Episode 2 - Du pin et des jeux

Un concours de food truck peut se révéler plus compliqué que prévu. Surtout quand les bergers deviennent hargneux.

20 min 14+

— Papiers du véhicule s'il vous plaît.
Cornetto tendit son permis, assurance, la carte grise de Rossinante, les papiers du service d'hygiène, homologation VASP et tout ce qui traînait dans la boîte à gants, tickets de parking, carte de fidélité pour une salle de sport où il n'avait jamais mis les pieds.
— Vous savez pourquoi je vous arrête monsieur… De Corné de Teaux ? Vous êtes de la famille de…
— Oui. Et non, je ne sais pas pourquoi vous m'arrêtez. Je roulais trop vite ?
— Sérieux ? s'exclama Hotcola. Ton vrai nom, c'est de Corné de Teaux ?
Elle ne put retenir un éclat de rire qui la plia en deux sur son siège.
— Ah bon sang, Corn, je comprends pourquoi t'as changé de nom !
Le gendarme se pencha pour observer dans l'habitacle.
— Madame, vous êtes ?
— Son associée ! Charlotte Caula. Mais vous pouvez m'appeler Hottie, comme tout le monde ! fit-elle en tendant la main.
Le gendarme la regarda sans esquisser un geste et son regard retourna vers les papiers dans ses mains. Au bout d'un moment à les feuilleter, il les rendit à Cornetto.
— Votre pneu avant gauche est sous-gonflé. Vous allez loin ?
Cornetto prit une grande inspiration
— Au refuge de la combe au Dahu.
Hottie se pencha sur lui pour s'approcher de la fenêtre passager.
— Oui ! C'est moi qui nous ai inscrits à un concours de food-truck !
Corn poussa sur son volant comme s'il voulait s'enfoncer dans son siège. Il lança à Hottie un regard qui aurait calmé la mère supérieure d'un couvent de carmélites, parla d'une voix lasse.
— Bon, c'est pas bientôt fini la scène d'introduction ? C'est qu'on a de la route encore avant la fin de l'épisode !
Hotcola siffla et se rassit droite dans son siège.
— Ce qu'il est bougon !
Le gendarme leur rendit les papiers.
— Bon, ça ira pour cette fois. Mais arrêtez-vous à la prochaine station-service pour refaire la pression. Bonne route et bonne chance pour votre concours Monsieur de Corné de Teaux !
Corn remonta la vitre.
— C'est ça, on lui dira.
Cornetto s'engagea sur la route, alluma l'autoradio et remit Rossinante sur la route des crêtes. Cette halte forcée les ralentissait. Il ne leur faudrait pas tarder s'ils voulaient atteindre le refuge avant la nuit.
« … des émeutes pour des climatiseurs dans une grande surface auraient fait plusieurs blessés. Ce sont les premières émeutes liées à la canicule dans notre pays. Le silence du gouvernement pose… FRRFRFR… grâce à la sphaigne des Grands Lacs canadiens, je peux… FRRRRRFR… ♪ Quand la musique est bonne, bonne ♪… RFRFRFR… ♪ Please don't stop the music ♪ »
— Ah ! Enfin de la bonne musique ! J'en ai marre de toutes ces mauvaises nouvelles !
Hotcola se déhanchait au rythme de la musique quand Cornetto coupa la musique.
— Raaah, mais qu'est-ce qu'il t'arrive ? Ça fait quatre jours que tu tires la tronche !
Hotcola vit ses mâchoires se crisper et la petite veine de sa tempe droite pulser au même rythme que la chanson de Rihanna quelques instants plus tôt.
— Monsieur le vicomte s'est levé du pied gauche ? C'est ta mauvaise période ?
Détachant chaque syllabe, Corn parvint à répondre sans desserrer les dents.
— Je voulais pas faire ce pu…naise de concours à la noix.
Hotcola tordit ses lèvres, tête basse. Sa main jouait avec le flyer qu'elle avait plié en éventail.
— Et m'appelle plus jamais comme ça. Je ne veux plus rien avoir à faire avec ce monde-là !
Il rumina encore un moment avant de reprendre.
— Toi et tes foutues idées ! Qu'est-ce qu'il t'a pris de nous inscrire sans même me demander ?
— On en a déjà parlé, ça va nous faire de la pub, on en a bien besoin ! T'as quasiment aucune présence sur les réseaux sociaux !
— Mais je veux pas de cette pub ! Je suis très bien sans ça, je veux pas faire le guignol et dépendre de sales gosses qui changent d'avis plus souvent que moi de caleçons !
— Et moi je veux qu'on fasse de cette entreprise un succès ! Je ne suis pas venue pour frotter le comptoir à attendre que les clients arrivent. Même si c'est son père qui la garde cet été, j'ai une fille à nourrir !
Cornetto appuya brusquement sur la pédale de frein et donna un coup de volant.
— Mais qu'est-ce qui te prend encore ?
— Station. Gonflage.
Et il claqua la porte.

***

— Hottie, ça doit pas devenir un dépotoir ici !
— Quoi encore ?
— Je parle de la bouteille vide par terre ! Elle vient d'où ?
— Mais j'en sais rien moi ! C'est pas moi qui ai jeté ça ici ! J'ai ma gourde, je vais pas acheter une bouteille d'eau, surtout qu'on a un stock à l'arrière.
— Pas cette marque.
— Justement, pourquoi… Tu sais quoi ? Laisse tomber.
La fin du trajet, la récupération des sacs dans le coffre et la marche forcée vers le refuge se fit dans un quasi-silence. Cornetto imposait un pas rapide et la chaleur vidait les forces de Hotcola. Elle se sentait à bout de forces lorsque le refuge se dévoila enfin au-dessus d’un pierrier.
— Hello ! Je suis Reinhard, wilkommen au refuge de la Combe au Dahu les amis ! Abandonnez vos sacs et vos ennuis et repartez seulement avec vos sacs.
Les épaules de Cornetto se seraient donné une tape sur elles-mêmes si elles l'avaient pu une fois débarrassées du lourd sac à dos. Il comprit pourquoi lorsqu'il retrouva la louche fétiche et une poêle en pierre que Hotcola avait glissés dans son sac en plus des trois kilos de glace carbonique pour conserver le lait.
— En attendant que Bernard revienne, vous aller gouter un jus de myrtilles. Vous allez me dire des nouvelles ! Vous allez voir, ça va vous retaper.
— Vous vous appelez Bernard et Reinhard, c'est marrant ça !
— En fait Bernard s'appelle Fred, et moi Guillaume. Mais les brochures de la Commission européenne à l'initiative de ce refuge ont été imprimées il y a cinq ans avec d'autres employés. Les voyages scolaires repartaient parce qu'ils pensaient s'être trompés de refuge, alors pour simplifier les choses, on change de vacher, mais les prénoms sont les mêmes !
— Mais alors, continua Hotcola, il n'y a jamais de vachère ?
— Ja, ja ! Fred, c'est Frédérique, avec un "e" !
— Bah, de toute façon, je ne m'appelle pas vraiment Hotcola et lui c'est pas non plus Cornetto.
— Schon gut ! On est de toute façon tous un autre selon le contexte. Ici, je suis Reinhard le vacher ! Alors, dites-moi ce qui vous amène ici. C'est Bernard qui a pris votre Reservierung, et elle n'a pas été très bavarde !
Cornetto répondit d'une voix monotone.
— Nous sommes glaciers et mon associée nous a inscrits à un concours. À mon insu.
Il attendit quelques secondes.
— Nous voulons les meilleurs ingrédients : de jeunes aiguilles de pin douglas, des fruits rouges et le lait primé de vos vaches d'altitude.
Reinhard approuva en se versant un nouveau verre de nectar de myrtilles.
— Je ne connais pas trop la cuisine, mais on aussi des poules si vous avez besoin d'œufs frais. Bernard est en ce moment au poulailler avec le chien.
— Ils parlent de moi ?
Une femme d'une cinquantaine d'années, peau tannée, cheveux grisonnants, venait d'entrer dans le refuge. À ses pieds, une serpillère sur pattes qui dégageait un fort fumet moisi.
— Dumbledog, couché !
Le chien, un berger de Bergame, couina, baissa la tête et s'allongea à l'entrée du refuge.
Elle se tourna vers Cornetto et Hotcola.
— Ils ont ce que j'ai demandé ? Ils ont intérêt. Ou alors je n’hésiterai pas à les renvoyer dans la vallée.
Cornetto attrapa son sac.
— On a.
Il lui lança un paquet emballé, fermé par deux tours de ficelle à gigot.
— Uno, Trio et Loup-Garou. Le compte est bon ?
Après avoir rongé la ficelle et arraché le papier, Bernard poussa un soupir de soulagement.
— Merci ! Les p'tits cons avant eux se sont barrés avec des cartes. Et c'est moi qu'on traite de sauvage ! Et qu'ils se fassent pas d'idées ! Ils sont pas les bienvenus, ils sont tolérés.
Bernard accrocha son chapeau au porte-manteau.
— Range ton jus à lapins, Reinhard, et sors l'artillerie lourde. C'est l'heure des jeux.

La soirée enchaîna les parties de Uno, les anecdotes et les verres d'un ratafia maison à base de tout ce qui pouvait macérer dans la région, minéral, animal ou végétal.
— C'est pas qu'c'est bon. C'est juste qu'après la première gorgée, ils sentent plus le gout. Et ça chasse tous les microbes ! Allez, cul sec !
Au chant des vaches plutôt qu'à celui du coq, Cornetto avait dans la tête une chorale de yodeleurs qui refusait de se taire et Hotcola se sentait aussi fraiche qu'une rose recouverte de fumier.
— Alors les touristes, ils voient pas la vie en rose après une bonne nuit ?
Bernard se tenait devant eux, un mug de café fumant entre les mains. Hotcola la regarda intriguée.— Pourquoi qu'elle me regarde la gamine ? J'ai du dentifrice sur l'paletot ?
— Pourquoi vous avez dit qu'on était tolérés ici ?
Bernard la fixa en buvant une autre gorgée. C'est Reinhard qui répondit.
— Ici, c'est pas un simple refuge. C'est un centre d'étude écologique. On n'est pas que des vachers, on fait une étude bactériologique de l'eau et on transmet les données. On n'a pas souvent la visite. La dernière fois, c'était il y a trois mois.
Reinhard jeta son mug en métal dans l'évier.
— Bon s’ils veulent faire la traite, ils ont intérêt à se lever ! Parce qu'elle y va maintenant !
— On arrive.
Cornetto enleva sa chemise et se dirigea en chancelant vers l'abreuvoir devant le refuge et y maintint la tête plongée aussi longtemps qu'il put retenir sa respiration.
Quand il la ressortit, il avait moins l'impression d'être un zombie.
— Il préfère pas le ruisseau ? elle lui fera pas d'mal ! Les dernières analyses sont correc'.
— Merci, mais je vais plutôt prendre un café. Bon, on va les traire ces bestioles ?

***

Reinhard les attendait sur un replat. Il tenait dans ses mains un immense instrument à vent, une sorte de corne longue de plus de trois mètres.
— Ceci mes amis est un cor des alpes. Che vous en ai préparé un petit, c'est moins dur à souffler !
Hotcola ouvrit grand les yeux.
— Parce qu'il va falloir qu'on souffle là-dedans ?
— Ja ! C'est pour appeler les bêtes, leur dire que c'est l'heure de la traite. Et ça les apaise aussi. C'est pour ça que notre lait est le meilleur !
Cornetto se gratta la barbe.
— C'est un peu comme le massage à la bière pour les bœufs de Kobe.
— Un peu, mais là on veut pas la manger, nein ! Ce serait gâcher de la bonne bière, alors on leur joue de la musique. Vous allez voir, c'est un peu difficile au début, mais che vous aiderai si vous y arrivez pas !
Après quelques ratés, une première note grave s'échappa de l'instrument. Bien faible, mais qui commença à intriguer les bêtes.
— Zehr güt ! Vous êtes douée ! Regardez, Dumbledog a levé la tête, il a entendu votre appel !
— J'ai travaillé dans un magasin de musique. J'ai essayé absolument tous les instruments ! Mais celui-là, j'avoue, c'est une première !
Elle mit la main à la poche, en sortit son portable qu'elle déverrouilla et tendit à Reinhard.
— Vous voulez bien prendre des photos ? Ça fera plaisir à ma fille et j'en mettrai sur notre compte insta !
Vingt minutes plus tard, Hotcola à bout de souffle arrivait à tenir une note qui résonnait dans la vallée, soutenue par Dumbledog qui avait joint sa voix à celle des cors.
Les grimaces de Reinhard et Bernard la vexèrent un peu, mais elle les mit sur le compte du ratafia de la veille. Après tout, elle ne pouvait pas jouer faux quand il y avait une seule note !
Cornetto s'approcha d'une structure métallique
— Je vois que vous avez une trayeuse mobile.
— Il a bien vu. Mais ils vont pas utiliser ça. Ils vont le faire à l'ancienne. On lui a amené un seau et un tabouret. Il s'en sortira ?
— Il va bien falloir !

Hotcola souffla une longue note dans le cor. Bernard attrapa sa tête comme si le son la faisait souffrir. Cornetto assis sur son tabouret à droite d'une vache paisible, cala le seau entre ses pieds et d'un geste sûr, commença à traire la vache. Et une nouvelle sonnerie vint résonner entre les pics. Et Reinhard mit un genou à terre. Nouveau jet de lait dans le tonneau et nouveau souffle de cor.
Dans le vacarme du cor, Cornetto se figea, ses mains immobiles sur les pis. Dans son dos, des mots lui glacèrent le sang.
— Glace ! Glace ! Glace !
— Pas encore ! Qu'est-ce qu…
Avant qu'il ait pu esquisser un geste, Bernard avait abattu un seau en métal sur son crâne.
Hotcola vit son associé s'effondrer, vaincu par une Bernard aux yeux laiteux. Même le chien à ses côtés semblait possédé, déambulant sur la pente comme si ses deux pattes gauches étaient plus courtes que les droites.
Le son du cor s'était tu, et il ne restait plus que son écho dans les montagnes.
La jeune femme ne perdit pas de temps en réflexion. Elle roula loin de Reinhard. Le bon, le débonnaire Reinhard se tenait toujours la tête de ses deux mains, tentant de résister à ce qui les affectait. Quoi que ce soit !
— Reinhard ! Qu'est-ce qu'il se passe ?
— Ce son ! Il me rend… fou ! Il me… dévore le… cerveau. GGGGH… GLACE !
— Merde !

Hotcola se mit à courir. Ça, elle savait faire. Elle avait passé sa vie à courir. D'un endroit à un autre, d'un job à l'autre, de mec en mec, de déception en déception. Et là, elle courait pour sa vie vers le refuge. Jamais un tel endroit n'avait mieux mérité son nom. Comme une gourde, elle était sortie sans sa louche fétiche, on ne devrait jamais sortir sans sa louche !
Tandis qu'elle fouillait dans son sac, elle entendait Reinhard et Bernard s'acharner sur la porte répétant sans cesse la même litanie : GLACE, GLACE, GLACE, GLACE !
Il lui fallait trouver une solution, et vite !
Elle avisa d'abord la neige carbonique qu'ils avaient transportée, enfin, que Cornetto avait transportée.
— Allez, réfléchit ma vieille, fais chauffer tes neurones !
Balais, jeux de cartes, alcool, bouteille de soda, aspirateur, micro-ondes… Bon, sang, Q.F.M.G. ? Que ferait MacGyver ? Toutes ces heures gamines passées devant la télé, elle en avait bien retiré quelque chose !
— Du coca, de la glace, un aspirateur… Avec un tournevis, un couteau et un peu de chewing-gum, je devrais pouvoir m'en sortir. Ah, vous voulez de la glace ? Vous allez pas être déçus !
Dix minutes, un rouleau de scotch et quelques gorgées de soda plus tard, Hotcola ouvrait la porte à la volée, armée d'un aspirateur transformé en canon à neige.
— Ramenez-vous ramollis du cerveau ! Allez, venez affronter la crémière guerrière si vous l'osez !

***

Lorsque les zombies s'avancèrent, le pied de Hotcola appuya sur l'interrupteur de l'aspirateur monté à l'envers, et un nuage de givre s'échappa de l'appareil vers les zombies. Ce n'était pas tout à fait ce qu'elle espérait, mais ça ferait l'affaire.
— Alors, vous aimez la douche froide ?
La neige sembla ralentir les monstres, mais le nuage lui masquait la vue et Hotcola ne voyait pas plus loin que le bout de son tuyau. Elle pourrait peut-être profiter de la fumée pour s'échapper et porter secours à Cornetto ! Surtout que le tuyau commençait à devenir froid et elle n'allait pas pouvoir le tenir très longt…
POUFFFF !
Dans un nuage de poussière de glace, l'aspirateur venait d'exploser, incapable de résister plus longtemps au froid extrême. Jurant et toussant, Hottie se dirigea au jugé vers l'extérieur, évitant les corps des deux vachers qui s'étaient effondrés. Elle faillit trébucher sur Dumbledog évanoui sur le pas de la porte et se précipita vers son associé toujours inconscient.
— Corn ! Corn, allez réveille-toi.
Elle alla chercher un peu d'eau au ruisseau et le lui versa sur le visage. Elle tenta un truc qu'elle avait lu quelque part :
— Allez, debout, c'est l'heure d'aller à l'école.
Cornetto grogna.
— Aux grands mots, les grands remèdes : Maxence de Corné de Teaux ! Debout si tu veux pas que je t'achève à coup de louches !
La tête toujours endolorie, il grimaça et se tourna sur le dos.
— Ne m'appelle jamais plus comme ça !
— Alors arrête de somnoler et lève toi, fainéant !
— Où sont Bernard et Reinhard ?
— Je les ai refroidis.
Corn eut un mouvement brusque pour se redresser qui relança son mal de crâne.
— Tu veux dire que…
— T'inquiète, je les ai juste aspergés de neige carbonique. L'aspirateur a un peu explosé et ils sont tombés.
— C'est quoi cette histoire d'aspirateur ?
— Bah, du bricolage. Je t'ai jamais dit que j'avais bossé dans un service après-vente d'électroménager ?
— Tu me raconteras ça plus tard. Allons voir si on peut faire quelque chose pour nos hôtes.

Dans le refuge, ils utilisèrent des rallonges électriques et un vieux joug pour attacher dos à dos les vachers.
Ils avaient à peine fini d'emballer leurs affaires que Reinhard se réveillait.
— Was ist los ? Que fait-on attachés ?
— Vous vous souvenez de rien ?
— Nein ! Il y a eu ce bruit, et la chaleur, et après, che me souviens de rien ! Pourquoi nous sommes attachés ?
— Bernard a attaqué Cornetto à coup de seau !
Cornetto massa son crâne à la recherche d'une nouvelle bosse. Il commençait à en faire la collection !
— Oui, et elle a un sacré punch.
— Ja, Bernard est une femme de caractère !
— Ils parlent encore de moi ? Et qu'est-ce qu'ils ont fait du refuge ! Ils vont tout ranger avant de partir. C'est pas moi qui vais l'faire !
Bernard grogna et tenta de se défaire de ses liens.
— Calmez-vous ! On devait s'assurer que vous aviez retrouvé vos esprits avant de vous détacher. Si vous promettez de ne pas vous rezombifier, on vous libère.
Les explications prirent un moment et leurs cerveaux combinés ne tirèrent pas beaucoup de conclusions.
— Ils disent donc qu'on s'est mis à réclamer de la glace et à les attaquer ?
— C'est ça.
— Et que juste avant, on essayait de se boucher les oreilles ?
— J'aurais pas dit mieux.
— Et qu'on s'est évanouis quand elle nous a aspergé de neige en saccageant tout le refuge au passage.
— Oui, mais j'ai nettoyé !
— Mais elle a pas pu réparer le kit d'analyse bactériologique qu'a pris la neige !
— Il marche ! J'ai tout séché, et il y a juste un puce que j'ai pas pu remettre.
— Montrez-moi ? Ja ! ACME Corp. C'est eux qui ont commandé l'étude.
— Hmm, Ils verront. Bon, je les chasse pas, mais ils ont pas un concours à gagner ?
Cornetto se leva.
— Exact, on ferait bien d'y aller si on veut pas arriver en retard. Encore merci pour votre accueil. Et désolé pour…
D'un geste de la main il désigna l'aspirateur explosé et le refuge où restaient quelques séquelles de la lutte.
— Bon débarras ! C'est pas un centre de vacances, on a un vrai boulot !
— Nein ! N’écoutez pas Bernard ! Pour faire pardonner l'agression, laissez-moi vous offrir une poule. Elle donnera de bons œufs pour le concours.
— Houlà, non…
— Allez, Cornetto, si ! S'il te plaît ! C'est moi qui la nourrirai et qui nettoierai ses cochonneries !
— Hors de question !

***

Cornetto n'aurait jamais cru dire ça un jour, mais il était content d'avoir retrouvé Rossinante. Pied au plancher, il enchaînait les virages.
Un caquètement de poule fit entendre son mécontentement.
— Doucement Corn ! Tu vas trop vite, tu fais peur à Dulcinée !
— Dulcinée ? Il me semble qu'on a déjà eu une conversation à propos des petits noms…
— Mais elle est trop mignonne ! C'est ma p'tite poule à moi ! Hein, Dulcinée ?
— Heureusement qu'ils ne nous ont pas proposé de partir avec une vache !
— Oh, elles étaient tellement belles avec leurs longs cils !
Cornetto leva les yeux au ciel.
— Allez, range ce volatile dans sa cage, sinon la recette du jour sera de la poule au pot.

Ils n'arrivèrent pas les derniers, mais il s'en fallut de peu. Un food-truck de spécialités norvégiennes à base de hareng et de réglisse ayant rentré le mauvais nom de village sur leur GPS arriva juste après eux.
Les food-trucks en demi-cercle faisaient face à une estrade. La place du village avait été aménagée avec un groupe électrogène pour chaque participant. Le public pourrait circuler de l'un à l'autre et voter pour ses favoris à l'issue des dégustations. Les candidats auraient deux heures pour réaliser leur recette à partir des seuls ingrédients qu'ils avaient amenés. Le concours intégrait également trois épreuves sportives et intellectuelles, pendant lesquelles un des deux partenaires ne cuisinerait pas.
Le présentateur en costard cravate malgré la canicule jouait avec son micro et s'adressait à la foule qui avait commencé à se presser.
— Chers candidats, nous allons désormais accueillir le porte-parole de la société Bleu-Magret, notre sponsor spécialisé en plats cuisinés. Tibère, si vous voulez bien nous rejoindre…
Cornetto murmura dans sa barbe des paroles que Hotcola ne put comprendre.
— T'as dit quoi ?
Hotcola le vit froncer les sourcils et se reculer d'un pas à l'intérieur de Rossinante. Elle aurait le temps plus tard d'apprendre ce qui l'avait troublé.
Un homme élégant monta sur l'estrade, cheveux gominés, chemise en lin bleu ciel, pantalon en coton italien, lunettes de soleil en écaille de tortue, chevalière au petit doigt et Patek Phillipe au poignet. Un vrai cliché ambulant, mais Hotcola qui n'avait rien écouté du discours se dit qu'elle en aurait bien fait son quatre heures.
Le sponsor, Tibère, fit ensuite le tour des candidats pour échanger quelques mots avec eux et leur souhaiter bonne chance.

Quand il arriva à Rossinante, Dulciné caquetait dans sa cage. Hotcola mettait le plan de travail en ordre.
— Bonjour madame fit Tibère en s'inclinant. Avec quel plat avez-vous prévu de nous régaler ?
Cornetto, dos tourné, s'acharnait sur le pilon dans lequel il préparait une purée de mures. Même face aux zombies, Hotcola ne l'avait jamais vu aussi perturbé.
— Nous avons prévu une glace aux bourgeons de pin, coulis de mures et biscuits langues de chat aux pignons torréfiés au beurre demi-sel.
— Votre associé n'a pas de langue ?
Hotcola donna un coup de coude à Cornetto.
Il se retourna, les yeux mi-clos, les lèvres en arc de cercle comme tendues vers le bas par deux sardines de camping.
— Tib, inarticula-t-il.
Tibère avait ramené ses mains à hauteur de poitrine et jouait avec sa chevalière.
— Tiens, mais qui avons-nous là ? Tu as l'air en forme Maxence. Depuis le temps, je t'imaginais perdu au fond de quelque cul de basse-fosse.
— Non, comme tu peux le voir, je garde la forme.
— Ce doit être une sacré surprise ! Tu ne t'attendais pas à me voir ?
Cornetto haussa les épaules.
— Il en faut plus pour m'émouvoir, tu sais. Donc la cuisine sous vide ?
— Et oui, on se diversifie ! Père n'aime pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Alimentation, distribution, technologie. L'empire étend son emprise.
— Bon, c'est pas tout, mais ma préparation prend beaucoup de temps, alors si tu veux bien…
— Oui, bien sûr ! Je ne vous dérange pas plus. Et que le meilleur gagne !
Il salua Maxence puis s'inclina vers Hotcola qui dégaina son smartphone.
— On peut faire un selfie avec vous ?
Le playboy eut un pas de recul, il avait presque perdu son assurance.
— Je… ne préfèrerais pas. Mes hommages madame.
Une fois Tibère parti au food-truck suivant, Hotcola se pencha à l'oreille de Corn qui avait repris avec encore plus d'énergie son pilonnage de pignons.
— Tu le connais ?
— Oui.
— C'est qui ? Tu le connais d'où ? Tu me présentes ? Il est plutôt beau gosse.
Se concentrant sur sa préparation dans la poêle, Corn trempa le bout d'une cuillère, goûta, balança la cuillère dans l'évier, ajouta un filet de citron.
— Un gamin qui compense son insécurité par l'argent de son père qu'il dilapide.
— Allez Corn ! Je t'ai pas demandé son thème astral !
D'un geste, il réclama le lait à Hotcola.
— Réponds-moi d'abord !
— C'est mon frère.
— Oh purée !

Licence Creative Commons BY-NC-ND

« Episode 2 - Du pin et des jeux » par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution — Pas d'Utilisation Commerciale — Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).

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