante aurait préféré ne pas traverser si elle avait eu le choix.
Les rues étaient désertes, même si des traces de lutte, des emballages de glace et des canettes vides recouvraient la place principale.
Rossinante passait silencieuse comme une ombre. Elle marqua un temps d'arrêt. C'était à cet endroit qu'on lui avait crevé la roue. Qu'on l'avait frappée. Qu'on s'était moqué.
Un rideau se tira. Derrière, un vieillard décharné qui pressait son visage pour compenser sa mauvaise vue.
Rossinante alluma ses warnings un coup. Et repartit.
Une fois le village laissé derrière elle, prenant un peu plus d'assurance, Rossinante accéléra en descente. Elle sentait le vent sur sa carrosserie, les étoiles au-dessus de son capot. À bout de course, elle finit par s'arrêter en bord de route. Il lui fallait un plan. Elle ne devait pas s'éloigner de son but : recharger ses batteries et retrouver le cuistot, la jeune femme qui lui avait donné son nom.
Ses capteurs repérèrent un autre véhicule qui s'arrêtait à côté d'elle.
Des pas qui s'approchent en font le tour. Des mains qui se mettent en coupe sur la vitre passager et une porte que l'on force.
Quelque chose est introduit dans son espace vital. Un câble. Les capteurs s'affolent. Trouver du réseau, lancer une alerte, demander de l'ai….
Lorsque les caméras se réveillent, elle a besoin de faire le point sur sa situation, n'a aucune idée de l'endroit où elle se trouve. Par une lucarne, elle aperçoit toujours le ciel étoilé. Il ne doit pas s'être passé trop de temps depuis qu'elle s'est faitetruckidnapper ?
Au moins lui a-t-on donné de quoi se nourrir. Une perfusion électrique relie son ses batteries à un chargeur. Elle doit être dans une sorte de garage, elle distingue un pont élévateur, un centre de décalaminage, un pistolet à peinture. Ça ne sent pas bon pour elle ! Si elle ne trouve pas un moyen de sortir de là, elle pourrait très vite se retrouver en pièces détachées ou maquillée et revendue sur le marché parallèle. La première chose à faire serait de se débarrasser de son câble de chargement sans se mutiler. Peut-être que
Deux hommes entrent dans le champ de la caméra, ils sont engagés dans une conversation animée. L'un d'eux a un téléphone, il tourne en rond, se passe la main dans les cheveux. L'autre se ronge les ongles, sa jambe remue frénétiquement comme agitée de spasmes.
Pas de son. Rossinante les capte dans sa mémoire. Ils l'ont photographiée ! Et puis le nerveux prend un chalumeau. Celui au téléphone a range son appareil sur un établi, il ouvre le capot tandis que l'autre s'approche avec le chalumeau. Une pince apparaît dans le champ de la caméra et.

L'écran s'éteint tout d'un coup.
— Qu'est-ce qu'il s'est passé ? demanda Hotcola.
Sa voix de souris avait couiné ces mots. Elle pointait son museau entre la protection de ses poings serrés, frottant d'une patte frénétique le bout de son nez.
Henry Désiré mit la vidéo en pause.
— Cette intrusion, cette violation de son espace personnel, un enlèvement ! C'est un traumatisme qui pourrait expliquer certaines choses.
Cornetto s'avança vers le mécano.
— C'est dommage qu'on n'entende pas ce qu'ils se sont dit au téléphone. Il n'y a pas moyen de repasser la bande pour entendre ?
— Malheureusement, ce sont juste des caméras, il n'y a rien qui enregistre le son.
— On dirait qu'ils ont pris en photo le logo de Rossinante pour l'envoyer à quelqu'un. J'aurais donné cher pour connaître le commanditaire.
— Mais pourquoi est-ce qu'ils auraient besoin de…
— Ce n'était en aucun cas un cas banal de vol. Rossinante était ciblée, Hottie. Monsieur Diabaté, savez-vous pourquoi l'image s'est coupée ? Est-ce qu'ils ont… effacé des traces ?
Henry Désiré remonta d'un geste machinal les lunettes sur son nez. Elles lui donnaient un petit air plus badass, du moins en était-il persuadé.
— On dirait qu'ils ont déconnecté toute l'électronique. Par contre le chalumeau a dû servir à autre chose.
Il enleva ses lunettes, nettoya les verres avec le bout de sa cravate et tourna sa tête de shar-pei plissée par la concentration vers Hotcola. Remit ses lunettes.
— La valise a repéré un élément qui n'est pas d'origine sur votre véhicule. Me permettriez-vous, avec l'accord de Rossinante, de l'opérer le cas échéant ?
— Permettez-vous, répondit Cornetto. De toute façon, on ne repartira pas tant qu'on ne saura pas ce qu'elle a.

L'heure qui suivit fut éprouvante pour Hotcola et Cornetto. Enfermés dans une salle d'attente aseptisée aux murs blancs, une large baie vitrée donnait sur la salle d'opération.
Le docteur Diabaté avait annulé tous ses rendez-vous de l'après-midi : des plaquettes machos qui sifflaient toutes les jolies calandres croisées dans la rue, et un jeune scooter incontinent qui avait honte de se réveiller tous les matins avec une tache d'huile sur le trottoir.
Lunettes de protection, gants chirurgicaux, charlotte de papier pour protéger son crâne dégarni, Henry Désiré se penchait sur le moteur de Rossinante.
Ce cas était loin de ce que le mécanicien avait l'habitude de traiter. Sa clientèle était plus constituée de troubles liés à un manque d'entretien, une baisse de l'estime de soi. Il avait rarement affaire à un cas de traumatisme aussi grave. Pour lui qui était en plein doute, cette Rossinante cristallisait en elle aussi bien les syndromes post-traumatiques qu'il avait eu à soigner dans son pays que les véhicules qui arrivaient cabossés entre les mains de son père. Ils étaient des créatures d'un docteur Frankenstein mécanique, ensembles de pièces détachées récupérées dans ces immenses cimetières à ciel ouvert qu'étaient les casses auto.
Le petit Henry Désiré regardait alors avec des yeux à qui rien n'échappait les mains de son père plonger dans le cambouis comme lui s'apprêtait à le faire maintenant.
Sous son air de génération Musk, produit d'une technologie de pointe, il discernait une vieille âme derrière toute cette électronique. Comme si elle avait eu plusieurs vies.
Visseuse, clé à pipe, clé plate. Les pièces détachées s'organisaient sur le tapis. Chacune scannée et répertoriée. Classifiée. Identifiée.
Henry Désiré tourna la tête vers la baie vitrée. Le haut-parleur dans la salle, que Cornetto et Hotcola n'avaient pas repéré, retransmit le commentaire du mécano.
— Je crois avoir mis la main sur notre intrus.
Sa main tenait un boîtier opaque, anthracite, sans aucune distinction.
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Hotcola. Ça sert à quoi ?
Cornetto croisa les bras et se pencha vers elle.
— Qu'est-ce que j'en sais, on n'est pas dans un épisode de Scoubidou ni un dessin animé de Tex Avery. Ils ne vont pas marquer « BOUM » sur le boitier ou mettre un compte à rebours juste pour que tu comprennes ce que c'est !
— Pourquoi tu dis ça, Corn ? Tu crois que c'est une bombe ?
— J'en sais rien moi ! J'ai dit ça en exemple !
Consciencieux, Henry Désiré passa une nouvelle fois son logiciel pour détecter une anomalie. Mis à part les pièces qu'il avait démontées, aucun problème ne fut détecté.
Quarante minutes plus tard, Rossinante avait retrouvé son intégrité physique.

— Je n'aurai aucune idée de ce que fait ce boîter tant que je ne l'aurai pas autopsié. Mais d'après l'endroit où il était posé, il pourrait s'agir d'un coupe-circuit.
— Mais c'était qui ces deux types ? Pourquoi ils ont installé ce boitier sur Rossinante ?
— Si vous y tenez, je peux l'ouvrir. Ça nous renseignera peut-être. Mais comme disait monsieur Cornetto, je doute qu'il y ait une étiquette pour ramener à son propriétaire en cas de perte.
— Ça vaut quand même le coup d'essayer ?
Henry Désiré remonta ses lunettes, fit tourner le boîtier entre ses doigts.
— C'est collé, il faudra percer ou découper.
— Et vous avez les outils pour ça ?
— Ce n'est que du plastique, je devrais avoir ce qu'il faut.
Hotcola leva la main comme à l'école.
— Peut-être qu'on pourrait regarder la suite de la vidéo avant de prendre une décision.
— En effet, ça pourrait nous en apprendre plus sur les agresseurs sans que nous ayons à ouvrir la boîte.

Quand les lumières se rallument, impossible de savoir combien de temps à passé, pour Rossinante, ce n'a été qu'un clignement de paupière. Il y a toujours les deux hommes dans le champ de la caméra. Leurs casquettes masquent un peu leur visage. L'un d'eux a un tatouage de licorne sur la nuque. L'autre, blond, boit goulument à une bouteille en plastique qu'il jette dans l'habitacle.
Hottie donna un coup de poing dans l'épaule de Cornetto.
— Aïe !
— Je crois que tu me dois des excuses.
— Pourquoi ?
— La bouteille d'eau par terre dans l'habitacle !
Cornetto grogna mais ne fit aucun commentaire. À l'écran, la vidéo continuait à défiler.

Ils ont fait quelque chose. Rossinante se sent… différente. Son capteur volumétrique note l'ouverture des portes. L'un d'eux entre. Démarre. Il y a une voiture qui les suit. Elle ne respecte pas les distances de sécurité.
Elle n'a pas de trajet en mémoire, ils ont coupé le GPS. Mais elle reconnait la route. Ses caméras captent des panneaux de signalisation. Il y a aussi des panneaux de direction, mais elle n'est pas capable de les lire. Elle sait seulement déchiffrer les panneaux de vitesse, les feux tricolores, les stops. C'est son alphabet. Sa langue des signes. Cette succession de courbes, la voie ferrée, elle les a déjà en mémoire ! Ses algorithmes analysent qu'ils sont en train de revenir là où elle a été enlevée. Quelques minutes plus tard, l'image en mémoire de son point de stationnement est identique à celui quelques heures plus tôt. Ils font même un demi-tour pour la remettre dans la même position que… Un glitch perturbe ses caméras, une corruption des données. Elle ne veut pas revenir sur cet enregistrement.
Ils passent un chiffon, nettoient ses poignées, le levier de vitesse. Regardent alentour, la route de montagne déserte. Puis ils disparaissent. S'évanouissent dans la nuit comme s'ils n'étaient jamais venus.
Rossinante reste là, à ne rien faire pendant un moment, attentive à l'environnement. Mais ses caméras perçoivent un changement dans la luminosité du ciel. Ses batteries sont presque chargées. Sa roue semble sous-gonflée et il y a cette gêne sous le capot, cette verrue, mais il lui faut rejoindre son point de départ. Il faut qu'elle retrouve ceux qui l'ont recueillie alors qu'elle n'était qu'une épave.
Elle reprend la route qui monte au village, y parvient aux premières lueurs de l'aube. Il lui faut encore reprendre cette piste de terre et de roche. Celle sur laquelle ses roues s'accrochaient. Les branches ont dû être brisées par sa première ascension, car elles ne fouettent plus ses flancs. À moins qu'elle ne se soit trompée de chemin, car celui-là a une pente moins prononcée, approximativement 3% de différence en ne gardant que la partie entière.
En effet, elle n'arrive pas au même endroit. Sur un promontoire un peu plus loin, son programme de reconnaissance faciale identifie les deux silhouettes. Ils sont là, s'apprêtant à faire demi-tour.
Elle lance un coup de klaxon, frémit, lance même un effet de lumière tellement elle est contente de les revoir.

— Vous pouvez arrêter là. La suite on la connaît.
C'est Cornetto qui a parlé, la gorge un peu serrée. Les yeux de Hotcola débordent d'avoir trop retenu ses craintes, ses inquiétudes et sa colère pendant la vidéo. Elle tient un mouchoir serré contre son visage. Elle aurait été incapable de parler. Henry Désiré arrête la vidéo.
— Je pense que nous devrions tenter d'ouvrir cette boîte. Je suis très curieux moi aussi désormais de connaître le fin mot de l'histoire.
Ayant chaussé des lunettes de protection, Henry Désiré attrapa une perceuse et avec un foret de l'épaisseur d'un brin de coton, entreprit de percer un trou à la jointure entre le boitier et son couvercle. L'opération ne dura que quelques secondes.
Henry Désiré souffla dans le trou minuscule pour en chasser les résidus de plastique puis orienta une lampe pour essayer de distinguer l'intérieur.
— Il va falloir agrandir un peu. Ensuite je pourrai insérer une lame et j'essaierai de faire le tour du boîtier.
Hotcola avait l'impression de suivre une de ses séries médicales dans lesquelles la vie du patient était suspendue au bout du bistouri.
Lorsque l'espace fut assez large, le docteur pour mécaniques fit passer un lame de scie et commença un mouvement de va-et-vient le long du couvercle. L'opération était beaucoup trop lente au goût de Cornetto qui montrait des signes d'impatience.
— Ça pourrait pas aller plus vite ?
— Patience, mon bon ami, une mauvaise manipulation pourrait ruiner nos efforts !
Toujours concentré, l'homme de sciences avançait à pas de fourmi. Il prit un tournevis qu'il tourna pour augmenter l'espace et travailler avec une meilleure visibilité, mais dès que l'espace augmenta, il sentit quelque chose se rompre à l'intérieur et un filet de fumée s'échappa de l'appareil.
Aussitôt, il reposa tout sur le plan de travail et se recula, mais le mal était fait. Des flammèches s'échappaient du boîtier, et en quelques secondes, la pièce fut envahie d'une fumée âcre et d'une odeur de plastique brûlé.
Henry Désiré eut tout de suite le réflexe d'attraper un extincteur et aspergea le plan de travail avant que le feu ne se répande.
Hélas, lorsque le début d'incendie fut maîtrisé, le boîtier n'était plus qu'un amas de plastique fondu.
L'extincteur encore fumant dans les mains, le docteur garagiste pompier improvisé, se tourna vers ses clients.
— Je suis désolé, j'ai dû déclencher un mécanisme en essayant de forcer le boîtier. Ça dépassait mes compétences.
Cornetto fit un geste vague de la main.
— Ne vous inquiétez pas, nous n'étions pas vraiment venus pour ça. L'important est que notre Rossinante soit… En bonne santé
Henry Désiré hocha la tête.
— Elle ne devrait en tout cas plus souffrir de sa jambe, enfin de sa jante.
Hotcola lui prit la main qui ne tenait pas l'extincteur.
— Merci beaucoup pour votre intervention Henry Désiré.
L'homme rougit et posa son extincteur.
— Je ne sais pas qui vous en veut à ce point, mais une chose est sûre, ils ne veulent pas que vous en sachiez trop à leur sujet !
Le mécanicien ouvrit un placard d'où il sortit seau, balais, serpillère, et commença à nettoyer. Cornetto ramassa l'amas de plastique fondu qu'avait été le boîtier.
— Je ne pense pas que ce soit très sophistiqué. Personne, pas même nous, ne pouvait savoir que Rossinante… Eh bien, qu'elle sortirait aussi changée de son bain de jouvence. Donc je dirais que c'était soit pour nous suivre, soit pour nous immobiliser.
— Le raisonnement se tient.
— On pourrait peut-être relever les empreintes sur la bouteille d'eau ! Enfin, pas nous, la police.
— Et on leur dirait quoi à nos policiers ? Que quelqu'un a emprunté Rossinante et nous l'a ramenée au même endroit en ayant fait le plein ? Et puis de toute façon, j'ai jeté la bouteille à notre arrivée au refuge.
Hotcola se laissa tomber dans le siège de la salle d'attente, les bras ballants entre ses jambes.
— Tout ça pour ça ? On n'a rien à en tirer ?
— Pas tout à fait. On sait maintenant que ces incidents ne sont dus au hasard. Nous sommes ciblés.
— Ça ne nous avance pas à grand-chose !
— Je ne suis pas d'accord. Maintenant que l'appareil a été enlevé et détruit, s’ils nous surveillaient, on ne devrait pas tarder à avoir de leurs nouvelles.
— Tu crois ?
C'est ce moment précis que choisit le téléphone de Hotcola pour émettre deux petits « ding » de notification. Ils se regardèrent comme si leurs craintes s'étaient matérialisées sous forme d'un message.
— Mais bon sang, tu vas le regarder ton bidule ! s'emporta Cornetto.
— Ah bravo, monsieur low tech qui veut pas être esclave de la technologie !
Les paupières de Cornetto se plissèrent, et d'entre ses dents serrées ne sortit qu'un chapelet de mots.
— C'est pas le moment Charlotte. J'ai plus trop de patience.
— Eh bien moi oui, MAXENCE. Alors tu respires et tu te calmes. Je vais regarder qui c'est ! C'est peut-être ma fille ou du spam simplement !
— Je ne suis pas trop fan des coïncidences.
Les bras croisés, le menton levé, Hotcola fixait son associé. Henry Désiré qui ne savait plus trop où se mettre commença à remplir leur facture.
Cornetto leva les yeux au ciel, mit les mains dans les poches arrière de son jean, et sans regarder Hotcola, prit une inspiration.
— Je suis désolé. Pourrais-tu, je te prie, regarder ce message qui vient incidemment au moment où un dispositif inconnu est mis hors service ?
La jeune femme sortit le téléphone de la poche arrière de son Jean, le déverrouilla et fit défiler le message. Elle laissa échapper un petit cri.
— Une mauvaise nouvelle ? demanda Henry Désiré.
— Pas du tout.
Elle sourit et se tourna vers Cornetto.
— Monsieur mon associé, j'ai l'immense joie de vous annoncer que nous sommes les vainqueurs du concours régional de Food Trucks organisé par les entreprises Bleu Magret.
— Toutes mes félicitations ! En effet, c'est plutôt une bonne nouvelle, fit Henry Désiré.
Cornetto garda un visage de marbre.
— Ça, c'est encore à voir.
— Nous sommes conviés à la soirée de remise des prix au château de Teaux.
Le visage du cuistot tourna à l'aigre.
— Tu m'en vois réjoui.
Un malheur n'arrivant jamais seul, Hotcola enchaina.

— Toi qui connais bien l'endroit, tenue décontractée ou habillée ? Je te préviens, ça passe en note de frais si je dois changer de tenue !

Licence Creative Commons BY-NC-ND

« Episode 3 - Psycanicien » par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution — Pas d'Utilisation Commerciale — Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).

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