Couverture — De bonne foi

De bonne foi

Par Marguerite Boutrolle

Éditions Dargaud

Pages
240
Parution
17/04/2026

L’indifférence comme plus grande violence d’un album où tout n’est pas noir ou blanc.

En résumé

En 1979, une étudiante confrontée à un criminel en fuite qui la connaît. Thriller psychologique en rouge et noir sur la nuance morale et la peine de mort.

En rouge et noir, j'écrirai ma peur

En 1979, en pleine débat sur l'abolition de la peine de mort, Judith Chevalier révise ses partiels de droit dans sa maison de vacances, lorsqu'un homme, Raymond Treillas, s'introduit chez elle. Un homme recherché pour un braquage et pour le meurtre de deux personnes.
Mais Raymond ne s'est pas introduit chez Judith par hasard. Si la jeune femme ne se souvient pas de lui, ils ont pourtant un passé commun.
Un passé qui va faire basculer le récit et compliquer le choix de Judith : Le dénoncer ou couvrir sa fuite.

"Illustration de De bonne foi"
© Marguerite Boutrolle / Editions Dargaud (2026)

Marguerite Boutrolle nous propose un récit tout en dualité jusque dans les teintes de couleur. L'innocente étudiante côtoie le dangereux criminel, le présent s'affronte au passé, l'abolition et la peine de mort, l'océan aux falaises, le noir et les nuances de rouge et de blanc..

Cinquante nuances de vies

Le récit ne sert pas une présentation des arguments en faveur ou contre la peine de mort, mais nous invite à une réflexion plus vaste.
Quand la nuance s'installe et que tout n'est plus noir ou blanc, le doute s'installe et dans ce cas, comment condamner un homme sans possibilité de retour ?
Cet homme qui déboule plein de hargne, de colère et de violence, ne l'aurait-on pas jugé et condamné trop vite ? Et cette sainte-nitouche pour laquelle on tremblait et on compatissait, quelle violence se cache en elle ?

"Illustration de De bonne foi" "Illustration de De bonne foi"
© Marguerite Boutrolle / Editions Dargaud (2026)

Si la nuance que Marguerite Boutrolle met dans ses personnages est la véritable force de cette histoire, je regrette qu'elle mette en balance un criminel en fuite avec la cruauté de l'enfance.
Là où l'adulte est violent en connaissance de cause, la cruauté de l'enfance se caractérise plutôt par un manque de compréhension des conséquences de ses actes.

En cela la comparaison est déséquilibrée, et enlève un peu du ressort dramatique. C'est d'autant plus dommage que l'autrice va également mettre en opposition les classes sociales, et aurait pu se servir un peu plus de cette violence là aussi pour rééquilibrer. Car cette violence de lutte de classes est consciente elle aussi.

Remontant dans le passé des deux protagonistes, on voit alors confrontées la mère ouvrière et la notable, plus en construction des personnages qu'en véritable opposition. Si cette dualité se retrouve dans les adultes que sont devenus les enfants, elle toujours dans ses attitudes bourgeoises et lui dans la rugosité de sa condition d'anarchiste en fuite, ça reste sous-jacent et jamais exploité entièrement.

"Illustration de De bonne foi"
© Marguerite Boutrolle / Editions Dargaud (2026)

Tout au long du récit, les rôles s'équilibrent. La balance de la justice morale n'est plus aussi déséquilibrée qu'au début du récit. La frontière entre les deux s'amenuise jusqu'à effacer les différences physiques entre les deux protagonistes.

"Illustration de De bonne foi"
© Marguerite Boutrolle / Editions Dargaud (2026)

Les fantômes du passé

Avec un graphisme qui joue à fond sur les contrastes, des plans serrés, gros plans et un découpage cinématographique, l'autrice installe en quelques cases une ambiance de polar noir, peuplée de silences.
Son dessin tout en courbes et aplats de couleur semble parfois onduler et participe à installer une ambiance oppressante. Les positions des corps sont parfois bancales, les proportions approximatives, on a presque l'impression que ce sont des pantins désarticulés, comme des marionnettes d'une histoire qui se tisse.

"Illustration de De bonne foi"
© Marguerite Boutrolle / Editions Dargaud (2026)

C'est un trait qu'on retrouve dans ses autres albums mais qui semble ici accentué à dessein pour privilégier les mouvements, le langage du corps plus que l'exactitude des poses.
Il y a ces vagues comme des traînées de sang, et les rochers qui se découpent comme des lames, l'angoisse hallucinée des cauchemars et des souvenirs.

"Illustration de De bonne foi"
© Marguerite Boutrolle / Editions Dargaud (2026)

Les souvenirs abandonnent le rouge à la faveur d'un beige pâle qui va manquer un peu de nuances pour mieux apprécier les scènes. L'avantage est d'immédiatement différencier le passé du présent.
On notera aussi à la fin de l'album que lorsque Judith reprend son rôle de fille dans la maison familiale puis face à son père, les rouges s'atténuent et laissent la place aux blancs, aux gris pâles.

La violence de l'indifférence

Marguerite Boutrolle s'y entend parfaitement pour installer une ambiance, un climat d'angoisse et proposer des personnages forts, tout en nuances. Il n'y a aucune certitude dans ces deux êtres et c'est ça qui les rend plus réalistes. Au cours de l'histoire, notre perception évolue et nos certitudes s'effritent.
L'album se termine sur ce père sans visage, anonyme qui parle sans vraiment écouter sa fille, et elle s'en va.
C'est peut-être là le moment le plus violent de l'album, une fin comme si rien n'avait changé pour Judith.
Et les mots du père comme le couperet de la guillotine : "ces histoires de chiens écrasés, ça ne m'intéresse pas tellement."

"Illustration de De bonne foi"
© Marguerite Boutrolle / Editions Dargaud (2026)
"Illustration de De bonne foi"
© Marguerite Boutrolle / Editions Dargaud (2026)

Note Katulu

4/5

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