Episode 1 : Les zombies, moi aussi je trouve ça louche
Épisode 1 : Les zombies, moi aussi je trouve ça louche.
Lundi, sept heures du matin. Camping du vallon, Alpes suisse.
Cornetto claqua le haillon de la vieille Citroën. La violence du choc résonna dans l'air calme du matin et arracha une écaille de peinture jaune pâlichon. Le malabar en tablier de glacier jura en pensant qu'il allait devoir ajouter un nouveau sticker pour couvrir la misère en attendant un coup de peinture. Et ce ne serait pas un luxe, parce qu'elle n'avait pas très fière allure sa monture, avec ses roues faméliques, son arrière-train cabossé et ses autocollants comme des pustules sur les bras d'un touriste après un buffet gratuit pour moustiques.
Une exclamation fusa par la fenêtre passager ouverte.
— Non, mais vas-y, frappe encore plus fort, dégondé du bulbe !
Hotcola lui jeta un regard courroucé lorsqu'il ouvrit la porte.
— Tu veux qu'elle nous fasse un infarctus ? Rossinante est une vieille dame, il faut la traiter avec le respect dû à son âge.
Un grommellement s'échappa des lèvres serrées de l'homme.
— Arrête de l'appeler comme ça, tu vas t'attacher si tu lui donnes un petit nom. Je t'ai prévenue, dès que j'ai un peu d'argent de côté, je la change !
— Mais chuuut ! Elle va t'entendre !
La main de Hotcola vint caresser du bout des doigts le tableau de bord.
— T'en fais pas ma belle, on te gardera toute la vie !
— Vu son état, toute sa vie, ça pourrait bien être la semaine prochaine !
— Ce que tu es méchant !
— Rappelle-moi pourquoi je t'ai prise comme associée ?
— Parce que j'avais travaillé dans un bar, à moins que ce soit pour mon charme irrésistible ? Non, attends !
Elle prit le temps de la réflexion.
— Tu sais quoi ? En fait, je crois que c'est elle qui m'a choisie. J'ai toute de suite senti un feeling entre Rossinante et moi !
Il laissa tomber ses cent-dix kilos sur le siège, poussant un soupir accompagné par le grincement des amortisseurs.
La passagère lui donna une tape sur l'épaule.
— Qu’est-ce que je viens de dire sur le respect pour notre vieille dame ?
Un souffle las.
— Tu me fatigues ! Je vais porter plainte pour harcèlement moral.
— Vas-y et je te dénonce pour cruauté sur notre pauvre Rossinante.
Le crémier savait que tous les combats ne méritaient pas d'être menés. Il ramena délicatement la portière pour la fermer. La porte émit un gémissement de gonds qui manquaient cruellement de graisse, mais pas un clic. Nouvelle tentative avec à peine plus de fermeté pour ne pas heurter la sensibilité de Hottie, mais sans amélioratrion. La vieille carne ne se laissait pas faire ? Elle allait voir qui était le patron !
La troisième tentative fut beaucoup moins délicate. VLAM ! Clic. La portière était fermée. Pop. La belle brune avait fait claquer une bulle de gum en protestation, remonté ses genoux vers son menton. Ses longues bottes de cuir rouge délaissées sur le sol, ses pieds prenant appui sur le tableau de bord.
— Brute !
Zip, clic. La ceinture tendue comme un string n’avait pas osé s’opposer à la traction. Peut-être la bête était-elle domptée ? Sans esquisser un mot, les lèvres de Cornetto s'étirèrent. Pare-soleil baissé, il contempla la version miniature du sticker hérité avec le food-truck : un cornet de glace sur lequel s'entassaient des boules colorées dégoulinantes. Même le nom, « Secoués et Givrés » il ne l'avait pas changé quand il avait racheté l'affaire.
Quand il avait acheté le food-truck, il savait que ce sticker recouvrait les taches de rouille, il était au courant pour la courroie distendue cachée par le capot. Mais vu le prix, il n'avait pas trop rechigné. Il avait découvert ensuite les fuites nocturnes, son addiction à l'huile, les hocquets du moteur, les flatulences… Tout ça allait changer. Il avait un tuyau pour se faire un paquet de fric. Ensuite… Ensuite il aviserait !
La vieille rosse faisait son âge, et même plus. Corn la soupçonnait d'avoir plus de kilomètres qu'affiché au compteur.
La clé dans le contact fit un quart de tour et un la bête s'ébroua, crachota et un pet sonore éclata, suivi d'une fumée noire et d'une odeur méphitique qui empuantit l'atmosphère.
— Elle ne sait plus se tenir ta Rossinante, Hottie. Il va falloir songer à l'euthanasie !
Une nouvelle bulle de chewing-gum agressive éclata et des lunettes de soleil furent baissées sur des yeux chocolat tournés vers le paysage aux pics acérés.
Les vitres ouvertes laissaient entrer un air chaud dans la cabine. Il portait avec lui des odeurs de chaume mûr et d’asphalte chaud. Malgré l'heure matinale, la nuit n'avait en rien rafraîchi l'atmosphère.
— C'est quoi le programme du jour ? Sur quelles routes Rossinante va-t-elle nous mener aujourd'hui ?
Hotcola avait posé la question en l’air, une mèche de cheveux entre les lèvres. Ses paroles emportées par le vent se perdirent sous les renâclements de Rossinante. Elle tourna la tête vers Cornetto, s’apprêtant à répéter, mais le conducteur avait entendu.
— La France.
Il attrapa sa bouteille d’eau. Un demi-litre changea de contenant, passant de la bouteille à son estomac en quelques gorgées sonores.
— On m'a parlé d'un petit village au bord d'un lac côté français. Un endroit paradisiaque qui a la particularité de n'avoir aucun glacier. On est samedi, en s'installant ce matin, on ne bouge plus jusqu'à ce qu'on ait vidé nos stocks.
— T'es optimiste toi !
Cornetto éclata d'un rire franc.
— Tous les gamins vont tanner leurs parents pour avoir leur glace avec la canicule. D'ailleurs, dès qu'on arrive, tu changes les prix sur l'ardoise ! Ça va être le jackpot, on pourra faire quelques réparations ou même changer de food-tr…
Un Mister Freeze goût pastèque encore dans son emballage vint interrompre le monologue, se calant avec précision entre ses dents.
— Hors de question de se séparer de Rossinante ! Je te l'ai dit, on s'est adoptées.
Hotcola eut un sourire satisfait.
— Et on arrive quand dans ton village merveilleux ?
Rossinante grimpa les derniers mètres qui la séparaient du col, dévoilant un paysage idyllique niché au creux d'une vallée.
— On y est.
Un ruisseau sourdait du cœur de la montagne et parcourait le village finissant sa route dans un lac d'une pureté absolue. Un village en cul-de-sac, ou cul-de-lac. Une seule route y menait. Aucune n'en repartait.
Un vieux panneau de bois vermoulu les accueillait avec une peinture représentant le lac et quelques mots effacés par le temps : « Vault-l -lac. 412 hab ants. »
Hotcola eut un frisson en pensant que l'hiver, les habitants devaient vraiment se sentir isolés.
Dix heures.
Toits en pente, murs de pierre et géraniums aux fenêtres, Hotcola contemplait le petit village aux allures de paradis, essayait de s'extasier devant l'accueil des habitants qui les saluaient d'un geste de la main, d'un sourire. Il flottait cependant dans l'air un frisson électrique. Et ni la position encaissée ni la présence du lac n'arrivaient à chasser la moiteur d'un été caniculaire.
Une fois garée sur la place du village, Rossinante poussa un soupir, et sur un dernier tremblement s'immobilisa.
Hotcola déplia ses jambes, poussa la porte de ses pieds nus et s'étira en un rugissement de délivrance.
— Je ne sais pas où tu as eu le tuyau, mais on a vraiment du bol. Aucun glacier et je n'ai pas vu un seul restaurant ouvert !
— Je te l'avais dit. Le maire pensait attirer les touristes avec un village sans lactose.
— Mais c'est stupide ! Il y a plus de vaches que d'habitants dans ce patelin ! Ils ne les élèvent pas juste pour le loto-bouse du dimanche !
Son compagnon haussa les épaules, ouvrit le volet de la camionnette.
— Bah, à dix bornes d'ici, le village sans gluten ne désemplit pas. Ça aurait pu marcher.
Les yeux plissés et la main en visière, Hotcola observa le sommet des montagnes. Un vautour tournoyait, porté par les courants chauds.
— Si tu le dis.
— En tout cas, à midi pétante, l'interdiction de vendre des produits avec du lactose sera levée. Et on sera les premiers à en profiter !
Puis il rajouta en baissant la voix :
— N'oublie pas de doubler les prix à la carte !
Il leur fallut près d'une heure pour s'installer, brancher les congélateurs sur un compteur de la ville, déplier tables, chaises et parasols. Lorsqu'ils eurent fini, la température avait grimpé et le mercure avait entamé une relation torride avec la barre des vingt-huit degrés. Une nouvelle chaude journée s'annonçait.
Hotcola alluma son porte-voix (elle l'avait piqué dans une manif pour tous à un militant d'extrême droite qui n'avait pas vu venir la sienne, de droite, quand il lui avait tenté de lui mettre la main au culte).
— Givrées et Secoués ! Venez goûter nos glaces complètement givrées et nos cocktails bien secoués ! Le gros barbu, c'est givré, et moi je suis totalement secouée ! Venez profiter de nos bonnes glaces au lait des alpes !
La première cliente fut une gamine aux grandes lunettes. Deux couettes encadraient son visage, des taches de rousseur comme une constellation sur ses joues. Ce fut leur seule cliente de la matinée.
Cornetto ronflait dans la cabine, vitres ouvertes, un bob baissé sur ses yeux. Hotcola installée derrière le comptoir jouait un air de banjo et chantait d'une voix douce. Même le lac s'était vidé. Les barques rangées, les vélos accrochés sur les racks. On aurait trouvé plus de monde à une distribution de saucisse de Toulouse dans une congrégation végan et la recette restait aussi maigre qu'un programme électoral.
— T'as peut-être été un peu gourmand, Cornetto.
— Le matin c'est toujours tranquille. Ils viendront cet après-midi. Je ne m'inquiète pas.
Treize heures.
Dong.
Dong, dong, dong. Contrairement à ce qu'attendait Hotcola, l'église ne sonna pas un, mais treize coups.
Dong, dong, dong. Les rues étaient toujours aussi calmes.
Dong, dong, dong. Pas un clapotis dans l'eau, pas un cri d'enfant.
Dong. Dong. Dong. Et le soleil implacable qui écrasait tout sous ses rayons.
Quinze heures.
Hotcola attrapa son pic à glace et cassa un bloc dont elle mit quelques morceaux dans un grand verre. Le volet relevé de Rossinante jetait une ombre bienveillante. Fermant les yeux, elle posa le verre frais sur son front. Les gouttes de condensation perlaient sans grande hâte. Elle suspendit sa respiration. Compta lentement, paupières baissées.
Lorsqu'elle les rouvrit, un vieillard torse nu, sec comme un coup de trique, se tenait devant elle, assis sur une sorte de voiturette de golf. Il la fixait de ses yeux noirs sans âge. Un béret posé sur son crâne rasé jetait une ombre ténue sur ses épaules faméliques.
— Vous ne devriez pas rester là.
Hotcola le regarda d'un air intrigué. Ce vieux lui avait foutu la trouille à surgir comme ça.
— Qu'est-ce que je te sers l'ancien ? Il y a un parfum qui te plairait ?
— Décampez. Foutez le camp avant qu'il soit trop tard.
Hotcola cilla. Un reflet sur une surface métallique l'aveugla un instant et lorsque ses yeux s'accoutumèrent, le bolide de l'ancêtre disparaissait déjà entre deux maisons, ne laissant derrière lui qu'un nuage de poussière.
Foutez le camp. Sous la poussière, ses derniers mots flottaient toujours dans l'air qui jouait à un deux trois soleil. Avant qu'il soit trop tard.
Seize heures.
Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong. Dong.
Alors qu'ils ne s'y attendaient plus et avaient rangé tables et chaises, quand le clocher sonna, toutes les portes s'ouvrirent d'un même élan.
Et le dernier.
Dong.
Sonna le début.
D'un nouveau round.
Les habitants, les touristes dans leurs camping-cars, tous reprirent vie comme les automates d'un diorama. Un happening, un flash mob qui aurait mobilisé tout le village dans une chorégraphie silencieuse, une pantomime grotesque. Un pas cadencé, désarticulé, les menait tous chez Cornetto et Hotcola.
L'heure qui suivit fut pire qu'un sprint. La jeune femme, bien qu'habituée aux moments de rush, peinait à suivre le mouvement. Un coup de marteau mal dirigé dérapa sur la poche de glace et vint heurter son pouce. Elle retint un cri et glissa le pouce sous la glace. Jusqu'à ce que la douleur se transforme en un élancement sourd et supportable. Un filet de sang avait perlé et s'était dissout dans les cristaux de glace, laissant un chemin teinté de rose.
— On va bientôt être à court de glaces !
La voix de Cornetto l'avait tiré de sa rêverie.
— On n'a plus rien en chocolat, vanille et pour rhum raisin.
D'un mouvement du pied, Hotcola poussa le couvercle d'une caisse isotherme, révélant tout juste quatre canettes de soda.
— Et on va aussi être à court de boissons. Il nous reste plus que quelques vieux sodas éventés dont je me sers pour récurer les casseroles ! Rien qu'on puisse servir.
La foule impatiente commençait à se faire pressante.
Cornetto avait eu raison. Même avec des prix doublés, ils n'avaient pas eu un instant de répit. Ils allaient y arriver. Ils allaient vider leur stock en une seule après-midi ! Il sourit à son associée en rangeant un nouveau billet dans la caisse de fer blanc.
— Qu'est-ce que je t'avais dit ?
Puis, s'adressant à la foule :
— Je suis désolé, messieurs dames, mais nous allons devoir fermer !
La file ne bougea pas d'un millimètre. Le premier de la file, un homme comme une bête, poilu, barbu, aux bras comme des troncs d'arbres, tenait dans sa grosse poigne une liasse de billets. Ses yeux fixes sans pupille avaient perdu toute trace d'humanité.
Hotcola se souvenait l'avoir aperçu le matin, les yeux rieurs à regarder un enfant jouer avec un chat. Mais les yeux qui la fixaient semblaient capables de l'étriper s'il n'avait pas sa crème glacée. Sitôt servi, il lui tourna le dos, déchiquetant l'emballage et dévorant tout, papier, cône et crème cerise, un liquide poisseux et rouge coulant le long de son menton.
C'était son dernier cône, et la foule ne semblait toujours pas rassasiée.
La file ordonnée n'était plus un serpent lascif, mais un nœud de vipères qui grouillait en silence tout autour de Rossinante. Tandis que Cornetto commençait à refermer le volet, des enfants entamèrent un jeu, une farandole de violence gratuite. Ils passaient à skate, à vélo, frôlant la taule comme un essaim de guêpes. Puis les tours se resserrèrent et certains gamins armés des clubs pris au minigolf, commencèrent à piquer de leur dard les pare-chocs, les phares, la carrosserie.
Le vrombissement des cartes à jouer coincées dans les rayons des vélos montait en vagues de plus en plus rapides.
Corn balançait ses bras pour attraper un de ces moucherons et lui faire passer l'envie de jouer avec ses nerfs, mais toujours les insectes lui échappaient avec des rictus cruels et silencieux.
C'était ça qui troublait le plus Hotcola, le silence anormal de la foule. Corn haletait, la transpiration acide lui brûlait les yeux.
— Hottie, je crois qu'il est temps pour nous de ficher le camp d'ici !
— Je démarre Rossinante !
Dix-sept fois le battant de bronze frappa le ventre de la cloche.
Et le monde devint flou.
Et le monde devint fou.
« Episode 1 : Les zombies, moi aussi je trouve ça louche » par Christophe NERIA est sous licence Creative Commons Attribution — Pas d'Utilisation Commerciale — Pas de Modification 4.0 International (CC BY-NC-ND 4.0).
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