Blatta explore une dystopie où l'humanité a troqué sa liberté contre l'immortalité. Ponticelli signe un album dense et graphiquement sombre.
Mon avis :
Dans Blatta, nous suivons une humanité qui a abandonné sa liberté pour la sécurité et l'immortalité. Pour vivre dans un cocon, loin des émotions et de l'angoisse de la mort. Le monde du personnage principal bascule lorsqu'un insecte vient chambouler le quotidien.
Pour échapper à une vie de stress et à l'angoisse de la mort, pour ne plus se poser de question, des êtres humains ont choisi de vivre isolés dans des cellules sans fenêtre, sans ouverture sur le monde. Ils y vivent, sont nourris, vidangés, y dorment.
© Ponticelli / Editions Bliss
Dans cette parodie de vie, seule une mallette fermée semble incongrue. Une mallette à n'ouvrir qu'en cas d'urgence. Ils ne quittent leur cellule que pour se rendre dans une autre pour travailler, poussés par un liquide épais dans des tubes pour une nouvelle cellule, anesthésiés, ils ne se rendent même plus compte du trajet. Que leur reste-il alors de leur humanité ? Même le travail est abrutissant. En ne traitant toute la journée que des oui et des non, donc basiquement des 0 et des 1, le héro s'apparente plus à un robot - dont il ne faut pas oublier l'origine du mot : esclave. L'être devient alors juste une partie d'un composant d'une plus grande machine. Même hors de son monde protégé, privé de repères, on le voit tenter de se raccrocher à ce qu'il connaissait : un ordinateur à l'écran brisé, inutile, mais qui le rassure. On se demande à qui profite cette vie d'esclave.
Est-ce que ces personnages de carnaval que l'on aperçoit dans l'histoire ont une existence réelle ? Que représentent les personnages autour d'un père Noël de cauchemar ? Ce sont des êtres de carnaval, toujours sans visage, mais sans combinaison, que l'on croirait sortis d'un film de Tim Burton. Pour moi ce bestiaire, ces personnages sont des allégories. Dans le père Noël aux oreilles de Mickey, je vois la métaphore d'une société de récréation et de consommation. Surtout dans l'image du traîneau tiré par des hommes que fouette le père Noël.
© Ponticelli / Editions Bliss
Les autres être sont tout ce qui nous retient de vivre, nous prive de prise de décision. Un premier au visage dans une cagoule en losanges d'Harlequin et d'un tablier en lambeaux auquel sont accrochées des minuscules crânes, personnalise nos obligations, celle avant tout de devoir aller travailler. Un autre porte un manteau de fourrure en damier. Il Semble représenter la cellule familiale, les parents. Il y en a un plus lié à l'enfance, au manque d'affection : Un être comme une tornade, alternance de bandes sombres et claires qui s'évasent dans un flou en mouvement. Une femme, comme une geisha a tête d'arachnide qui ordonne de se comporter en adulte, de ne pas pleurnicher, c'est la pression sociale.
© Ponticelli / Editions Bliss
Tous interviennent à des moments du récit pour raccrocher le personnage à son passé. Répéter sans cesse le même message : la sécurité est le paradis. Une vie heureuse est une vie privés de nos craintes et des émotions trop violentes. Il suffit de travailler toujours pour alimenter la machine, et tout se passera bien. Ne surtout pas sortir du système de risque de tout perdre. Lorsque le héro raconte qu'il a du se débarrasser de sa famille, là encore ce n'est pas sans rappeler le sacrifice de quotidien de quitter les siens pour aller travailler. En plus définitif ici. La seule vie en dehors des hommes et femmes enfermés dans leurs cellules, c'est ce cafard, blatta en italien, dont l'album porte le nom, et que le héro tente de préserver à tout prix.
© Ponticelli / Editions Bliss
Cet insecte, ce "bug" va signer le tournant du récit puisqu'en essayant de le préserver, notre héro va entraîner la rupture des câbles et la chute de la cabine.
Dès le début, on est happés par ces grands aplats de noir et le dessin très organique d'Alberto Ponticelli. Le personnage principal apparaît engoncé dans une combinaison, avec un énorme casque qui masque son visage et le fait ressembler a un tardigrade, ces insectes capable de "ressusciter" après de longues périodes d'hibernation. J'ai presque eu l'impression d'un body horror dans lequel la ville elle-même serait un corps. On est coincé dans par des plans serrés, des vies en plongée, contre-plongée qui accentuent le sentiment de claustrophobie. Le premier tiers de l'album, par l'intelligence de son découpage, de sa mise en scène, nous enferme dans un quotidien répétitif et sombre, privé d'humanité, privé de vie. Puis c'est la catastrophe, et on découvre après une double page lumineuse puis dans une triple page vertigineuse et ce monde de tubes et de cases au milieu des immeubles, à mis chemin entre un réseau veineux et des circuits d'ordinateur. Cette ville a à la fois quelque chose d'organique par ces tubes qui déplacent les êtres dans un liquide protecteur, et d'électronique, comme un ordinateur géant. Même hors de la cabine, la vie semble avoir déserté le paysage. Il n'y a jamais une touche de couleur à laquelle se raccrocher, pas d'animaux. Tout semble stérile. Mais il y a la femme. Et la vie semble un peu moins triste. Malgré tout, les corps semblent cantonnés à leur simple fonction reproductive dans leur nudité tellement ils contrastent avec le casque du scaphandre qui ne laisse rien paraître des émotions.
© Ponticelli / Editions Bliss
Ponticelli à travers ces Adam et Eve d'une post-humanité, en contraste avec la première partie, révèle une bestialité inhérente à l'être humain. Peut-être est-ce dans une volonté de rester dans une histoire sombre, mais il fait alors écho à son propos du début d'album : "L'humanité est incapable de gérer sa propre liberté". Et à mon sens ça vient un peu détruire tout ce qu'il avait construit jusque là, donnant raison à la nécessité de sacrifier la liberté.
La fin est ouverte à interprétation. Après une nouvelle incarnation, dans la dernière page, on voit une cellule vide, la mallette ouverte. Il semble alors avoir pris une décision dans le choix kafkaien qui lui était offert. Après avoir goûté à la vraie vie, son choix a été de profiter de la porte de sortie qui lui était ouverte. On ne sait pas comment. Peut-être cette malette, comme les pilules rouge et bleu de Matrix, n'était que la représentation du choix de subir cette vie ou d'en être acteur. Le héro accepte alors peut-être une métamorphose physique qui lui avait été imposée par l'incident.
Mon verdict : Un album dense en messages qui nous pousse à réfléchir mais appuie parfois un peu trop fort sur l'allégorie, sans laisser au lecteur le choix du doute.
4.5/5
5/5